Un journaliste du magazine Technikart a appelé ce matin. Il s’interrogeait : « Cet été, vaut-il mieux regarder le foot à la télé ou aller au cinéma ? » A cette question, il attendait sans doute une réponse bien précise, en appelant dans les bureaux d’un magazine sur le football : « Oui bien sûr, le foot à la télé c’est bien mieux que le cinéma qui se résume, l’été, à de vulgaires blockbusters américains. » Sauf que c’est bien plus compliqué que ça. Il a donc fallu reprendre tout depuis le début : qu’est-ce réellement que le foot à la télé ?
Prétexte, évidemment, à redéfinir d’emblée ce qui fait le sel du football en tant que ce qu’il est, et non en tant que ce qu’il reflète. Dit autrement, évacuons d’entrée le football comme sujet d’étude socio-économico-politique, le fait qu’il soit un prisme d’analyse forcément passionnant des évolutions du monde, un laboratoire où l’on peut observer à la loupe les bouleversements géopolitiques, les mutations économiques comme les particularismes culturels. L’essentiel donc : vingt-deux joueurs, dont deux gardiens de but, répartis en deux équipes, un arbitre au centre, deux sur les côtés, un ballon, deux buts dans lesquels il est important de flanquer la balle, un terrain délimité par des lignes blanches selon des dimensions précises et universelles. Voilà le football.
Cela considéré, ce qui est passionnant et qui confère aux footballeurs une grande intelligence, c’est l’appropriation, la gestion de l’espace, donc l’observation du mouvement de ces joueurs les uns par rapport aux autres, et par rapport à la balle. Comment le porteur du ballon se déplace « sur le pré » en fonction de ses partenaires, de ses adversaires et de l’objectif de l’équipe, c’est-à-dire faire rentrer un icosaèdre tronqué blanc et noir dans l’une des deux cages, la bonne de préférence. Et inversement, comment les adversaires et partenaires se déplacent par rapport au porteur et au ballon. Concrètement, si l’on applique ces principes fondamentaux au deuxième but du Paris Saint-Germain lors de la récente finale de Coupe de France, il était tout aussi important de suivre la remontée du terrain du Parisien Vikash Dhorasoo et sa frappe du droit, qui finit dans le petit filet opposé du gardien marseillais Fabien Barthez, que d’observer les déplacements des attaquants Pauleta et Kalou qui « ouvrent » le champ à Dhorasoo, la façon dont les défenseurs marseillais, gardien compris, tentent de colmater les brèches et la façon dont Vikash Dhorasoo profite de l’intelligence de jeu des uns et des erreurs des autres pour s’engouffrer et marquer.
Or, ce que nous montre la télévision, avec ses moyens actuels, ce n’est qu’une partie de l’action : la remontée du ballon et le but. En gros, le football à la télé n’est pas du football, mais une vision tronquée du football. Même si les chaînes déploient toujours plus de moyens pour rendre « réaliste » le football télévisé, elles n’y sont pour l’instant jamais parvenu. Une caméra placée à l’exacte verticale du point d’engagement, avec un angle suffisant pour filmer en un plan l’ensemble du terrain, telle serait la solution. Mais pour l’instant, nous devons nous contenter de l’œil du réalisateur, lui-même largement limité dans son interprétation du match par les moyens techniques dont il dispose. Les jeux vidéo de football seront bientôt plus réalistes, plus proches de l’essence du football que les retransmissions télévisées. Si tant est qu’ils comblent leur retard par rapport à la télé dans un autre domaine crucial et constitutif du match de foot : la narration. Car c’est là, finalement, que le foot à la télé sauve sa tête. En « racontant » le match, c’est-à-dire en compensant les lacunes de la réalisation par une deuxième dimension devenue essentielle. D’où l’importance du commentateur.
So Foot avait consacré la première une de son histoire à ce « poste », essentiel donc, avec un Thierry Roland en cureton surtitré « la messe est dite ». C’était en avril 2003 et quelques mois plus tard, Thierry Roland allait se faire mettre à la porte de sa propre maison, TF1. On lui reprochait son manque de rigueur dans le choix des mots, et surtout une image de beauf misogyne et raciste un peu encombrante. Car Thierry Roland commentait les matchs comme s’il était dans son salon, un verre à la main et pas mal de bêtises au bout des lèvres. Faisant abstraction des millions de téléspectateurs assis devant leur poste, le volume à fond, pour « vivre » le match encore plus intensément et gobant du même coup ses embardées populistes et ses missiles réactionnaires.
« Thierry Roland a le don de regarder un match comme tout le monde, mais de les commenter comme personne. »
Pourtant, exit toute démagogie ou réflexe bien-pensant de gauche, Thierry Roland a le don de regarder un match comme tout le monde, mais de le commenter comme personne. Parce qu’il est devenu la caricature du commentateur plus que le commentateur lui-même, parce qu’il est, malgré lui, plus proche d’Andy Kaufman que de Christophe Josse, parce que son chauvinisme et sa mauvaise foi sont tels qu’ils désamorcent l’indigence du propos. Thierry Roland n’a peut-être pas sa place sur une chaîne avec autant d’audience, parce qu’il faut l’aimer avec une certaine distance, mais une chose est sûre : personne, dans le paysage audiovisuel français, ne maîtrise mieux que lui les codes de la dramaturgie d’un match de football. Les intonations surjouées de Thierry Gilardi cherchant à compenser son ton monocorde et la ponctuation exagérée des actions de Denis Balbir ne sont que du bluff. Il n’y a pas pire que la politesse forcée et la bienséance à tout prix. Thierry Roland a, au moins, quelque chose d’humain. Il sent le peuple, le vrai, pas celui fantasmé, et à choisir, on préfèrera toujours Racine à Corneille, le peuple tel qu’il est plutôt que le peuple tel qu’il devrait être. Thierry Roland, c’est le petit vieux, posté en embuscade dans les tribunes du Stade de France pendant la finale susmentionnée de la Coupe de France et qui, chaque fois que les Marseillais et ex-Parisiens Cana ou Déhu touchaient le ballon, se fendait d’un « sale traître », les lèvres crispées par l’enjeu.
Un matin d’avril 2004, à l’heure du mauvais café, alors que le retour de Roland à la télé n’était pas encore programmé, le chanteur auvergnat et bougon Murat avait eu ces mots : « Un commentateur de foot, soit ça dit des conneries, soit ça ferme sa gueule. » Tout à fait Jean-Louis : au mois de juin, on essaiera donc de regarder M6 et si le Roland n’est pas trop fatigué, on ne rentabilisera pas notre carte UGC.

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