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Un jour je serai Yamakasi

Du jour où, bambin, je vis Superman à la télé, voler devint ma préoccupation première. J’allais voir papa et lui dis mon dessein. Lui me rétorqua : «  Dieu punit les voleurs, c’est pécher de voler. »

Il y a toujours eu un problème de communication entre mon père et moi. J’ai compris qu’il fallait que je me débrouille tout seul si je voulais chevaucher les nuages.

En douce j’allais chaparder le tapis de prière du marabout du bâtiment D. Après son retour de la mosquée, il avait l’habitude d’étendre sa natte sur son balcon, Je la pêchais à l’aide d’un hameçon au bout de ma pelote de lacets. La cape rouge aux armoiries de La Mecque devait être bénie des anges : elle m’allait comme un gant. Elle avait même une boussole qui m’indiquait la route des étoiles. Contre quelques bonbecs, ma sœurette m’abandonna ses collants turquoise tricotés par maman. Sur l’un de mes sweats bleu ciel, je customisais un « S » magistral au Fat Cap jaune. Mon slip red au super pouvoir avait déjà réussi à faire disparaître mon asticot de mon champ de vision, preuve qu’il était bien magique. Dans ma tenue super mini héros, j’avais la grande classe. Fin prêt, il ne me restait plus qu’à m’envoler du haut de mon dixième étage, quand, dans un ultime reflet de miroir, j’aperçus ma tignasse pleine de bouclettes...

Ni une ni deux, je stoppe net le décollage. Superman n’est pas frisé ! Mes tifs ne sont pas assez aérodynamiques pour me permettre de planer. J’ôtais donc mon slip moule burnes, tout l’attirail de super-héros, et je redevins un petit bout d’homme qui continua secrètement de rêver qu’un jour il volerait de ses propres ailes.

D’autres y sont parvenus pour moi : les Yamakasi, auto baptisés d’un nom venu du berceau de l’humanité qui évoque l’esprit fort. Aujourd’hui, je les rencontre pour la première fois. Originaires des ghettos français, sans mic ni adoration pour la Nike, ils ont conquis une notoriété qui dépasse nos frontières. « A. D. Haine. » Dans leurs regards se devine une intelligence féline. Quatre hommes pétris d’eau, d’air, de terre et de feu sacré. Je les shake en guise de révérence. Un big up pour ces fils d’immigrés aux visages épicés de l’Orient à l’océan Pacifique. Vêtus souple, sans cape magique ni masque de justicier, le pas léger sur un sillon bitumé plus usé qu’une vertèbre d’ouvrier, nous marchons. On partage des sourires. Des mi-mots s’échangent pleins d’amour et de respect pour l’humain.

Mes Yamakasi ne sont pas tombés du ciel, mais se sont catapultés des bas-fonds pour l’atteindre. Ça se voit sur leurs corps tatoués d’ex-blessures qui auraient fait succomber bien des gladiateurs. Sans filet ni armure, ils y vont des prouesses physiques. De la haute voltige ! Ils ont révolutionné l’art du déplacement. C’est sûr ! Pas casse-cou, lucides - surtout quand ils se lancent dans le vide - leur corps devient la marionnette de leur esprit. À vue d’œil, ils se métamorphosent et ricochent, étincelants, sur l’épiderme du béton. Rien ne les détourne du cap qu’ils se sont fixé : ouvrir un centre pour les petits frères qui rêvent de croquer d’autres horizons. Pour eux, transmettre leur savoir c’est la plus joyeuse des galipettes. Je reste bouche bée devant Williams, Châu, Yann, Laurent qui, après avoir trinqué avec moi, vont marcher, courir, sauter de bloc en bloc, sans effets spéciaux ni trucages, pour finalement se percher au sommet d’un immeuble. Gargouilles de notre espace urbain. Puis soudain les quatre amis solides et fiers, telle la graine d’une rose des vents, disparaissent en un battement de paupières. Big up à vous mes super-héros, un jour je serai Yamakasi.


 
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