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Décryptage

Un pas de plus dans le rejet

par Alain Barbanel et Daniel Constantin

Sociologue des médias, chercheur au CNRS et enseignant à l’EHESS 1, Jean-Marie Charon revient dans son dernier ouvrage 2 sur les raisons du fossé qui se creuse entre médias et public. Et propose des moyens de restaurer la confiance.

Selon vous, quelles sont les raisons de ce fossé ?

Principalement, le manque de fiabilité. Cela va de l’impatience à l’égard de toute une série d’erreurs bénignes - références, noms, dates - jusqu’à l’exaspération chez des lecteurs ou téléspectateurs de se voir administrer des contresens, voire des erreurs de fond. Or, le statut de l’information a changé. Elle est de plus en plus considérée comme un bien public et un repère dans la vie quotidienne des gens. Que les journalistes se trompent sur des questions qui concernent notre avenir entraîne un sentiment de danger, de menace. La deuxième raison du discrédit est liée aux faits divers. S’ils ont toujours existé, les faits divers sont, depuis quelques années, de plus en plus présents à la télévision, y compris sur les chaînes de service public.

D’où ce reproche adressé aux médias de ne pas respecter les personnes impliquées, qu’elles soient victimes ou présumées innocentes. Même quand, par la suite, elles sont complètement blanchies, leur vie professionnelle ou personnelle en est durablement affectée. Le fait d’avoir été mis en cause par la presse, quand on vit en province par exemple, oblige parfois à déménager ou à changer de travail... Le public ressent également la mise en scène de la violence comme une contagion. Vieux débat : déjà à l’époque du Petit Parisien, on reprochait à ce titre d’être indirectement à l’origine de crimes qu’il traitait dans ses colonnes. Autre source de mécontentement : la concurrence entre les médias avec ses corrélats de surenchère et de voyeurisme. Sans oublier l’image du journaliste répugnant à se remettre en question, incapable d’accepter une critique sur sa façon de travailler.

Depuis quand ce fossé s’est-il creusé ?

Après la Roumanie et la guerre du Golfe, l’emballement des médias a été pointé du doigt. Les télévisions se sont énormément exposées en annonçant une guerre en direct et en donnant à voir le spectacle d’un simulacre : la manipulation est un classique de l’information de guerre ! Dans une partie de l’opinion, notamment chez les intellectuels, est né un profond malaise vis-à-vis des médias. Dès 1988, j’ai travaillé sur l’éthique du journalisme. Beaucoup des thèmes actuels étaient déjà là : une proposition de charte des journalistes économiques avait même été élaborée pour tenter de dissocier information et communication. Ce sujet intéressait déjà les patrons de presse, les journalistes eux-mêmes, les responsables de communication, quelques intellectuels, quelques autorités morales, mais on n’avait pas atteint ce niveau de débat public instauré lors de la guerre du Golfe.

Depuis, les choses se sont aggravées, notamment lors de l’élection présidentielle de 2002. J’ai assisté aux manifestations de l’entre-deux tours et pour la première fois, j’ai vu des calicots accusant les médias. Plus récemment, lors du référendum européen, la responsabilité et l’engagement de certains éditorialistes ont été vertement pris à partie. Et puis, un autre phénomène m’a beaucoup frappé : l’expulsion des journalistes des « lieux d’actualité ». On les a virés des assemblées générales de grévistes de la SNCF ou des coordinations étudiantes. Dans les banlieues, on les a ouvertement pris pour cibles, y compris ceux de la presse écrite.

photos : Charles Duprat
photos : Charles Duprat

« Des journalistes vivent de plus en plus mal les commentaires très virulent qui leur sont adressés sur internet. »

De tous les médias existants, quel est le plus discrédité ?

Avec Médiaspouvoirs et La Croix, nous avons créé un baromètre qui a aujourd’hui vingt ans. Évaluer la presse écrite est difficile parce qu’une bonne partie des gens qui nous répondent ne la lisent plus régulièrement. Ils nous parlent d’un média qu’ils connaissent mal. Mais le résultat est finalement assez stable, plutôt satisfaisant. La radio continue d’inspirer confiance. Pourtant, elle a pris beaucoup de risques : France Info, comme toute radio d’information en continu, s’expose aux erreurs, donc aux rectifications. Le média le plus remis en cause est la télévision alors qu’il bénéficiait de la meilleure crédibilité avant Timisoara et la guerre du Golfe. On l’a vu depuis se redresser un peu. Mais la tendance au déclin est constante.

Internet ne joue-t-il pas un rôle majeur dans la critique des médias et l’évolution du traitement de l’information ?

L’image d’Internet est plutôt positive dans une partie de l’opinion. La Toile est supposée diffuser, à tort ou à raison, une information plus proche des citoyens qui peuvent ainsi s’en emparer. Son public est militant, très motivé, souvent agressif. En revanche, les professionnels y voient un média fait de rumeurs et d’informations non vérifiées. Aujourd’hui, une partie des journalistes vit de plus en plus mal les commentaires très virulents qui leur sont adressés sur Internet.

Dernièrement et pour la première fois, un journaliste du Monde m’a confié son ras-le-bol. J’avais eu une discussion analogue avec des pionniers de Rue89 il y a quelques mois, sur le même sujet : le Web, c’est le café du commerce, mais pourquoi tant d’insultes, tant de haine ? Ce sont des phénomènes dont on va de plus en plus prendre la mesure. J’en suis même à me demander s’il est souhaitable pour un rédacteur en chef d’inciter les journalistes à s’exposer ainsi. C’est déstabilisant. On a encore franchi une étape dans le rejet et je ne suis pas sûr que les journalistes trouvent rapidement la parade à cette situation.

Comment faire ?

En arrière-plan, on trouve toujours le sentiment du : «  On peut faire aussi bien que vous ! » Autrefois, l’Encyclopédie constituait la référence. Aujourd’hui, on cite Wikipedia. Non seulement on peut faire aussi bien que les professionnels de l’Encyclopédie puisqu’on a fait Wikipedia, mais on peut faire aussi bien que Le Monde puisqu’on a fait Wikipedia. Les journalistes eux-mêmes, en relayant ce phénomène, ont parfois fait preuve d’un peu d’inconscience. Ils devraient remettre les choses à leur place. Plusieurs tendances se dessinent aujourd’hui. D’abord un appétit de s’exprimer, de livrer son point de vue, parfois de la part de personnes qui ont de réelles compétences et qui parlent de ce qu’elles connaissent - des profs, des magistrats... Ils s’expriment comme des acteurs de la vie publique - ça existait avant Internet, mais ça devient de plus en plus important. Les journalistes et les médias ont un rôle à jouer en remettant en perspective ou en modérant ce genre de débats sur la Toile.

Mais, de grâce, ne laissons pas penser que le journalisme se réduit à cela ! On a trop fait croire qu’un jeune journaliste, lorsqu’il sortait de l’école, se bornait à maîtriser des techniques qui sont aujourd’hui à la portée de tout le monde. Faire des photos, filmer un événement qui se déroule sous vos yeux... Le journaliste doit s’affirmer comme n’étant pas simplement un commentateur ou un technicien. Il doit mettre en avant son rôle de médiateur. Le journaliste doit être un professionnel qui, par ses connaissances, est capable d’aller chercher les choses là où elles sont en train de se passer et de les interpréter. Sa fonction est à la fois d’alerte et de médiation. C’est sur ces principes qu’il faut fermement revaloriser le métier, face à un courant d’opinion grandissant qui a trop facilement tendance à penser qu’on peut se passer des journalistes. Ou prendre leur place.

Alors, que faut-il faire pour rétablir le lien entre journalistes et public ?

On entend souvent le même refrain : former les journalistes, se doter d’une charte, créer une autorité. Mais les journalistes n’ont jamais été aussi bien formés. Et l’on n’a pas affaire à une population inculte ! Dans le passé, ils étaient beaucoup moins remis en question, alors qu’ils étaient moins bien formés. Leur formation n’est peut-être pas la mieux adaptée. C’est à cela qu’il faut réfléchir. Rédiger des chartes ? Le travail effectué, important, qu’il faut saluer, n’est pas complètement à la mesure des défis actuels. Créer une autorité ? Je n’y crois pas beaucoup, dans la mesure où cette profession est régulièrement confrontée à des problèmes de responsabilité individuelle et collective. Il faut pouvoir réagir à des situations inattendues, dans l’urgence, et je ne pense pas qu’un « super-gendarme » puisse superviser tout cela.

En revanche, je crois qu’il faut réfléchir sur la question de la responsabilité. Comment resituer leurs devoirs professionnels, ouvrir le débat dans les rédactions ? Comment revenir sur ce qui a été écrit, dit ou filmé, afin de tirer les leçons sur la manière d’aborder une campagne électorale par exemple. Il faut aussi renforcer les débats publics permettant à des acteurs extérieurs d’intervenir. Mais il n’y a pas d’instrument miracle. Le conseil de presse ? C’est une fausse bonne idée car une structure capable de suivre chaque journaliste pour lui dire « ne fais pas ça » n’existera jamais. On risque même d’aboutir à un effet pervers : de temps en temps, on cognera sur quelqu’un pour faire un exemple. Et la profession n’a vraiment pas besoin de cela. Il lui faut des outils de réflexion, d’accompagnement, inscrits dans la durée.

« On a trop fait croire qu’un jeune journaliste lorsqu’il sortait de l’école, se bornait à maîtriser des techniques qui sont aujourd’hui à la portée de tout le monde. »

Vous parlez de « morale », de responsabilité du journaliste. Qu’entendez-vous par là ?

Une morale qui se construit et doit se reconstruire en permanence. On est face à une profession qui a eu affaire, en l’espace d’une vingtaine d’années, à une multiplicité de chocs et qui est désarçonnée. Il y a eu des chocs techniques : les journalistes ont dû apprendre à utiliser de nouveaux matériels, dont ils se sentent parfois dépendants... Et il y a eu des chocs d’organisation : ils travaillent aujourd’hui dans des groupes de presse où les rédactions dépendent de logiques plus financières. Ils sont confrontés à des phénomènes d’insécurité pour leur emploi. En vertu de quoi la responsabilité collective fonctionne moins aisément.

Les pigistes et les journalistes d’agence travaillent trop souvent dans l’urgence et n’ont plus les possibilités de réflexion de jadis. Enfin, le journaliste est souvent pris en tenaille entre les hiérarchies - souvent dénoncées comme « non rédactionnelles » - qui prônent « ce que dit le marketing », et les véritables attentes du public, davantage formulées en termes d’éthique, de déontologie ou de qualité de l’information... Ce n’est pas tout à fait la même chose...

Que vous inspire l’« affaire » du SMS de Nicolas Sarkozy, dévoilée sur le site du Nouvel Observateur ?

Honnêtement, cette affaire me met assez mal à l’aise. D’abord parce qu’elle va très loin dans le viol de l’intimité d’une personne publique. Un SMS est l’équivalent d’un échange téléphonique. Un journaliste pourrait-il écouter les conversations privées d’une personne publique ? On peut peut-être se rassurer en arguant que Nicolas Sarkozy s’est lui-même placé dans le registre de l’exhibition et de l’instrumentalisation de son intimité ? Mais l’argument en soi n’est pas convaincant.

Face à un politique qui dévalorise la et le politique par de tels recours, il ne revient pas au journaliste d’en rajouter. Reste l’argument de l’intérêt général : un chef d’État qui s’est toujours targué de son caractère, de sa psychologie, de sa personnalité pour faire face aux défis auquel peut être confronté le pays, ne doit-il pas être démasqué lorsqu’il dévoile ainsi des traits de fragilité et d’instabilité affective ? La question mérite réflexion et discussion. D’autant plus que d’autres occasions ne manqueront pas de se présenter rapidement, vu le personnage et les moyens de communication modernes...


 
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