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Un paysage audiovisuel en pleine effervescence ?

par Lucie Morillon

Le marché de l’information internationale en anglais, jusqu’ici monopolisé par les géants anglo-saxons BBC World et CNN International (CNNI), a récemment été pris d’assaut par Al Jazeera English et France 24. Leur ambition : apporter un point de vue différent sur l’information. En principe du moins. Mais à l’écran ?

Analysés courant janvier, les programmes de CNNI, la BBC, Al Jazeera English et France 24 donnent l’impression que, dans les bulletins d’information, le choix des gros titres est pratiquement identique d’une chaîne à l’autre. Aucune ne prend le risque d’ouvrir sur un conflit oublié ou un pays obscur.

Parmi les sujets omniprésents (15 et 16 janvier), on citera l’exécution du demi-frère de Saddam et de l’ancien chef de sa police secrète, le déplacement de Condoleeza Rice au Moyen-Orient ou le procès du « complot terroriste avorté » de juillet 2005 à Londres...

Les chaînes font preuve de plus d’originalité dans les sous-titres. La BBC consacre un reportage aux espèces animales en voie de disparition, pendant que CNNI met en avant une interview exclusive avec le Premier ministre thaï destitué en septembre dernier. Al Jazeera English est la seule à se pencher à la fois sur l’Ouganda, le Tchad et le Yémen. France 24, quant à elle, s’intéresse à la presse marocaine et à la condamnation de journalistes à trois ans de prison avec sursis.

« Dans les bulletins d’information, le choix des gros titres est pratiquement identique d’une chaîne à l’autre. »

D’une chaîne à l’autre, impossible d’échapper à l’Irak. S’agissant des exécutions, point d’originalité : on retrouve partout les déclarations des autorités irakiennes, les images des condamnés, du procès. Les chaînes évoquent toutes des exécutions précipitées par les autorités irakiennes, qui, si elles ont été organisées avec davantage de précaution que celle de Saddam Hussein, « tournent mal » pour l’un des exécutés, finalement décapité. Al Jazeera English donne davantage le point de vue des pays de la région et des politiciens arabes. CNNI estime que «  le destin a rattrapé » les condamnés et évoque la colère des Sunnites. France 24 insiste sur la condamnation de la peine de mort par les États européens. Elle est la seule à donner la parole à un avocat de la défense qui réclame l’ouverture d’une commission d’enquête internationale auprès de l’ONU. La BBC estime que le procès controversé n’a pas été équitable. Selon son correspondant à Bagdad, ces exécutions ont suscité certaines réactions en Irak mais sans atteindre l’ampleur de celles survenues au lendemain de la mort de Saddam. « Saddam était un symbole » ; ce n’était pas le cas des deux « exécutés » et nombreux sont ceux qui les haïssaient, explique Al Jazeera English. La chaîne rappelle, en annonçant l’attentat meurtrier contre l’université de Bagdad, que « les problèmes de l’Irak ne sont pas près d’être réglés ».

Les cinq continents sont régulièrement couverts sur chaque chaîne, justifiant ainsi son appellation de « chaîne internationale ». Évidemment, on traite plus facilement de France et d’Europe sur France 24, des États-Unis, du Moyen-Orient et de l’Amérique latine sur CNNI, du Moyen-Orient et de l’Afrique sur Al Jazeera English. Le réseau des correspondants locaux des chaînes leur permet d’assurer une présence mondiale, de réaliser des analyses en direct et de réagir rapidement aux breaking news. En revanche, France 24 semble encore manquer de correspondants, ce qui altère quelque peu sa réactivité et l’originalité de son analyse. Il est vrai que son budget est une broutille, comparé à celui de ses concurrentes.

La crédibilité des chaînes repose sur le degré d’objectivité qu’on leur prête. Les chaînes anglo-saxonnes sont toujours attentives à donner la parole à toutes les parties concernées. Al Jazeera English suit ce modèle de près et, dans un sujet sur le Népal, fait apparaître un commandant local rebelle, un porte-parole du gouvernement pour terminer par un représentant des Nations unies. Quand CNNI diffuse un reportage sur les tensions entre Israéliens et Palestiniens à Hébron, chacune des parties impliquées s’exprime. La BBC fait preuve d’une neutralité exemplaire dans son reportage sur les attentats manqués de juillet 2005 à Londres. Et ne tombe jamais dans l’émotion. France 24 semble se soumettre à ces exigences de manière moins systématique. Cela ne l’empêche pas, après avoir critiqué les exécutions en Irak, de rappeler les atrocités commises par les deux condamnés.

Ces efforts d’objectivité se heurtent parfois à la difficulté de se dédouaner de l’opinion dominante dans le pays ou la région qui héberge la chaîne. Prenons l’exemple de l’Afghanistan. Quand Al Jazeera English et la BBC ouvrent sur les frappes du Pakistan dans les zones tribales, CNNI met en avant la visite de Robert Gates dans le pays. L’investiture du nouveau président équatorien, allié de Chavez, amène CNNI à se placer du point de vue strictement américain en se demandant si les États-Unis sont en train de perdre leur influence en Amérique latine, « dans leur propre arrière-cour ». Al Jazeera English se concentre le 15 janvier sur ce que l’Égypte réalise dans le cadre de la relance du plan de paix dans la région, oubliant un peu que les principaux acteurs restent les Palestiniens et les Israéliens. Quand CNNI lui accorde juste une brève en bas d’écran, France 24 se penche sur l’élection présidentielle française et diffuse un reportage sur les sans-abris à Paris en décalage avec une vision globale de l’événement. La BBC traite-t-elle du projet de Bush d’augmenter les troupes en Irak, c’est pour mentionner aussitôt la baisse attendue des troupes britanniques sur le terrain.

« Premier constat : une chaîne ne renie pas facilement ses origines nationales. »

Ces chaînes peuvent donc, à des degrés divers, être parfois accusées de soumettre leur esprit critique au service des règlements de comptes entre puissances ou zones d’influence, selon leur origine. France 24 n’a-t-elle pas vu le jour, en partie, parce qu’aux débuts de la guerre en Irak, Paris ne trouvait pas assez de médias internationaux disposés à relayer sa position et ses idées. La chaîne annonce, le 16 janvier, la possibilité de l’envoi par la France d’un émissaire en Iran pour discuter des grands dossiers de la région et « prendre le contre-pied des États-Unis ». La BBC ne peut s’empêcher d’envoyer une pique à son voisin d’outre-Manche. Un reportage intitulé « France wanted British Queen [1] » évoque un plan d’«  union » avec la Grande-Bretagne envisagé par un haut responsable politique français.

S’il est vrai que Al Jazeera English diffuse des commentaires acérés sur les Américains dans les spots de promotion de son magazine « Inside Irak », on ne constate pas de déséquilibre grave dans ses bulletins d’information. Seul fait marquant, la chaîne annonce (16 janvier) en breaking news que la police israélienne envisage d’ouvrir une enquête sur le Premier ministre israélien dans une affaire de corruption bancaire. Le temps d’antenne accordé à ce début de fait divers peut paraître quelque peu disproportionné.

Le 15 janvier, un présentateur de CNNI fait remarquer à un intervenant britannique que selon les Américains, les Européens ne comprennent pas la menace iranienne, ni ce qu’une victoire des extrémistes en Irak représenterait pour le reste du monde. Mais, alors que l’on se demande si la chaîne n’est pas en train d’entériner la position du gouvernement américain, à la façon d’un Fox News, CNNI retransmet les commentaires du président iranien qui demande : « Que font les États-Unis en Irak, si loin de chez eux, maintenant que les Irakiens ont un gouvernement démocratique et qu’il est prouvé qu’il n’y a pas d’armes de destruction massive ? »

Un premier constat, à vrai dire prévisible, s’impose donc : une chaîne internationale ne renie pas facilement ses origines nationales. Sur CNNI, de très bons reportages et analyses en côtoient d’autres pour lesquels la chaîne a visiblement du mal à couper le cordon ombilical avec les États-Unis. La BBC traite d’une palette de sujets internationaux de manière équilibrée et récolte la palme de la couverture globale la plus précise et la plus indépendante. France 24, en apportant un point de vue original sur l’actualité, tente d’amener le monde à tourner davantage son regard vers l’Europe et la France. Pari intéressant si la chaîne réussit à résister aux tentations franco-françaises et aux arrière-pensées politiques qui ont présidé à sa naissance. Surtout, elle doit se doter de moyens supplémentaires pour assurer une vraie présence mondiale et pouvoir faire face e façon crédible à ses concurrentes.

Al Jazeera English propose une perspective différente et prometteuse, notamment sur le Moyen-Orient, terrain des plus grandes mutations géopolitiques de ces dernières années, mais également sur l’Afrique et le reste du monde. Si la chaîne a, de prime abord, un style plutôt britannique, et si l’ombre d’Al Jazeera en arabe l’accompagne, elle n’est un clone ni de la BBC, ni de sa grande sœur arabe. Va-t-elle céder au discours anti-américain et anti-israélien pour plaire à une partie de son audience ? Saura-t-elle devenir une véritable alternative en terme d’information, voire une plateforme d’échange, un pont entre mondes arabe et occidental, entre Nord et Sud ? Nous saurons alors si les déclarations de Shimon Perez sur Al Jazeera English étaient utopiques ou visionnaires : « Perhaps we can talk peace better [in English] than we can in other languages [2] »

Notes

[1] « La France voulait la reine britannique. » La BBC a eu accès à des documents des Archives nationales qui révèlent que la France a demandé à entrer dans le Commonwealth dans les années 50.

[2] « Peut-être pourrons-nous mieux parler de la paix en anglais que dans d’autres langues. »


 
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