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Presse

Un si charmant Garcin

par Yves Harté

Qu’est-ce qui décida le jeune Jérôme Garcin à devenir un jour le parrain de la critique française  ? Comment naissent les vies journalistiques  ? Et sur quoi se fonde une ambition  ? Aujourd’hui, Jérôme Garcin est le patron, à l’indépendance jalousement conservée, des pages culturelles du Nouvel Observateur, l’une des signatures les plus connues du Paris littéraire, le chef d’orchestre de la plus auguste émission de France Inter : « Le Masque et la Plume ». Retour sur une époque.

Tout commence en 1976. Les Nouvelles littéraires étaient encore un hebdomadaire culturel et scientifique, héritier de ces revues distinguées où il était hors de question d’écrire sur un tout autre domaine que celui que l’on avait soigneusement étudié pendant des années. Les signatures étaient sûres. Les avis prudents et autorisés. La critique souveraine et longuement mûrie. Philippe Tesson, condottiere de la presse d’alors, avait racheté cette vénérable institution, créée par Maurice Martin du Gard en 1922, sur un coup de tête, sans trop savoir qu’en faire.

C’est dans ces circonstances qu’apparaît Jérôme Garcin, 20 ans à peine, maîtrise de philosophie en poche, juste sevré du lait des khâgnes d’Henri-IV et de ses études à la Sorbonne, pétri d’admiration pour Kierkegaard, obscurément convaincu que sa vie devait passer par ces pages pour initiés.

« Un jour, se souvient Patrice Delbourg, déjà dans les lieux, on vit arriver un jeune homme en duffle-coat, à l’élégance campagnarde, qui fumait la pipe. C’était Jérôme Garcin. Il nous annonça qu’il allait diriger le petit service auquel nous appartenions. Nous avions tous dix ans de plus que lui. Le plus drôle, c’est que cela nous sembla tout à fait normal. »

C’est ainsi que débutent les histoires de chef. Elles ne sauraient s’accomplir sans un adoubement. Il va venir. Moins de deux ans plus tard, Philippe Tesson fait appel à Jean-François Kahn. Un tandem se met alors en place dans un curieux parrainage : Kahn, myope, volubile, volcanique, mille idées à la seconde, soumettant les calmes appentis du vieil hebdomadaire à de réguliers électrochocs  ; auprès de lui, ce jeune homme policé, curieux de tout, déjà très cultivé, goinfre de littérature, de cinéma et de théâtre, sûr de son destin ou, du moins, renvoyant aux autres l’image de cette assurance. Jérôme Garcin est enfant du sérail. Son père, Philippe, était directeur des Presse universitaires de France, critique lui-même, mort trois ans auparavant, à 47 ans, d’une chute de cheval. Kahn devint-il un père ou un frère aîné  ? Les deux, certainement. Dès lors, leurs chemins iront de pair. En deux ans, Les Nouvelles littéraires, dont le tirage était de trente mille exemplaires, double.

« C’était, dit Jérôme Garcin, un de ces journaux culturels des années 1970 à la limite de la caricature, sérieux mais poussiéreux. La méthode Kahn : une bombe atomique. Le voilà qui envoie des journalistes jus­qu’alors préoccupés d’opéra suivre Chirac au cul des vaches de Corrèze et les abonnés des salles de théâtre rive droite vers Chamalières et les monts d’Auvergne. Alors, j’ai cessé moi aussi d’être un critique pour devenir journaliste.  »

Autre miracle kahnien, une osmose s’accomplit entre ceux qui restent et ceux qui arrivent pour constituer la plus improbable et la plus brillante équipe de ce temps : Patrice Delbourg donc, Michel Boujut, Alain Rémond, Gérard Guégan, le tout jeune Jean-Claude Raspiengeas, Jean Louis Ezine, Pierre Combescot, Georges Charensol, Odile Grand… Naissance d’une école. Et d’une confrérie qui, dans sa grande majorité, suit Jean-François Kahn après sa brouille avec Philippe Tesson. Exit Les Nouvelles. Et, deux ans plus tard, bonjour L’Événement du jeudi. Pour un événement, c’en est un. Un journal naît par la volonté d’actionnaires anonymes et une souscription populaire. Certes, l’hebdomadaire s’engage à rester l’héritier culturel et politique des Nouvelles littéraires, pincée de poivre en plus, mais dès ce 14 novembre 1984, date du premier numéro vendu 1 franc, L’Événement tranche sur la presse habituelle. Esprit de Kahn mis en musique par Garcin  ? Mieux vaudrait parler d’affinités claniques et de parfaite compréhension. Et, surtout, partage d’un même idéal.

« “Le Masque” fut une émission d’une incroyable liberté, permettant à des talents de goûts opposés d’exprimer toutes les outrances possibles. »

« Nous étions payés des clopinettes et toujours sur la brèche. Il y avait dans cette aventure un côté TNP des années 1950. Et, comme ce théâtre de rupture, nous sommes entrés à grand fracas dans l’univers des journaux moquettés », commente Jérôme Garcin.

Irruption bienvenue dans ces années 1980. Mitterrand vient d’être élu. Comme si un cache-poussière déjà largement élimé avait été enlevé d’un seul coup, une autre société se révèle. Tout semble possible à cette génération de nouveaux journalistes qui n’a pas connu les combats des années 1960, n’a pas grandi dans la rupture idéologique de la guerre froide. À qui Kahn laisse carte blanche. Et qui n’entend pas exister dans le sillage des honorables hebdos déjà en place. Car les années Mitterrand deviennent également des années de fric et d’affaires. Les insolents de la rue Christine, pourtant estampillés « à gauche », ne font aucun cadeau. Affaire du sang contaminé. Révélations sur le Rainbow Warrior. Unes à la limite du poujadisme : « Qui sont les cons  ? » Et, pourtant, ce journal sait toujours accueillir les pages drôles et sophistiquées de « Quelle époque » d’Ermine Herscher, le jeune talent de Philippe Lançon, les enquêtes de Blandine Grosjean, les portraits au scalpel de Marie-Dominique Lelièvre. Bref, un journal à part.

Et Garcin, dans tout cela  ? Jérôme est au four de la rue Christine et au moulin que Jean-François Kahn possède dans les Yvelines. Parfait traducteur des éruptions de pensée et décrypteur hors pair de la parole kahnnienne, il est l’indispensable régulateur, avec un recul et un calme étonnant que préfigure une de ses plus jolies phrases écrites bien longtemps après la secousse Événement : « Il est vain à Paris de monter sur ses grands chevaux  ; ils ne mènent nulle part, et il n’y a plus d’allées cavalières  [1] »

« Voilà vingt ans que Jérôme Garcin est partagé en trois vies : journaliste, homme de radio et écrivain. »

Car, parallèlement aux cavalcades journalistiques, Garcin s’est émancipé. Prudemment, tout d’abord, mais très tôt. Son champ d’évasion : la télévision. Avec Rachel, femme de Jean-François, il a monté et imaginé dès 1982 deux émissions littéraires grand public. « Boîte aux lettres » sur FR3, puis « Per­mis­sion de minuit » sur TF1. C’est tout naturellement que sa vie glisse vers une autre passion et l’extraordinaire histoire du « Masque et la Plume ». Créé en 1945 par François-Régis Bastide et Michel Polac, « Le Masque » fut, depuis ses débuts, une émission d’une incroyable liberté, permettant à des talents de goûts opposés d’exprimer toutes les outrances possibles. Ils s’appelaient Jean-Louis Bory, Robert Kanters, Pierre Marcabru, Guy Dumur, Pierre Bouteiller, Georges Charensol, ce dernier déjà croisé aux Nouvelles. Comme dans tous les destins qui semblent improbables, le plus pur des hasards ne sert qu’à masquer un ténu et logique fil d’Ariane. Pierre Bouteiller a succédé voilà dix ans à François-Régis Bastide. En 1989, il est nommé directeur des programmes de France Inter. Il doit à son tour céder la place. À qui songe-t-il  ? Au plus jeune des impétrants : Jérôme Garcin. « “Il me faut vingt-quatre heures pour trouver quelqu’un qui puisse avoir quelques connaissances de théâtre, de littérature et de cinéma. Tu es partant  ?”, me demande-t-il. »

Il faut du culot pour accepter. Garcin, on l’a vu, n’en a jamais manqué. Banco  ! Et une feuille de route : retrouver l’émission populaire qu’elle n’était plus  ; recréer des liens qui sont distendus  ; lui donner un nouveau souffle. Comment ne pas penser à Jean-François Kahn et aux leçons originelles  ? « Ce que je voulais, explique Garcin, ce n’était pas une heure de radio mais animer une émission où la liberté d’expression serait absolument totale, où je puisse laisser parler Éric Neuhoff du Figaro comme Jean-Marc Lalanne des Inrockuptibles, dans une commune détestation de la langue de bois. »

Comme Jean-François Kahn avait longuement fourbi son arme fatale pour L’Événement, Jérôme Garcin fait de même à 20 h 05 tous les dimanches soir. Les secrets de l’hebdomadaire  ? Un club, des débats, une marque que l’on s’approprie. Qu’est-ce que le « Masque et la Plume » au­jour­d’hui, sinon un club dominical dont chaque auditeur a le sentiment d’être membre  ? Un studio où l’on peut s’écharper, mais comme on s’écharpe avec son frère. Une famille, en somme. Voilà vingt ans que cette même recette fonctionne. Et vingt ans que Jérôme Garcin est partagé en trois vies : journaliste, homme de radio et écrivain. Règle d’or pour respecter cet emploi du temps : aucune vie mondaine.

«  Je ne sors pas, je ne dîne pas, je ne reçois pas, je ne rencontre ni attaché de presse, ni producteur, affirme-t-il. Et le vendredi, je pars en Normandie monter à cheval. On ne mesure pas le temps dont on dispose quand on fait le choix de ne pas sacrifier aux conventions. C’est une liberté que l’on gagne et une liberté accrue d’expression.  »

« Il voit, chaque mois, dix films, cinq pièces de théâtre et lit dix livres. »

Le programme de Jérôme Garcin : il voit, chaque mois, dix films, cinq pièces de théâtre et lit dix livres. Comment  ? Les films entre midi et deux, les livres le soir quand il n’est pas au théâtre. À une amie du « Masque et la Plume » qui, un soir, s’étonnait de cette rigueur imposée à lui-même, il répondit : «  Je pourrais peut-être m’en exonérer. D’autres l’ont fait. Mais c’est tout simplement parce que je ne me sentirais pas à l’aise de présenter l’émission sans connaître un film, un livre ou une pièce dont on parlera. » Rigorisme, pointillisme ou vraie inquiétude  ? Impos­sible de savoir. Le temps, il est vrai, a fait son œuvre. Terminées, les heures de L’Événement du jeudi. Ce club de débatteurs, au sein duquel il ne peut y avoir d’accord possible mais dont on ne sort jamais, a fini par se déliter. En 1994, Kahn s’efface. Et propose à Garcin qui, depuis longtemps, fait partie du triumvirat directorial Albert Du Roy-Kahn- Garcin, la direction totale du journal.

« Ce fut, reconnaît aujourd’hui Jérôme Garcin, une erreur des deux côtés. Il m’en a confié les rênes en voulant en garder le contrôle. » On peut faire confiance à l’homme de cheval. Garcin rompt avec sa première famille, s’en va vers L’Express pour quelque temps avant de retrouver un Nouvel Obser­vateur qui lui convient beaucoup mieux dès lors que le service culture lui est confié. On l’y retrouve comme un frère aîné, récemment apaisé. On devine chez cet homme que les années ont doucement bonifié, des blessures que peu à peu il consent à dire. Ou plus exactement à écrire.

« Je me suis senti écrivain après avoir écrit “La chute de cheval”. » Comment ne pas souscrire  ? « La Chute de cheval » est le premier livre d’une trilogie qui ne dit pas son nom, avec « Théâtre intime » — délicate et bouleversante déclaration à sa femme Anne-Marie Philippe — et « Bartabas, un roman »  [2]. En trois ouvrages, Jérôme Garcin convoque les ombres de sa vie et deux terribles absences. Celle de son frère jumeau Olivier, renversé par une voiture alors qu’il veut traverser une route pour voir un cheval dans le pré voisin. On éloignera le petit Jérôme. Son frère est mort loin de lui. Ensuite, son père se met obstinément, sourdement à chevaucher après la mort de son fils, et meurt lui aussi, seul, dans une forêt où il galopait. Jérôme Garcin avait 17 ans. Il lui fallut vingt ans pour remonter en selle et retrouver la passion qu’il partageait avec l’un de ses parrains dans la profession, François Nourissier. Et son enfance, d’une certaine façon, qui le renvoie vers tout cela, vers les paysages de ses parents et la propriété à Saint-Laurent-sur-Mer, près de Bayeux.

«  Quand j’arrive en Normandie, avoue-t-il, je passe dans un autre temps, celui des chevaux et de l’écriture. C’est une schizophrénie que j’assume. Au point que ce pays pour moi est le pays où j’écris des livres. Uniquement sur des cahiers à spirale. Alors que tous mes articles pour Le Nouvel Observateur sont tapés sur mon ordinateur. »

Et comment ignorer également la présence d’Anne-Marie Philipe près de lui, sa femme depuis trente ans, fille de Gérard Philipe. Est-elle, elle aussi, un nom connu ou une enfant qui a perdu son père  ? Au fond, toute la vie de Jérôme Garcin est ainsi bâtie. À mesure qu’il a pris possession d’une chaire parisienne, lui est venue une douceur inquiète. Celle du devoir de gratitude pour des aînés. Celle de devoir se changer en passeur entre ceux qui ne sont plus et ceux qui seront. On ne saura jamais ce que cherchent les hommes qui, trop tôt, sont devenus un jour plus âgés que leur père. 

Notes

[1] In Collectif, « Lettres de rupture », Pocket, 2002.

[2] Les trois livres ont été publiés par les éditions Gallimard.


 
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