La supercherie n’aura pas duré deux mois. D’ores et déjà, les « États généraux » de la presse apparaissent au grand jour pour ce qu’ils sont : une manœuvre engagée par la présidence de la République, qui vise à faire légitimer par l’ensemble des métiers de l’information des mesures prises par l’Élysée.
Tentons une énumération, partielle et provisoire puisque faite à la mi-novembre. Le Forum des sociétés de journalistes a dénoncé cette procédure. Tout comme plusieurs regroupements de journalistes, dont le collectif « Ça presse ! » ou l’Union des clubs de la presse de France. Les sociétés de lecteurs ont fait de même, tandis que plusieurs syndicats professionnels sont divisés.
Des « États généraux », il ne reste donc qu’un cénacle où dominent patrons, éditeurs, rédacteurs en chef, responsables publicitaires et gestionnaires. Adieu le tiers état de la profession ! Ignorés les lecteurs ! Ignorés ces nouveaux acteurs de l’information que sont les blogueurs !
À Mediapart, nous avions, dès le début du mois d’octobre, dénoncé une procédure initiée et contrôlée de bout en bout par la présidence de la République. Sur un principe simple : comment le pouvoir pouvait-il envisager de conduire la réforme d’un contre-pouvoir essentiel ? Imagine-t-on un instant nos confrères britanniques, allemands, espagnols, américains se rendre la corde au cou au palais de l’exécutif et y faire leurs petits devoirs en espérant décrocher une bonne note ?
Imagine-t-on un instant ces confrères écouter ce propos qui fut celui du président de la République pour conclure son discours d’ouverture : « Nous essayons de conduire un travail de modernisation de la France. Si vous vous modernisez vous-mêmes, si vous êtes exemplaires sur ce chemin, alors je ne doute pas que la crédibilité sera au rendez-vous, pour vous comme pour nous. » Stupéfiant propos qui dévoile le vrai projet : une presse mise au service du « projet de modernisation » de Nicolas Sarkozy.
Notre autre stupéfaction, à Mediapart, renvoie à l’état de notre profession. Car, enfin, pourquoi donc tant de confrères, rédacteurs en chef, directeurs de journaux se sont-ils précipités (et la bagarre fut parfois rude pour obtenir un siège !) dans les quatre commissions créées sous la houlette de la conseillère du président, Emmanuelle Mignon ? Faut-il avoir perdu confiance en nous-mêmes, en l’ambition de notre métier et en l’exigence démocratique qui le fonde, pour accepter de cautionner une telle mise en scène ?
Il s’agit de « ma proposition », a insisté Nicolas Sarkozy dans son discours d’ouverture, le 2 octobre, discours dans lequel il utilise à 53 reprises le mot « je ». Le « comité de pilotage », dont il a désigné seul les quatre membres, en toute opacité, sera coordonné par « mon cabinet », a-t-il ajouté. Et son seul engagement sur l’issue de cette procédure - par ailleurs non publique - fut le suivant : « J’écouterai ce qui sera dit. »
Et voilà qu’un tel cadre est accepté par d’éminents confrères. Éric Fottorino, directeur du Monde, Laurent Joffrin, directeur de Libération, Pierre Haski, directeur de Rue 89, Frédéric Fillioux, ancien directeur de 20 minutes, ne trouvent donc rien à redire ? D’autres dirigeants de médias - Denis Olivennes du Nouvel Observateur, Daniel Schneiderman du site Arrêt sur images - ont exprimé à des degrés divers leurs réserves ou leur opposition radicale. D’anciens dirigeants - tels Jean-François Kahn, fondateur de Marianne, ou Alain Genestar, ex-directeur de Paris Match -, des observateurs avisés - tel Bertrand Pecquerie, directeur du World Editors Forum - ont fait de même.
« C’est bien cette indépendance méthodiquement grignotée qui constitue le carburant très français de la crise actuelle. »
Alors, il faut en venir au fond de ce que nous disent ces « États généraux » et qui constitue la vraie spécificité de la presse française : une crise d’indépendance. On peut bien sûr brandir les tendances mondiales : révolution numérique, séismes publicitaires, fragmentation des audiences, vieillissement des lectorats, coupes claires dans les rédactions. Tout cela est vrai. Mais rien ne permet de comprendre l’ampleur et la spécificité de la crise française. Or, c’est bien cette indépendance méthodiquement grignotée du journalisme qui constitue le carburant très français de la crise actuelle. Pendant que les États généraux dissertaient, les sénateurs adoptaient un texte visant à prolonger le délai légal de diffamation de trois mois à un an. Pas pour tous ! Seulement pour les sites Internet pure player, c’est-à-dire n’étant pas adossés à un titre papier.
Puis une commission de ces États généraux envisageait la création d’un « conseil de médiation », chargé de veiller au respect des règles déontologiques et de sanctionner. Vieille et régulière demande des politiques que de voir un ordre professionnel faire la police. Et, là encore, sur Internet. Comme si la loi de 1881 et nos chartes professionnelles n’offraient pas aujourd’hui un cadre suffisant !
L’autre projet de l’Élysée est plus clair encore : faire sauter les verrous anti-concentration qui protègent aujourd’hui le pluralisme et constituer de « grands groupes plurimédias », annonce le président de la République. Le problème n’est pas que la France ne dispose pas de grands groupes de médias : ils existent et s’appellent Vivendi, Lagardère (premier éditeur mondial de magazines), Orange...
« Les principaux quotidiens d’information générale sont considérés comme des agents d’influence par une petite oligarchie d’industriels dont le destin dépend des pouvoirs publics. »
Le problème central est que les principaux quotidiens d’information générale sont considérés comme des agents d’influence par une petite oligarchie d’industriels dont le destin dépend des pouvoirs publics. C’est une situation qui n’a pas d’équivalent aux États-Unis. Pas d’équivalent en Europe, à l’exception de l’Italie, où Berlusconi use grossièrement de la force de frappe de son empire Mediaset. Rien n’empêche Serge Dassault, sénateur UMP, marchand d’armes et avionneur, de développer autour du Figaro un grand groupe de presse. Il a fait l’inverse en revendant les restes du groupe Hersant, et en mettant Le Figaro au service de son engagement politique et de ses intérêts industriels. La révolte actuelle d’une partie de sa rédaction en témoigne.
Qu’a fait Bernard Arnault en achetant Les Échos à un prix largement supérieur aux évaluations données ? Que fait François Pinault en contrôlant l’hebdomadaire Le Point ? Que fait Arnaud Lagardère en contrôlant, outre Le Journal du Dimanche, Paris Match et les magazines de Hachette, 17 % du groupe Le Monde et 34 % de sa filiale Internet lemonde.fr ? Que fait Vincent Bolloré en dépensant des centaines de millions d’euros dans une improbable chaîne de télévision (Direct 8) et une presse gratuite-poubelle ?
Tous quatre achètent de l’influence. Ainsi, à l’abri de médias qu’ils contrôlent, ils peuvent les utiliser dans leurs relations avec les pouvoirs publics. Contrôler ou investir dans un média, c’est d’abord acheter une clause de non-agression. Le Figaro a-t-il dénoncé les errements stratégiques du groupe Dassault et de son avion invendable, le Rafale ? Les Échos pourront-ils interroger les comptes et la gestion de LVMH, leader mondial du luxe et propriété personnelle de Bernard Arnault ? Le Monde a-t-il mobilisé toutes ses capacités d’investigation pour démêler le scandale EADS et l’implication du groupe Lagardère ? TF1 a-t-il enquêté sur les grands marchés du groupe Bouygues à l’étranger ?
Cette situation a un corollaire : le mépris du journalisme et donc l’incapacité entrepreneuriale à développer des entreprises de presse innovantes et rentables. En ce sens, cette crise d’indépendance alimente une autre crise, celle de l’offre éditoriale, de sa richesse, de sa variété. Car si l’influence suffit, il n’est nul besoin d’innover, de créer. Croit-on que Serge Dassault, ignorant tout du journalisme, de ses enjeux et de l’industrie de la presse, sera le modernisateur ou l’inventeur de journaux quotidiens renouvelés ?
Or l’urgence est d’abord là : inventer, créer, tester, développer, investir, perdre parfois pour gagner ensuite. Nos oligarques ne l’ont pas fait car la presse n’a jamais été au cœur de leur métier. À la différence de tous les grands groupes de médias européens. Ceux-là auraient quelques conseils utiles à nous prodiguer. Mais eux non plus n’ont pas été invités aux « États généraux » élyséens.
François Bonnet est le directeur éditorial du site d’information Mediapart.fr

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