Revue Médias
Accueil du site > La Revue-Médias > n°13 > Vérité et politique
Carte blanche

Vérité et politique

En partant d’un vers de René Char - "Notre héritage n’est précédé d’aucun testament" -, Hannah Arendt s’est engouffrée dans "la brèche entre le passé et le futur". C’est ainsi qu’elle nomme le lieu de la pensée critique, son espace, son territoire : entre ce qui fut et ce qui vient, ce point de rupture qu’est le présent. Autrement dit, la matière même d’un métier a priori fort éloigné de la philosophie, le journalisme. Tel est le point de départ du livre que je tiens pour l’essai le plus actuel de l’auteur des "Origines du totalitarisme". Et dont je ferais volontiers le livre de chevet de tout journaliste.

Publié en 1968 - énième preuve, s’il en est besoin, des bienfaits de cette époque désormais vouée aux gémonies -, « Between Past and Future », devenu « La crise de la culture » dans l’édition française de 1972, rassemble huit « exercices de pensée politique » parmi lesquels le texte le plus prophétique sur les défis de notre métier.

La réflexion de « Vérité et politique » - c’est son titre - a pour origine les calomnies dont la philosophe, qui jouait parfois les reporters pour le New Yorker, avait été la cible après son « Eichmann à Jérusalem ». Elle a soudain le sentiment de devoir affronter un monde où le mensonge d’opinion règne en maître et dans lequel, à l’inverse, celui qui énonce des vérités d’information est cloué au pilori.

« La différence entre le mensonge traditionnel et le mensonge moderne revient le plus souvent à la différence entre cacher et détruire », écrit Arendt, s’alarmant des ruses inventées par notre modernité pour exclure durablement du débat public « les vérités politiquement les plus importantes ». Ces vérités-là, explique-t-elle, ce sont les vérités de fait qu’elle oppose aux vérités de raison, autrement dit aux mille et une vérités d’opinion, de jugement, de commentaire, de croyance, de préjugé et de conviction qui se proposeront toujours d’ensevelir les premières.

illustration : Laurence Le Piouff
illustration : Laurence Le Piouff

C’est peu dire qu’elle est, déjà, pessimiste : « Les chances qu’a la vérité de fait de survivre à l’assaut du pouvoir sont très minces ; elle est toujours en danger d’être mise hors du monde, par des manœuvres, non seulement pour un temps, mais virtuellement, pour toujours. Les faits et les événements sont choses infiniment plus fragiles que les axiomes, les découvertes et les théories
- même les plus follement spéculatifs - produits par l’esprit humain.
 »

Dans un monde qui ne serait que de jugement et d’opinion, tout se vaut, tout est interchangeable. En ce sens, c’est un monde qui fait bon ménage avec l’argent, cet équivalent général. Non pas l’argent comme moyen utile et instrument commode, mais l’argent-roi, l’argent sacralisé et promu comme l’étalon unique des réussites et des bonheurs. Mais, surtout, ce monde de concurrence générale des opinions n’est plus un monde commun, car il n’est plus raccroché à une réalité partagée, reconnue et assumée, à partir de laquelle peuvent se confronter et s’opposer des raisonnements différents. Prendre soin des vérités de fait, petites ou grandes, veiller à la rigueur de leur définition et de leur énonciation, c’est donc prendre soin de la politique comme enjeu démocratique.

« La liberté d’opinion, énonce encore Arendt, est une farce si l’information sur les faits n’est pas garantie et si ce ne sont pas les faits eux-mêmes qui font l’objet du débat. » Fort logiquement, elle en déduit une défense rigoureuse des journalistes, qu’il fait bon lire en ces temps désabusés : «  Sans eux, écrit-elle, nous ne nous y retrouverions jamais dans un monde en changement perpétuel, et, au sens le plus littéral, nous ne saurions jamais où nous sommes. » Au sortir d’une campagne présidentielle qui, souvent, a relégué le journalisme artisan des vérités de fait à un rôle de figurant, relire Hannah Arendt, c’est aussi se donner une ambition face à la nouvelle présidence qui commence.

Dernier ouvrage paru : « Chroniques marranes », aux éditions Stock, avril 2007.


 
Contacts | Mentions légales | Plan du site | | | Suivre la vie du site RSS 2.0 | [Site Oniris Productions sur Spip]