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Mano à mano

Franz-Olivier Giesbert :

Vive la transgression

par Emmanuelle Duverger

Il assume. On lui reproche de ne pas respecter le off ? Il répond qu’il l’a toujours violé. On s’étonne de son parcours sinueux, de l’Obs au Point en passant par Le Figaro ? Il réplique que "la transgression ne lui a jamais fait peur". On l’attaque sur son côté grand bourgeois ? Il nie faire partie du microcosme. FOG a de la répartie, du panache même. Et pas mal de culot.

Comment passe-t-on du Nouvel Obs au Figaro ?

Pour une fois, je vais dire la vérité là-dessus : c’est une banale histoire de succession qui a mal tourné. Quand j’ai quitté Le Nouvel Obs en 1988, je m’en suis tenu à un discours de circonstance parce que je culpabilisais un peu. Jean Daniel et moi ne pouvions plus cohabiter. Alors que le journal se redressait rapidement, et commençait même à très bien marcher, le climat devenait irrespirable. Les conflits se déroulaient toujours à porte fermée, mais la rédaction sentait bien la tension. Lors d’une réunion de direction, qui se tenait dans sa cuisine, Jean Daniel a tenu à mon égard des propos d’une telle violence que j’ai décidé de partir. J’étais prêt à accepter la première proposition venue. Un poste se libérait à la Commission européenne de Bruxelles, mais ça ne m’excitait pas beaucoup, bien que je sois très européen. Et puis l’offre d’Hersant est tombée. C’était la seconde fois qu’il me sollicitait et il ne croyait pas vraiment que je viendrais. Mais j’ai accepté tout de suite. C’était un choix très dur, car j’avais l’impression de quitter une famille : dix-sept ans de Nouvel Obs, en passant par toutes les rubriques, culture, faits divers, sciences, politique étrangère, intérieure, grands reportages, etc. J’ai gardé des liens de sang avec toute la rédaction, et j’ai adoré travailler avec Claude Perdriel. Mais je n’ai rien regretté. Si j’étais resté, j’aurais été détruit par ce conflit permanent. Il fallait trancher ce nœud.

photo : Isabelle Nègre
photo : Isabelle Nègre

Que vous reprochait Jean Daniel, exactement ?

Ce qu’il ne s’était jamais gêné de faire lui-même avant : soi-disant du commercial. C’était un faux procès. Je ne crois pas que le commercial soit la solution. Prenez Le Point, qui a gagné 100 000 exemplaires en six ans et qui vient de franchir - largement - le cap des 400 000 : depuis le début de l’année, nous avons fait une seule une sur l’immobilier, toutes les autres étaient politiques. Nous avons même fait un carton avec une couverture sur Nietzsche l’été dernier et nous n’avons jamais cessé d’élever le niveau avec des pages « Idées » très sophistiquées. Je dois à la vérité de dire que c’est Jean Daniel qui m’a gens qui comptent beaucoup pour moi semblaient approuver mon choix. J’ai reçu une longue lettre de François Furet : du bonheur pur. Je l’ai toujours gardée.

Edwy Plenel vous qualifie de « journaliste mercenaire ».

Je ne me suis jamais vu ainsi. Je me méfie toujours des leçons de morale : les belles âmes qui les dispensent ont rarement les mains tout à fait propres. Celles que j’ai reçues pendant ma vie professionnelle ne m’ont jamais touché. J’ai toujours refusé les avantages en tout genre. Même si je reconnais être prêt à beaucoup de choses pour obtenir une bonne information, je suis très rigoureux. Parce que c’est ainsi qu’on reste libre.

Il n’a donc pas tort ?

Même si j’apprécie son talent, on n’a pas la même conception du métier. Edwy Plenel n’aime pas ce qu’on appelle le journalisme de connivence. Par exemple, il ne faudrait pas fréquenter les hommes politiques, ni déjeuner avec eux. Je suis persuadé du contraire. Je rencontre tout le monde, évêques, banquiers, truands, publicitaires, saints, écrivains, ministres. Le journalisme, c’est entrer là où l’on n’est pas censé être. J’avais été choqué à l’époque quand Le Monde avait viré comme un malpropre un journaliste qui avait pris une note sur un bureau. À mes débuts, j’ai photocopié, recopié.

Le journaliste doit mouiller sa chemise, aller au contact de l’information, découvrir des mondes, les raconter, faire partager ce qu’il sait. Si demain on interdit ce prétendu « journalisme de connivence », si je n’ai plus le droit de rencontrer les gens dont je parle, je change immédiatement de métier. Je préfère être cuisinier, jardinier ou libraire. Évidemment, ce type de journalisme est beaucoup moins fatigant : on arrive à heures fixes, on regarde les dépêches, on trie, on fait un bel éditorial moralisateur et on repart. C’est le journalisme en chambre, ce que j’appelle le journalisme RTT.

Vous êtes d’accord avec Alain Duhamel lorsqu’il dit que reprocher aux journalistes de déjeuner avec les politiques, c’est comme reprocher à un journaliste sportif d’assister à un match ?

C’est plutôt comme si on interdisait aux journalistes d’aller dans les vestiaires. Le match, c’est l’apparence, mais derrière... Soit on réduit la presse écrite au rôle d’observateur, qui analyse les communiqués ou les déclarations officielles, soit on va au contact direct de l’information. Dans la première hypothèse, La Semaine de Suzette devient le référent. Ce n’est pas ma conception. Notre rôle est d’aller déterrer les vérités qu’on veut nous cacher, derrière le rideau, le paravent, l’écran, dans les vestiaires.

photo : Isabelle Nègre
photo : Isabelle Nègre

Après « La Tragédie du Président », et la polémique sur le off, les politiques acceptent encore de vous parler ?

Dans les premières phrases du livre, je dis qu’on ne doit jamais faire confiance à un journaliste. Surtout pas à moi. Pourtant, tout le monde me parle, à droite comme à gauche. La dernière campagne présidentielle était très amusante et j’aurais dû travailler dans un quotidien, vu la somme d’informations que je détenais. L’entourage de chacun des trois candidats m’appelait directement quand il se passait quelque chose. Pourquoi moi ? Parce que je n’ai jamais pris personne en traître. Je prends ouvertement des notes devant les personnalités que j’interroge. Elles continuent donc à me faire confiance.

« Je suis un écolo du journalisme : je ne jette rien, je recycle, je récupère tout ! »

Chirac et Villepin ont peut-être été un peu surpris ?

Non, ils savaient que je ferais un livre. Prenez Mitterrand. À la fin de sa vie, quand on déjeunait ensemble, j’avais toujours mon cahier à spirales. Parfois, il me disait : « Ça, c’est pour après. » Tout le monde sait que ce qu’on me dit sera utilisé d’une manière ou d’une autre. Je suis un écolo du journalisme : je ne jette rien, je recycle, je récupère tout. Je ne respecte que le deep underground : les histoires très privées qu’évidemment vous gardez pour vous. Mais le off, c’est fait pour être raconté. Et c’est moi qui décide du moment. Si je le raconte sur-le-champ, je suis grillé, je n’ai plus de source. Si j’attends trois ou cinq ans, il n’y a pas de soucis. Et je ne prends personne en traître puisque tout le monde sait que je fonctionne ainsi.

Aujourd’hui, vous ne sentez aucune méfiance envers vous ?

Absolument aucune. Valéry Giscard d’Estaing m’a raconté dernièrement trois histoires drôles, dont une à mourir de rire, mais qui n’est pas racontable maintenant. Quand j’ai sorti mon cahier pour la noter, il les a répétées lentement, et je les ai prises sous sa dictée. Effectivement, il y a deux ou trois personnes dont je n’ai pas dit du bien et qui ne veulent plus me parler. Franchement, c’est normal que Madelin ou Villepin changent de trottoir quand ils me voient, après tout ce que j’ai écrit sur eux. Je ne fais pas partie de ces journalistes qui pensent que les politiciens devraient, en plus, dire merci quand on les a malmenés.

Chirac s’est servi de Péan pour vous répondre ?

C’est vous qui le dites. D’ailleurs, ce n’était pas une mauvaise idée, on était tous les trois sur l’affaire Mitterrand : Péan, Benamou et moi. Il aurait pu prendre Benamou, il a pris Péan qui a fait un joli coup journalistique avec quelques pages très désagréables sur moi dont il aurait pu se passer [sourire]...

On vous accuse parfois de complaisance dans votre blog.

Lorsque je l’ai lancé, un jeune blogueur en mal de publicité a envoyé des commentaires prétendus drôles et faussement lèche-cul. Un enfant de cinq ans s’en serait rendu compte. On les a validés. Si on se moque de moi, je l’accepte. C’est le jeu. Libération m’a fait une espèce de faux procès, un peu ridicule.

Certains célèbrent a contrario votre franchise...

J’interroge les gens sans prendre de précautions. Je ne roule pour personne, je ne suis pas un militant ni un petit soldat, mais j’ai des convictions politiques. Je suis libéral dans le sens tocquevillien et je le revendique. Je suis pour l’économie de marché, pour l’Europe, pour la solidarité sociale et pour le RMI.

Mais vous êtes contre le salaire minimum ?

Foutaises ! Où avez-vous trouvé cela ? Sur Internet ? Vérifiez vos sources : j’ai écrit des horreurs sur les patrons goinfres et je suis évidemment pour le Smic. Mais je suis aussi partisan d’un Smic Jeunes parce que je pense qu’il faut les aider à entrer le plus tôt possible dans le marché du travail, quitte à ce que l’État compense.

Un de vos amis parle de vous comme d’un « capitaine Fracasse du journalisme ». Ça vous fait plaisir ?

Je me place toujours dans la prise de risques, même si c’est dans un cadre bien précis : celui de notre lectorat. Le journalisme pépère a vécu. Les bons journaux sont ceux qui parlent de l’actualité vite et bien, qui plongent dans des univers différents. Il est quand même frappant que Le Point - supposé de centre-droit, accusé par ses ennemis d’être un journal horriblement conservateur - ait parlé des banlieues mieux que ses concurrents. Au moment des affrontements, une équipe de jeunes journalistes a fait un travail incroyable, en passant sa vie sur place. Les autres titres craignaient-ils d’instaurer une connivence avec les bandes de banlieues ? En tout cas, à quelques exceptions près, on ne les a pas vus sur le terrain. Cela ne nous empêche pas de rester responsables et de nous demander, par exemple, s’il faut publier tel ou tel reportage. Dans notre journal, il y a une éthique et elle est collective.

photo : Isabelle Nègre
photo : Isabelle Nègre

« Les belles âmes qui dispensent des leçons de morales ont rarement les mains tout à fait propres. »

Dans notre numéro de décembre, Philippe Sollers dit que vous pourriez être le Bel Ami de notre époque. Qu’en pensez-vous ?

Ce n’est pas très gentil. J’aime beaucoup Maupassant, notamment ses « Contes », mais « Bel Ami » n’est pas mon roman préféré et je ne me reconnais pas du tout dans le personnage. J’ai des convictions fortes, je l’ai souvent prouvé. Par moment, j’essaie même de m’en protéger. Au moment du référendum européen, je m’étais transformé en une espèce de bombe humaine hystérique parce que j’étais partisan du oui. Je ne m’inscris pas non plus dans un parcours de réussite économique et financière. Philippe Sollers a simplement dit cela pour être méchant, parce que je ne fais pas partie de son club. Sinon, je serais un journaliste absolument formidable. Typiquement parisien.

Vous vous sentez visé par la crise de confiance dont sont victimes les journalistes ?

Absolument pas. Je ne vis pas dans cet univers-là. C’est mon côté provençal et provincial. Le principal problème des médias, c’est la centralisation. Tous les journaux nationaux sont à Paris et tout le monde s’y croise tout le temps. Journalistes, politiques, hauts fonctionnaires : tout ça forme une espèce de soupe que certains appellent microcosme. Jean Ferniot avait une formule que j’aimais bien : le « tout-État ». Jean-François Kahn a parlé de « bullocrates ». Eh bien, je n’en suis pas ! Fatalement, c’est un peu faux puisque je les connais tous, je les tutoie, je les vois, je les aime bien, je ne suis pas en guerre avec eux. Mais parce que j’ai des centres d’intérêt différents, je navigue dans un autre univers.

Quand Jean-François Kahn parle de la «  bande des trois » : L’Obs, Le Point et L’Express, qu’est-ce que cela vous inspire ?

C’est le quatrième qui veut entrer dans la bande. Bienvenue au club ! Pour moi, Marianne est un très bon magazine, même si je ne suis pas d’accord avec tout ce qu’il publie. J’étais d’ailleurs dans son viseur ces derniers mois, parce que je refusais de me laisser enrôler dans sa croisade « anti-Sarko ». Mais bon, j’aime bien le lire. Il a sa place dans la bande des quatre.

Quand vous fréquentez les politiques, les puissants, vous espérez les influencer ?

Non, j’espère juste apprendre des choses. C’est mon travail. Je ne suis pas un journaliste d’influence.

Mais vous pourriez influencer par vos idées ?

C’est le péché capital de ceux qu’on nomme, à tort, les «  grands journalistes » : la vanité les fait sombrer. Ils commencent à se couvrir de légions d’honneurs, ils s’écoutent parler, ils se regardent écrire, ils s’éloignent peu à peu de la réalité. La presse n’a aucune influence. Si les candidats qu’elle soutenait gagnaient les élections, Balladur, Jospin ou Royal auraient été élus. En général, le candidat soutenu par la presse est battu. Cette vieille constante française démontre le décalage entre le petit circuit parisien et l’opinion publique. Elle explique aussi les difficultés de la presse écrite qui ne se remet jamais en question, vit les volets clos, n’écoute pas les rumeurs de la ville. Certains journaux me font penser aux Charbonnages de France : malgré les difficultés, l’idée de se remettre en question ne leur effleure même pas l’esprit. Souvent, on produit les journaux comme il y a trente ans. Or, tout a changé ! À partir d’un certain âge, duquel je m’approche, il faut quitter ce métier, car la mort venant, la pompe guette.

photo : Isabelle Nègre
photo : Isabelle Nègre

Si demain vous deviez prendre la tête d’un quotidien, comment aborderiez-vous la crise de la presse ?

Quand je suis arrivé au Figaro en 1988, la solution résidait dans ce qu’on appelle le service. On donnait les horaires des cinémas, les adresses des restaurants, les théâtres, les courses hippiques, les programmes de télévision avec un maximum de détails, etc. Aujourd’hui, c’est Internet qui s’en occupe. Faut-il des quotidiens plus légers, plus souples ? Sans doute. Mais les hebdos aussi ont dû s’adapter. Au Point, nous nous sommes battus sur tous les fronts en même temps. Notamment sur le front intellectuel, avec des articles exigeants. Je crois à l’avenir des journaux dès lors qu’ils sont identitaires.

Vous auriez pris la tête de Libération si on vous l’avait proposé ?

La question ne s’est pas posée. Laurent Joffrin a été très culotté et courageux. Lui aussi peut donner le sentiment d’être dans le système, mais on voit bien que ce n’est pas le cas. Il adore la voile, passe beaucoup de temps en Normandie, à Granville, sur son bateau, il écrit des bouquins, il a la tête ailleurs. De ce point de vue, nos chemins sont parallèles. On n’a pas les mêmes idées politiques, c’est sûr, mais on a un peu la même façon de travailler, en essayant de garder les portes ouvertes.

Mais auriez-vous pris la tête de Libération ?

Je n’ai aucune raison de quitter Le Point. Nous formons une bonne équipe, et nous avons un actionnaire qui nous fait confiance. Notre hebdomadaire est de surcroît une exception : la preuve que la presse écrite a encore la « niaque ». Quand on est bien, il ne faut pas s’en aller. Mais Laurent Joffrin a eu raison. C’est un journaliste très doué, qui saura refonder Libération.

Vous pensez qu’il prend la bonne direction ?

Il est encore tôt pour le dire, mais il me semble qu’il va dans le bon sens. Quand j’ai été nommé directeur de la rédaction du Nouvel Obs, en 1985, j’avais 36 ans, tout le monde me disait que c’était foutu, qu’il n’y avait rien à faire. J’avais deux amis au conseil d’administration qui ont démissionné en me conseillant de partir aussi, parce que ça ne marcherait pas. Finalement, un an après, c’était reparti. Il n’y a aucune fatalité pour Libération ni pour L’Humanité ou France Soir. Il suffit de trouver la pierre philosophale.

Concentration et propriété des médias sont problématiques en France ?

En ce qui concerne la concentration, il est dommage que ne se soient pas développés, en France, de grands groupes de presse. Nous avons eu Hersant, qui a été très combattu, y compris par moi-même au départ. D’autres ont essayé. Mais aujourd’hui, Internet a changé la donne économique. Regardez ce qu’est devenu Time Warner. Songez que pour les magazines américains, les revenus publicitaires sur Internet sont souvent plus importants que ceux du papier. On est vraiment entrés dans une nouvelle ère. S’il existe des gens courageux pour prendre des risques, d’autres types de journaux vont émerger, moins chers à produire. Quand certains politiques parlent de la presse écrite, on a l’impression qu’ils sont restés vingt ou trente ans en arrière. Les journalistes eux-mêmes donnent l’impression de ne pas réaliser qu’il s’agit d’un domaine totalement dévasté. Il n’existe plus aucun titre en France pour lequel on puisse se dire avec certitude qu’il sera encore là dans cinq ou dix ans. Ça va très vite. Les grands groupes industriels, c’est l’arbre qui cache la forêt. Si on était dans un univers de concentrations permanentes, il y aurait de quoi s’inquiéter. Mais l’écrit est sur la défensive, il n’est plus un enjeu. Même s’il a encore de l’avenir comme le prouvent les succès du Point, du Parisien, de Marianne, de Elle et de quelques autres titres. Il ne faut pas désespérer Gutenberg !

Mais il n’y a pas que la presse écrite. Quand Bayrou pose le problème de la propriété des médias, il pense d’abord à TF1...

Quand on dit que TF1 roulait pour Nicolas Sarkozy, c’est une blague ! Tout le monde a vu la grande émission politique de la Une : « J’ai une question à vous poser ». Sarkozy y a été sérieusement malmené : c’était même du massacre. La candidate socialiste a bénéficié, elle, d’un traitement royal, si j’ose dire. Même chose pour Bayrou. C’est que la première chaîne refusait l’image sarkozyste qu’on voulait lui coller. Comme tous les dirigeants de cette chaîne, PPDA sait que le bien le plus précieux d’un journal, c’est sa crédibilité. Donc, son indépendance. Sinon, vous faites un torchon électoral, et les torchons de ce genre sont économiquement condamnés. Je ne crois pas que les candidats qui ont le plus attaqué les médias, Bayrou et Royal, étaient très sincères dans leur démarche. Ils cherchaient surtout à intimider. Par exemple, prétendre que Canal +, la chaîne des « Guignols de l’info », aurait refusé de diffuser le débat Bayrou-Royal sur pression de Sarkozy, cela relève du fantasme ou de la malhonnêteté intellectuelle. Ou des deux.

Dans l’affaire Genestar, on ne peut pas nier l’intervention.

Excusez-moi, mais c’est encore de la désinformation ! Évidemment, il y a eu une intervention au départ, sous le coup de la colère, mais que veut Sarkozy ? Surtout pas que Genestar soit renvoyé, parce que s’il l’est, tout le monde dira que c’est de sa faute. Lorsque Lagardère a annoncé le limogeage de Genestar, Sarkozy est intervenu dans l’autre sens, parce qu’il savait que ça allait lui retomber dessus. Il y a quelque chose de naïf et de ridicule à imaginer tous ces patrons, le doigt sur la couture du pantalon devant les politiques : on est dans la « conspirationite » et la théorie du complot. Ils savent bien que le journalisme couché n’est pas payant. Sinon, ils ont tôt fait de l’apprendre à leurs dépens.

Quelles sont vos relations avec François Pinault ?

Ce sont des rapports de confiance. Il suit le journal de près, avec son fils et Patricia Barbizet. Ils s’intéressent aux chiffres, à la diffusion, à la publicité, comme des patrons de presse. Contrairement à certains autres, ils ne voient pas Le Point comme un instrument de pouvoir, d’influence, mais comme un journal à développer.

Comment ?

En faisant en sorte qu’il soit indépendant et crédible. Un journal à la botte de qui que ce soit est un journal qui a « la maladie ». Rappelez-vous la phrase de Raymond Aron : « Qui est le patron dans un journal ? Certainement pas le propriétaire, ni le PDG, ni le directeur de la publicité, ni le rédacteur en chef, ni le journaliste. C’est le lecteur. »

Vous n’avez jamais reçu de coup de fil de Nicolas Sarkozy ?

Jamais. Pourtant, on a sorti l’affaire Clearstream et un dossier sur la réforme des retraites à EDF qui n’était pas câlin. Quand j’étais au Figaro, il a bien dû m’engueuler une fois ou deux, comme n’importe quel homme politique. Mais franchement, il n’a jamais été interventionniste comme le furent Mitterrand, Chirac ou Villepin, qui ont toujours appelé - et menacé - à tort et à travers. Le jeudi, quand le journal sort, je reçois des coups de fil de tous bords, et c’est normal. Quand un patron, un artiste ou un politique est agressé, il appelle pour se plaindre. On est payés pour se faire engueuler et recevoir des menaces : c’est la vie des journaux. Ce que je n’aime pas, c’est quand un homme politique manœuvre pour faire virer quelqu’un, qu’il se mêle de ce qui ne le regarde pas. Certains méconnaissent les règles du jeu : ils font des pressions sur les actionnaires, qui nous en informent. C’est la seule règle : on dit tout à l’actionnaire, et l’actionnaire nous dit tout. Hersant racontait toujours les pressions incroyables qu’il subissait. Comme cela, on savait à quoi s’en tenir.

Un exemple ?

Balladur faisait une fixette sur moi. Hersant me l’avait dit et ce n’était pas innocent de sa part.

photo : Isabelle Nègre
photo : Isabelle Nègre

Bayrou serait démagogue ?

Non, il est politique. Il y a quelques années, les hommes politiques étaient cloués au pilori. Aujourd’hui, ils se retournent vers nous en disant « tous pourris ». C’est le retour à l’envoyeur. Et c’est de bonne guerre.

Votre ami PPDA dit que vous êtes schizophrène puisque vous dirigez Le Point tout en affirmant que les médias nous mentent.

Il exagère un peu, mais je suis toujours révulsé par le côté moutonnier des médias. J’aime aller à contre-courant. Quand je dis qu’ils mentent, c’est un peu excessif. Mais ça arrive.

Les articles de connivence font partie du mensonge ?

Non, dans un journal, il faut toujours quelques articles de connivence. Prenez les portraits à la gloire des juges d’instruction, grand classique de la presse. On remercie la source. Les juges sont présentés comme les génies des Carpates, dans un style qui rappelle La Pravda. Idem en rubrique politique : quand vous tombez sur un article à la gloire de personnages de deuxième catégorie, vous pouvez être sûr qu’il s’agit d’un renvoi d’ascenseur pour quelqu’un qui nous tuyaute.

L’affaire Francelet, qui vous a valu d’être entendu par la justice, c’est aussi une sorte de remerciement ?

La police et la justice ont des idées très précises sur la façon dont nous devons exercer notre métier. Il paraît qu’il y a des gens qu’il ne faudrait pas fréquenter, ni laisser s’exprimer. De grâce, qu’on nous donne la liste ! Si j’ai bien compris, on nous a reproché d’avoir donné la parole à un homme en cavale. Le papier en question racontait une histoire étonnante, celle d’un patron, Iskandar Safa, qui possède une entreprise française d’armement très importante, vit au Liban et fait l’objet d’un mandat d’arrêt international. Cette entreprise française - les Chantiers navals de Normandie - a des stands dans tous les grands salons devant lesquels le président de la République ou le ministre de la Défense viennent s’incliner. C’est assez paradoxal, vous en conviendrez. Je ne vois pas pourquoi on n’aurait pas le droit de raconter ça.

Parce qu’il s’agit d’un article de commande ?

Vous voulez rigoler ? C’est juste une bonne histoire ! Quand on donne la parole à Mesrine, est-ce aussi un article de commande ? Là, excusez-moi, on fait dans la « moraline », la fausse morale. Le journalisme consiste à enquêter, à faire parler tout le monde, les accusés et les fugitifs aussi, pas seulement les procureurs. Même si ce n’est pas à la mode, je crois à l’information contradictoire.

Ce n’était pas l’article qui était contesté, mais le fait qu’un intermédiaire, Marc Francelet, ait pu toucher de l’argent pour favoriser sa publication.

Ah bon ? Encore faudrait-il le prouver. Apparemment, vous êtes mieux informée que la justice. Si l’on en croit les déclarations de Safa, il a effectué deux versements huit et dix mois après la parution de l’article. Alors, je ne vois pas tellement le rapport. Je ne pense pas que Safa ait des problèmes d’argent : s’il avait voulu rémunérer Marc Francelet pour cet article, il l’aurait fait plus rapidement que cela, ne croyez-vous pas ?

Le caractère moutonnier que vous dénoncez constitue-t-il une entrave à la liberté de la presse ?

Bien sûr. Vous ne pouvez pas interviewer Machin-chose, il ne faut pas donner la parole à Trucmuche. On assiste, depuis des années, à la fixation de règles incroyables : il ne faut pas trahir le off ? Mais j’ai toujours travaillé comme ça ! Il y a quinze ans, mon livre sur Mitterrand, « Le Président », procédait de la même méthode. Et personne n’avait rien trouvé à y redire. Aujourd’hui, scandale ! Cela traduit une certaine frilosité de la presse. Il ne faut surtout pas se salir les mains, sortir du troupeau ou prendre de risques. Et les journaux s’étonnent de ne plus vendre. Évidemment, si tout le monde sert la même eau tiède...

« Dès qu’un tiroir est fermé, j’ai envie de l’ouvrir. S’il est verrouillé, j’ai envie de forcer la serrure parce qu’on est là pour violer les secrets. »

Vous ne vous fixez pas de limites ?

Si, parce que j’ai une morale, et c’est la vérité.

photo : Isabelle Nègre
photo : Isabelle Nègre

Vous seriez prêt à donner la parole à tout le monde ?

Cela dépend. Si j’avais pu avoir une interview de Pol Pot, par exemple, je l’aurais publiée. Avec, bien sûr, un papier pour mettre en perspective le personnage et raconter le génocide qu’il a perpétré. Il ne faut pas avoir peur d’informer. Il ne faut pas non plus céder au terrorisme intellectuel qui ostracise, des deux côtés du spectre, des gens comme Redeker ou Ramadan, diabolisés et présentés comme des dangers publics.

Vous trouvez que la presse est trop bien-pensante ?

Vous ne l’avez pas remarqué ? On est noyés sous le politiquement correct, la pensée gnan-gnan, toutes ces choses qu’on n’a pas le droit de faire, de dire. « Comment pouvez-vous affirmer que c’était les Blacks qui étaient à l’origine des émeutes de 2005 ? », « Comment pouvez-vous dire que le tribunal de Bondy est une poubelle ? » Or, notre travail est là : dès qu’un tiroir est fermé, j’ai envie de l’ouvrir. S’il est verrouillé, j’ai envie de forcer la serrure parce qu’on est là pour violer les secrets, et les secrets d’État aussi, soit dit en passant. On ne peut pas faire ce métier sans prendre de risques. Il faut savoir oser. Dès qu’il ose, un journal devient intéressant. Oser, ce n’est pas faire de la provocation pour la provocation. C’est sortir de temps en temps une information qui pose problème, donner la parole à des gens qui ne pensent pas comme vous ou à des grands intellectuels qu’on n’écoute plus.

Les romans, pour vous, c’est une respiration par rapport à cette bien-pensance ?

Les livres sont très importants pour moi. Mais comme je ne suis pas bien-pensant dans les journaux, ce n’est pas un exutoire. Non, c’est juste ma passion. Quand j’avais neuf ans, je voulais être Victor Hugo. J’ai toujours écrit. J’en ai besoin. Je ne sais pas si je suis d’abord écrivain ou d’abord journaliste. Mais je serai toujours écrivain.

L’Académie, c’est pour quand ?

Fantasme ! Ce n’est pas demain la veille. Figurez-vous que je n’écris pas des livres pour entrer à l’Académie, mais pour donner du plaisir à mes lecteurs, après m’en être donné moi-même en écrivant. Est-ce qu’on peut comprendre cela ?


 
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