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Radio/Télé

William Leymergie, scénographe de l’aube

par Pierre Veilletet

En 1985, « Télématin » bouleversait les habitudes des téléspectateurs français. Vingt-quatre ans après, l’émission demeure l’un des fleurons du service public. Quelle est la recette ? Un patron exigeant, un ton et beaucoup de travail.

Près du pont de Garigliano, donc face à la Seine, les taxis de nuit déposent des oiseaux de même couleur à la porte entrouverte de France Télévisions. C’est l’heure autrefois dite « du laitier », quand il y en avait encore pour livrer le XVIe arrondissement de Paris.

Aujourd’hui, seuls les gens de télé, semble-t-il, embauchent aux aurores. Dans l’ample immeuble à coursives résonnent les pas esseulés de deux vigiles. L’activité est réduite à quelques bureaux alloués dans les étages à la rédaction et, au sous-sol, aux couloirs menant au studio Armand Jammot d’où « Télématin » sera diffusé en direct. Si la salle de maquillage peut, le soir, évoquer une loge de théâtre, à six heures du mat elle ferait plutôt penser à un cabinet de toilette dont les occupants sont (mentalement, du moins) en pyjama. En fait, techniciens, journalistes, chroniqueurs - l’équipe est bien plus fournie qu’il n’y paraît à l’écran - sont mieux réveillés que leur futur public. Geste vif, voix presque trop pimpante : ils sont déjà en forme, c’est le but, alors que le monde est encore « en formation ».

« L’émission à laquelle nul ne croyait est devenue l’un des fleurons du service public. »

Pendant plus de deux heures, ils vont peu à peu en dessiner les contours, le mettre en marche, lui prêter un commencement de sens. À la radio, qui eut longtemps l’apanage du genre, cela consistait jadis à « saluer la France ». « Télématin » fait davantage fonction d’éclaireur de l’aube, d’aiguillon matutinal. Plutôt cocktail de vitamines que café au lait ! Près d’un téléspectateur sur deux l’absorbant quotidiennement depuis plus de vingt ans, l’émission à laquelle nul ne croyait lorsqu’elle fut lancée, le 7 janvier 1985, est devenue l’un des fleurons du service public [1] et une excellente affaire. Incontestable leader de sa tranche horaire (et pour ce qu’on a vu de sa « Matinale », Canal + n’est pas près de lui tailler des croupières), touchant un nombre élevé de « jeunes adultes », « Télématin » peut, en effet, s’autoriser, à 7 heures 30, des écrans de publicité dont les tarifs flirtent avec ceux de 19 heures 50, c’est-à-dire au pic du prime-time !

France 2 / Laurent Denis, 2004
France 2 / Laurent Denis, 2004

Semblable réussite ne peut s’expliquer que par un professionnalisme sans faille. Tel est le cas. Ce qui peut paraître, à l’antenne, décontracté, ludique, improvisé ne l’est que dans une faible proportion et s’appuie sur un maillage serré. Une quinzaine de pages bien tassées : il suffit d’examiner le conducteur d’une émission pour appréhender son niveau de planification. Tout y est étalonné, à la seconde près. De sorte que chaque intervenant s’insère dans une chorégraphie rigoureuse, selon un timing qui rompt avec le temps mou du talk-show. Autrement dit, « Télématin », sans perdre la palpitation du direct, son funambulisme, est constamment mis en scène. Avec le souci de résoudre l’équation immobilisme/mouvement au bénéfice de ce dernier. Même les conversations, forcément statiques, sont rendues plus mobiles, en tout cas plus fluides, par le filmage, les transitions musicales et chromatiques : tout ce que « La Matinale » de Canal n’a pas compris.

Le « vert paysage audiovisuel du matin » (Serge Daney), avec ses pots de fleurs, ses plantes et les jardiniers moustachus de jadis, cruellement parodié par les Inconnus, a fait place à un décor périurbain - le ton l’est aussi, urbain - qui ne renvoie en rien à l’usage sacramental des JT, non plus qu’à l’arrière-salle des noces et banquets où les invités s’accoudent interminablement pour débiter d’épaisses tranches de rigolade. Il s’agit d’ailleurs moins d’un décor, au sens Buttes-Chaumont, que d’un espace graphique, d’une agora électronique. Et d’un style.

William Leymergie en est le deus ex machina, dans la mesure où, s’il délègue évidemment la régie, il produit (depuis 1990) l’émission qu’il présente lui-même. Non que les intervenants s’y réduisent à des faire-valoir ; le public les connaît et les apprécie diversement, en fonction de ses propres dilections : Frédérick Gersal, ultime adepte du nœud papillon, pour les férus d’histoire ; Alex Jaffrey, calé en musiques ; Laura, du Web, pour les jeunes accros du Net, etc. Si les journalistes dépendent de l’autorité d’Arlette Chabot, les chroniqueurs ont été personnellement recrutés par le patron de « Télématin », en vertu d’affinités communes sur la forme et sur le fond.

En somme, Monsieur William qui, con­trairement au personnage de la chanson [2], ne manque pas de tenue, a donc conçu, produit et distribué les rôles d’un pseudo-impromptu, dont il est l’interprète principal. Et le patron. Genre main de fer dans un gant de velours, popularisé par une algarade musclée avec un collaborateur. Bien que le climat local semble des plus cléments et que les protagonistes travaillent toujours ensemble, l’incident demeure pris dans la toile depuis dix-huit mois. Après que Tania Young ou Laurent Romejko a dit le temps qu’il fait, Leymergie, lui, est le seul à se mêler de tout, à mesurer le temps qu’il faut, bref à donner le tempo. Presque toujours central, dans un labyrinthe dont il tire le fil conducteur, il n’a pas besoin d’intervenir à tout propos pour y apparaître comme en surplomb. Auteur-interprète donc, ce sexagénaire qui fait jeune quinqua [3] use volontiers d’un ton faussement détaché, de l’œil narquois, de la repartie soudaine et du (demi)-sourire entendu, qui suscite la complicité, mais ne la sollicite guère, enfin de cette façon très française d’être spirituel sans chercher à se montrer drôle, qui était le propre du regretté Jean Poiret.

Voilà bien des références au théâtre et au cinéma. S’agissant de William Leymergie, elles sont justifiées : outre que son émission est visiblement scénographiée, lui-même n’est pas insensible à d’autres plateaux. De 1986 à 1990, il a « couvert » festivals de Cannes et cérémonies des Césars. Presque tous les jours, il continue de voir un film, et une pièce en fin de semaine. « Il ne serait pas faux de dire, reconnaît-il, que mon équipe et moi-même fonctionnons un peu comme une troupe, qu’il existe une part de comédie dans ce que nous faisons. À de notables différences près. Certes, c’est pour un public et, bien qu’on ne le voit pas, on le sait. Ne serait-ce que parce qu’on est maquillés, dans la lumière, en représentation. Il est impossible et il serait d’ailleurs désastreux de se comporter “comme chez soi” ! Cette part de jeu admise, se prendre pour un véritable comédien serait tout aussi déplacé [4]. » Ce qui ne l’a pas empêché d’apparaître dans quelques films. « C’est vrai, j’adore faire le figurant, l’acteur de complément, comme on disait. »

« Si l’envie n’y était plus, le téléspectateur le plus distrait le percevrait sur-le-champ. »

Rien ne prédisposait le jeune William né, « de passage », à Libourne, où donner un prénom anglais de temps à autre est bien vu, enfance principalement africaine, dans les bagages d’un père militaire de carrière, études de lettres - « Nanterre en 68, drôle d’idée, non ? » - à se retrouver sous les projecteurs. Sauf qu’il n’envisage pas d’enseigner. Sauf qu’il a été, de l’autre côté de la Méditer­ranée, nourri trois fois par jour aux bulletins de RMC ou d’Europe, et qu’il se verrait bien «  travailler à l’étranger ». Plutôt le journalisme, donc.

Ce sera l’ORTF où il est engagé, dès 1970, pour une émission quotidienne en direct et en langue française à destination de... l’Afrique : carte de presse n° 32 606. Suivent beaucoup de radio à France Culture et à France Inter, et, déjà, pas mal de télévision : à TF1, il produit « Un métier, un père », puis y présente, en direct de 14 à 17 heures, « Reste donc avec nous » (1974). En 1978, il « chronique » à « Récré A2 » dont il devient le producteur en 1980... De ces années d’apprentissage audiovisuel, il retient quelques figures tutélaires et des impressions millésimées années 1970.

« Il y avait beaucoup de compétence, d’idées et un vrai fonds de culture, même chez certains animateurs populaires : un type comme Maurice Biraud, par exemple, ne manquait pas de finesse. Les crétins étaient plus rares qu’aujourd’hui. » Des noms ? Vous n’en aurez pas. Mais il ne vous est pas interdit de cocher les cases vides... C’était l’époque où les José Artur, Pierre Bouteiller, Garretto et Codou (« L’oreille en coin »), entre autres persifleurs, dispensaient sur les ondes, et sans même le savoir, des leçons de distance amusée, d’irrévérence, de goguenardise qui, vous vous en doutez, ne sont pas tombées sur un ingrat.

En matière de télévision, Monsieur William précise : « Là, j’ai été formé par deux femmes, Jacqueline Joubert et Éliane Victor. » Rien sur le maître scandaleusement oublié, Jean-Christophe Averty ? «  Bien sûr ! Ce sont des gens de cette trempe qui nous manquent cruellement, des gens qui créent, qui prennent des risques, quitte à se planter, et qui osent encore et encore. »

« La spécificité télévisuelle est affaire de format court, de débit tendu, et de vitesse. »

Voilà qui nous ramène à « Télématin ». Seules quelques rares personnalités, dont Averty pour le meilleur (l’audace) ou Ardisson pour le pire (le salace) ont compris que la spécificité télévisuelle est affaire de format court, de débit tendu, de vitesse. Lorsqu’elle voit grand, la télévision ne parvient, le plus souvent, qu’à se faire aussi grosse que le bœuf de la fable. L’émission de Leymergie, par sa prise de risques - en direct -, son rythme, son écriture rapide, ressemble davantage à de la télévision d’auteur que nombre d’émissions, réputées moins populaires, où l’on se borne - en différé - à ouvrir le bon vieux robinet de l’intarissable parlotte. Auteur ?

La preuve en est administrée par défaut. Lorsque, entre 1986 et 1990, Leymergie passe au 13 heures, ses remplaçants à « Télématin », Julien Lepers (soporifique) ou Roger Zabel (inconséquent), servent derechef la bouillie ordinaire. Depuis 1990, l’auteur-interprète veille « à ce que rien ne s’use car dès que la rouille se met quelque part, c’est déjà trop tard ! Il faut donc, sans cesse et par petites touches, apporter des remaniements, imaginer des lumières inédites, des trucages neufs, proposer d’autres thèmes, être en phase avec la modernité et que cela se sente. La routine ? D’abord chaque émission est pour moi nouvelle. Je ne dis pas tous les jours les mêmes choses au même moment. Si l’envie n’y était plus, le téléspectateur le plus distrait le percevrait sur-le-champ : manque d’attention, chute manifeste de tension. Or, il se trouve que je suis quotidiennement stimulé par un double plaisir. Le matin, comme présentateur, je joue, je dribble, je marque ou fais marquer des buts. Comme producteur, je m’amuse, l’après-midi, à devenir l’entraîneur qui met au point la stratégie des prochains matchs. Et puis, je suis trop curieux de tout pour m’ennuyer : il y a tant à faire ! »

À ce propos, comment envisage-t-il le service public d’après la réforme ? « Un peu tôt pour le dire... Il faut s’entourer de géomètres et de saltimbanques à qui on poserait la question : qu’est-ce qu’on met dans le flacon ? Avec une consigne : créer et abuser de la créativité !... [trois fois] » À en juger par le suivisme du PAF au grand complet, feu le Général aurait lapidairement conclu : « Vaste programme ! »

Notes

[1] Qui est « exporté » dans 200 pays par TV5 Monde.

[2] « Monsieur William », chanson de Jean-Roger Caussimon et Léo Ferré, 1953.

[3] De 2006 à 2008, il a animé « Viva quinquas » sur Europe 1.

[4] Ces propos et ceux qui suivent ont été recueillis le 27 janvier dernier.


 
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