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Mediamorphose - dossier

Cultural Studies : repenser les médias, les identités et les pouvoirs

A propos des cultural studies

par Lawrence Grossberg, Morris Davis Distinguished professor of communication studies and cultural studies, University of Norh Carolina, Chapel Hill (Traduction Thomas Brechignac, Eric Maigret )

Transdisciplinaires — voire antidisciplinaires — les cultural studies arrivent, enfin, en France comme pratique du « conjoncturalisme ».

Comme la plupart des grands courants intellectuels contemporains, les cultural studies sont apparues dans les années 1960 et 1970 en réponse à trois types de changement : (1) l’explosion et la dissémination brutale de nouvelles formes de cultures, en particulier dans les médias et dans les cultures populaires (le pluriel est important) ; (2) la restructuration en profondeur du champ politicoéconomique, la naissance d’oppositions à la fois au marxisme et au capitalisme, et l’émergence de nouvelles forces et de nouveaux lieux où se développent les luttes politiques ; (3) la montée rapide de l’académisme et de la sensation qu’il existe une « crise » au sein des sciences sociales et humaines.

« Il faut insister sur ce que sont les cultural studies quel que soit leur contexte : un projet intellectuel et un courant de pensée en tant que tel. »

Partout dans le monde, dépassant les querelles politiques et théoriques, traversant les frontières entre les disciplines, un certain nombre de critiques et d’auteurs ont demandé à ce que l’on puisse associer engagement politique et reconnaissance de nouvelles sphères culturelles. Ces mêmes intellectuels se sont opposés au mouvement croissant d’instauration de frontières entre les disciplines et à la prolifération rapide de modèles réducteurs et objectivistes de production du savoir. Ils se sont aussi opposés au passage bien trop facile de l’analyse contextuelle vers des prétentions au savoir universel, le tout au nom de la science. Ces concepts fondamentaux ont ainsi été à la base des principaux modes de production de la connaissance. Ces modes de production ont détaché les champs de recherche (« culture », « économie », « État », mais aussi « textes », « rationalité », « démocratie ») des complexités des réalités vécues, indissociables de leurs contextes ; ils ont cherché à expliquer ces « faits » en tant que simple relation de causalité, d’expression et d’utilité. Les cultural studies ne sont pas définies par le besoin de comprendre la culture populaire ou de masse. Elles ne sont pas non plus définies par l’étude des politiques culturelles, en particulier celles qui s’appuient sur les différences. Je pense que les auteurs qui se restreignent à ces définitions passent à côté de la particularité des cultural studies et de leur force en tant que projet et exercice intellectuels qui connectent et animent un ensemble épars de différents courants de pensée, en tous lieux, aussi bien dans les milieux académiques qu’en dehors. Ces courants de pensée ont trois engagements et trois préoccupations fondamentales. Pour différentes raisons, bonnes ou mauvaises, ce sont le ou les courants britanniques qui a (ont) donné leurs lettres de noblesse à cet ensemble et qui est (sont) devenu(s) le(s) représentant(s) le(s) plus visible(s) du couple projet/exercice, en dépit du fait qu’il s’agisse d’un courant particulier, figé dans son histoire et lié à un contexte spécifique.

Il faut cependant se garder de confondre les cultural studies en tant que projet intellectuel avec les courants de pensée qui les illustrent. Il est aussi important de garder en tête que les cultural studies ne permettent pas de transposer un courant de pensée particulier d’un lieu ou d’un contexte à un autre, et de considérer leur actualisation comme universelle plutôt que comme un ensemble de connaissances spécifiques. Il faut insister sur ce que sont les cultural studies quel que soit leur contexte : un projet intellectuel et un courant de pensée en tant que tel.

Les cultural studies sont un moyen de produire un meilleur savoir ou, si vous préférez, de mieux raconter ce qui se passe dans le monde. De ce fait, les cultural studies ont des caractéristiques communes à d’autres disciplines habituellement définies par leurs engagements politiques ou théoriques (féminisme, post-structuralisme, post-marxisme, etc.). Les cultural studies offrent une approche différente combinant la politique, la théorie et la recherche empirique dans le but de créer un savoir responsable vis-à-vis du contexte étudié. Les cultural studies se construisent en fonction du contexte sur la base de trois engagements réciproquement liés : (1) la transformation politique ; (2) la contextualité et le conjoncturalisme radical ; (3) l’utilisation stratégique de la culture.

Le premier engagement est de produire un savoir qui contribue à rendre possibles de vastes projets politiques de changement, d’amélioration du monde (la notion de meilleur n’est cependant pas du ressort des cultural studies). Les cultural studies n’appartiennent pas, selon moi, à un courant politique particulier, bien qu’elles soient souvent considérées comme de gauche, ou comme progressistes. Ce que les cultural studies partagent avec de nombreux mouvements politiques, c’est la conviction que les idées et la connaissance sont fondamentales. Changer le monde implique de comprendre son contexte et d’envisager de nouvelles possibilités pour aller de là où nous sommes vers un ailleurs, de trouver des nouvelles stratégies pour réaliser ces transformations. Les analyses inadéquates conduisent presque toujours à de mauvaises stratégies politiques. Elles sont simplistes et réductrices, elles ignorent les complexités et les contradictions ; elles permettent de tirer des conclusions systématiquement en accord avec des engagements politiques ou théoriques, rendant alors impossible toute surprise. En conséquence, les cultural studies ne pensent pas en termes de domination et de révolution, mais en termes de luttes et de résistances (mais aussi dans les actes quotidiens de survie face aux différentes formes d’oppression, d’exploitation et d’humiliation).

Le deuxième engagement définit à la fois l’objet et la pratique des cultural studies en termes de contextualité radicale. Comme d’autres formes contemporaines de « constructivisme », les cultural studies voient le monde comme relationnel, mieux, comme un processus où se font, se défont et se refont des relations (l’« articulation »). Mais les cultural studies tirent des conclusions à la fois uniques et profondes de leur propre pratique.

Premièrement, son objet est toujours un contexte. Ainsi, en dépit de leur nom, les cultural studies ne portent jamais sur la culture, mais sur le contexte social, géographique et historique. Deuxièmement, elles sont attachées à la complexité, et refusent toute vision réductrice. Cela impose une analyse transdisciplinaire, voir antidisciplinaire. Troisièmement, l’articulation signifie que rien n’est certain dans le monde : il n’est pas le fruit d’une volonté, les relations et les structures qui constituent la réalité sont « réelles ». Les cultural studies pratiquent une forme d’antiessentialisme, mais en même temps, une forme d’anti-antiessentialisme. Ni les analyses, ni la politique ne peuvent reposer sur le seul acte de déconstruction. La vie est le fruit d’une actualisation permanente (construction et reconstruction) des structures existantes qui constituent les réalités géo-historiques du pouvoir. Quatrièmement, les cultural studies doivent absolument choisir et adapter les questions qu’elles posent, les outils théoriques dont elles ont besoin et les enjeux politiques qu’elles soutiennent en fonction de leurs engagements visà-vis du contexte. La théorie est indispensable, mais il doit y en avoir plusieurs qui n’ont ni fondement ni problématiques politiques préexistantes. Enfin, les cultural studies ne peuvent pas supposer à l’avance qu’elles connaissent déjà les questions qui vont définir leur travail.

Il existe dans le monde intellectuel contemporain toutes sortes de théories et d’analyses du contextualisme. La pratique des cultural studies a été appelée « conjoncturalisme ». Il s’agit d’inscrire le contexte dans un « espace problème » ou « problématisation » qui est luimême articulé par une variété de crises, de contradictions et de luttes. Le contexte est souvent national, mais pas toujours. Il est caractérisé par un mouvement de balancier dans un champ de force, et analysé comme tel. L’observateur doit, au minimum, être très attentif aux distinctions et aux relations entre l’ancien (à la fois dans sa continuité et ses réarticulations) et le nouveau (émergeant). Ainsi, le conjoncturalisme s’oppose à toutes les formes d’analyse qui supposent que le présent est finalement identique au passé, ou que le passé n’a pas d’importance puisque le présent est entièrement nouveau. Le troisième engagement est le plus évident, mais ne peut être compris qu’à la suite des deux précédents. Les cultural studies se préoccupent de la culture. Elle est importante, mais comment ? Sous quelle forme ? Ce sont des questions dont les réponses changent d’un contexte à l’autre, d’une conjoncture à l’autre. Il faut cependant entendre culture comme un ensemble de relations, comme une création discursive, et non comme un ensemble de textes ou de pratiques signifiantes. La culture est un discours qui découle de son contexte. La culture populaire, ou esthétique/expressive s’exprime à travers la conjoncture. C’est ici que commencent les efforts d’analyse et de cartographie des complexités de la conjoncture. Je l’ai déjà dit, les cultural studies n’ont pas pour objet la culture et elles n’abordent pas la culture comme représentation ou comme symptôme du réel. Au lieu de cela, elles interprètent les formations culturelles spécifiques comme des points d’articulation, des prismes, à travers lesquels l’unité de la conjoncture en tant qu’espace problème s’établit et se réfracte. Ces engagements ont permis d’analyser des contextes particuliers de façon convaincante et efficace, installant les cultural studies dans un dialogue avec d’autres courants politiques et intellectuels contemporains. Elles ont permis d’explorer les problématiques du pouvoir épistémologique, du changement culturel, de l’action et de la résistance, les problématiques de races et d’ethnies, de la montée du nouveau conservatisme (en lien avec les transformations du capitalisme) et des luttes relatives à la mondialisation et à la modernité. Les cultural studies ne pensent pas être les seules à pouvoir produire du savoir politiquement utile, mais elles estiment qu’elles produisent ce type de savoir, un savoir unique en son genre, qui n’est pas présent dans les autres projets intellectuels. ■


 
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