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Alain de Benoist : « À l’ère de la surveillance totale »

par Emmanuelle Duverger et Robert Ménard / Photos : Pierre-Anthony Allard

Interviewer Alain de Benoist, horreur ! Pape de la « Nouvelle Droite » des années 1970, très « sulfureux » philosophe comme aiment le décrire ceux qui s’emploient à le disqualifier sans avoir pris la peine de le lire, vous n’y pensez pas ! Pourfendeur de la « pensée unique » — expression qu’on lui doit –, il est, ne leur déplaise, l’un des esprits les plus passionnants, les plus prolifiques, les plus inventifs de notre époque.

Votre image est sulfureuse…

Quelle image ? Je n’ai évidemment rien de sulfureux. Je suis même extrêmement transparent : tout ce que j’ai fait dans ma vie, c’est lire, écrire et publier, principalement dans le domaine de la philosophie politique et de l’histoire des idées. Demandez plutôt à ceux qui me disent « sulfureux » les raisons qui les animent…

Cela pourrait venir de vos prises de position ?

Lesquelles ? J’ai publié près de 90 livres et plus de 2 000 articles. Si j’avais écrit des choses abominables, ou pour le moins contestables, on ne devrait pas avoir de mal à les trouver ! Mais cela n’arrive jamais. Jamais on ne me cite pour démontrer que je suis « sulfureux ». Ce terme ne vise qu’à légitimer une sorte de stratégie du silence. C’est précisément parce que l’on ne trouve rien de précis à me reprocher que certains jugent préférable de ne pas parler de mon œuvre.

Vous en souffrez ?

Parfois. Mais c’est aussi le prix de la liberté. J’ai publié, à la fin des années 1970, plusieurs livres dont l’un, « Vu de droite », a obtenu le Grand Prix de l’essai de l’Académie française. Ces livres ont fait l’objet, jusqu’au début des années 1980, de centaines de recensions dans la presse. Je recevais à l’époque des lettres de François Mitterrand et de bien d’autres. Tout a changé vers 1985. Avant cette date, je n’avais jamais proposé un livre à de grands éditeurs, ce sont eux qui me sollicitaient. Après, non seulement ils ne venaient plus me chercher, mais quand je leur envoyais un manuscrit, ils le refusaient. Comme il est peu probable que, tout d’un coup, je me sois mis à écrire des choses abominables, il s’est sans doute passé quelque chose… Quoi ? La mise en place de ce que j’ai été le premier à appeler la « pensée unique » : la création de zones d’exclusion de plus en plus larges, comme des cercles concentriques. Plusieurs causes à cela. D’abord, l’apparition du Front national et les polémiques qui ont suivi, qui ont permis de ressusciter une sorte de posture antifasciste sans aucun risque — un simulacre. À la même époque, nombre d’anciens barricadiers de Mai-68 ont commencé à se convertir au système en place, après avoir réalisé que c’était au fond lui qui leur permettait de donner le mieux libre cours à leurs aspirations libertaires (« jouir sans entraves », etc.). Pour dissimuler ce que ce ralliement avait d’opportuniste ou de honteux, l’anticapitalisme a opportunément cédé le pas à l’ « antira cisme » . « Antiracisme » et « racisme » sont devenus des mots caoutchouc, qu’on s’est empressé de distribuer généreusement. Il se trouve que je n’ai pas bien accueilli l’apparition du Front national. Je ne l’ai certes pas diabolisé, mais je ne me suis pas reconnu dans ce parti, et n’ai jamais voté pour lui. Ce qui ne m’a pas empêché de lire ici ou là que j’en étais le théoricien ou l’inspirateur secret ! C’était surréaliste. Au-delà de mon cas personnel, j’ai vu cette exclusion toucher un nombre d’auteurs de plus en plus grand. Je pense par exemple à Jean Baudrillard. Puis s’est installé ce « cercle de raison », comme dit Alain Minc, qui fait que la liberté d’expression s’est restreinte de plus en plus, essentiellement par la méthode de l’exclusion et du silence.

C’était après le lancement du Figaro Magazine ?

Oui, un peu après. Dans « Mémoire vive », je raconte longuement comment s’est créé Le Figaro Magazine, et la grande sympathie que me portait Louis Pauwels lorsqu’il a lancé ce journal pour le compte de Robert Hersant. Ce fut, comme vous le savez, le premier magazine gratuit associé à un quotidien. Et un succès considérable : près d’un million d’exemplaires. Son lancement a précédé de peu ce qu’on appelle l’« été de la Nouvelle Droite », en 1979. En l’espace de quelques mois, des centaines d’articles ont été publiés sur cette école de pensée qui, jusque-là, ne s’était d’ailleurs jamais intitulée « Nouvelle Droite ». Elle existait depuis plus de dix ans, mais en s’attaquant à elle, on s’attaquait au Figaro Magazine et à Hersant, qui faisait alors l’objet de polémiques considérables. Tous ces phénomènes ont été concomitants. C’est ainsi que s’est mise en place une véritable chape de plomb.

Dans vos explications, vous faites l’impasse sur l’accession de la gauche au pouvoir.

Parce que cela n’a pas été l’élément déterminant. Et aussi parce que cela ne m’a pas beaucoup affecté. Je me souviens qu’au Figaro Magazine, Louis Pauwels était terrorisé par l’arrivée au pouvoir de Mitterrand. C’était tout juste si les cosaques de l’Armée rouge n’allaient pas déboucher place de la Concorde ! Du coup, Pauwels s’est converti en même temps à Reagan, à Thatcher, au néolibéralisme, et même au christianisme. Moi, j’étais dans une autre disposition d’esprit. L’arrivée de la gauche au pouvoir me paraissait être un juste retour des choses, en même temps qu’une confirmation de ce que j’avais expliqué depuis longtemps, à savoir que le pouvoir culturel précède souvent le pouvoir politique. J’ai même alors approuvé publiquement le fameux discours, assez anticapitaliste et antiaméricain, prononcé par Jack Lang à Mexico. Évidemment, ça faisait un peu désordre dans le contexte du journal.

Vous écrivez : « En dehors de moi, je ne connais, en France et à date récente, aucun intellectuel à qui un tel sort a été réservé. » Parce que vous étiez classé à droite ?

Je ne pense pas que ce soit la seule raison. J’avais écrit sur beaucoup de choses, j’avais déjà beaucoup publié, je proposais une conception du monde alternative de l’idéologie dominante. Apparemment, il n’était pas aisé de me répondre. Je concur rençais ceux q u i s’étaient octroyé le monopole de la production d’idées. Peutêtre ont-ils ressenti ma démarc he comme une sor te d’atteinte à leurs privilèges.

« Quand je lis la presse, je suis frappé par le manque de rigueur dans l’usage des concepts. Ce laxisme favorise leur utilisation polémique, leur maniement à des fins de délégitimation ou de disqualification. »

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