Revue Médias
Accueil du site > La Revue-Médias > n°2 > Albert Londres, le mauvais maître
A contre-courant

Albert Londres, le mauvais maître

par Claude Moisy

Exemplaire Albert Londres ? Pas vraiment si l’on considère sa propension à confondre journalisme et littérature, information et fiction, militantisme et rigueur.

Il est peut-être inconvenant de marquer le 120e anniversaire de la naissance d’Albert Londres en contestant le rôle de modèle de journalisme qu’il tient encore à travers le prestigieux prix portant son nom. Mais je ne résiste pas à l’envie de contribuer à ce que je crois être une salutaire remise en ordre des valeurs professionnelles trop longtemps retardée. Je m’empresse de souligner d’emblée que mon propos ne vise que le modèle, et non les membres du jury ni surtout les lauréats du prix Albert-Londres, dont beaucoup sont des amis très estimés.

Je reconnais tout de suite que mon allergie à Albert Londres comme reporter (et non comme romancier, voyageur, aventurier, redresseur de torts ou tout ce qu’il a pu être d’autre) est largement déterminée par quarante ans de pratique du journalisme d’agence, forme la plus diamétralement opposée à la sienne. Ses emballements poétiques, sa relation fantasque avec les faits et ses dénonciations des injustices « à la Victor Hugo » peuvent avoir leurs vertus dans un autre ordre d’activité créatrice. Mais je les ai toujours considérés comme incompatibles avec le sain et rigoureux exercice de l’information. Et cela me gêne que depuis trois quarts de siècle, la plus haute distinction de la presse française continue à les donner en exemples aux générations successives.

Quel rédacteur en chef accepterait aujourd’hui que le reporter qu’il a envoyé constater les dégâts d’un bombardement d’artillerie se pâme comme le fit Londres en septembre 1914 devant la cathédrale de Reims : « Ses tours montaient si bien qu’elles ne s’arrêtaient pas où finissait la pierre. On les suivait au-delà d’elles-mêmes, jusqu’au moment où elles entraient dans le ciel. » C’est très joli. Mais cela néglige la triste réalité que les tours inachevées de la cathédrale de Reims n’ont jamais reçu les flèches qui leur auraient peut-être permis de percer le ciel, et encore à condition qu’il soit bas.

Ce premier reportage hautement subjectif d’Albert Londres pour Le Matin lui valut, dans le climat de patriotisme émotionnel du début de la Grande Guerre, un immense succès. L’exagération lyrique allait désormais faire partie de son paquetage de reporter. Même un de ses récents admirateurs, Jacques Wolgensinger, doit recourir à un aimable euphémisme pour définir « son style fait d’observations accumulées, traduites en notations très personnalisées ». Personnalisées au point de confiner parfois à ce que l’argot du métier a plus tard appelé le « bidonnage ». Pierre Assouline, biographe complaisant de Londres, ne dit pas autre chose lorsqu’il le décrit « transmuant sa passion pour la poésie en une pratique très personnelle du grand reportage ».

L’analyse politique, elle aussi, ne sera jamais son fort. La série de reportages qu’il envoie de Russie en mai 1920 ne permettra guère aux lecteurs de L’Excelsior de comprendre la profondeur de la rupture constituée par le nouveau régime soviétique. Ses 1 200 mots de portraits croisés de Lénine et de Trotsky, par exemple, sont un long bavardage impressionniste, plein de formules aussi creuses que redondantes, dont il ressort deux caricatures convenues plutôt que l’éclairage de deux personnalités cruciales. Et lorsqu’il visite une soupe populaire à Petrograd, il cède à la facilité et tombe dans la vulgarité méprisante : « La portion de bouillon immonde (...) tombe comme elle peut dans leurs baquets. Ils l’avalent. C’est le dernier degré de la dégradation, ce sont des étables pour hommes. C’est la troisième Internationale. A la quatrième, on marchera à quatre pattes, à la cinquième on aboiera. » De quoi faire ricaner les petits bourgeois de Paris sur la sauvagerie de ces terrifiants bolcheviks !

Juste un exemple, entre mille, des affabulations de ce reporter modèle. Au lendemain de son arrivée à Cayenne où Le Petit Parisien l’a envoyé voir le bagne en 1923, il écrit : « Le gouverneur de la Guyane est M. Canteau. Je lui dois la vie, ni plus ni moins. Je veux dire qu’il me donna une maison, un lit, une moustiquaire et une petite bonne. Si M. Canteau n’avait pas été cet homme au grand cœur, j’aurais été forcé de coucher au marché, dans un tonneau d’huile de foie de morue, et j’en serais mort sans doute. » Bon, c’est drôle, mais le lecteur confiant est en droit de croire que la seule alternative à l’hospitalité du gouverneur était, à Cayenne en 1923, la mort dans un tonneau d’huile de foie de morue !

Il faut être juste. Albert Londres est avant tout le produit de son époque. Au début du XXe siècle, le journalisme français venait de se libérer de l’injonction « Surtout, faites emmerdant » donnée par Adrien Hébrard aux rédacteurs du semi-officiel Le Temps, pour adopter celle que Léon Bailly répétait aux reporters de L’Intransigeant : « Étonnez le lecteur ! » Et Gaston Leroux, reporter au Matin, était devenu le journaliste le plus populaire de France en appliquant la recette de l’étonnant jusqu’à se donner un double romanesque, Rouletabille-reporter, pour dévoiler « Le mystère de la chambre jaune » et autres fantaisies à faire frissonner le badaud.

La confusion entre le journalisme et la littérature de divertissement, entre l’information et la fiction, entre la connaissance et l’émotion, n’a pas attendu la télévision de l’an 2000. Elle était alors la loi des grands patrons de presse pour atteindre des tirages qui paraissent aujourd’hui fantasmagoriques. Et lorsque, avant la Seconde Guerre mondiale, Jean Prouvost chargea le jeune Pierre Lazareff de relancer Paris-Soir, il recruta une équipe de reporters qui s’appelaient Blaise Cendrars, Antoine de Saint-Exupéry, Pierre Mac Orlan, Georges Simenon, Roger Vailland et autres écrivains de grand talent, mais pas forcément dignes de confiance comme informateurs. Le mythe du « Grand Reporter » s’était solidement installé dans l’univers médiatique. Ce périlleux mélange des genres a la vie dure. Illustré par des figures aussi considérables que Lucien Bodard et Jean Lartéguy, il perdure aujourd’hui dans le contestable « romanquête » pratiqué avec fougue par Bernard-Henri Lévy.

« La confusion entre journalisme et littérature de divertissement, information et fiction, n’a pas attendu la télévision. »

Le succès d’Albert Londres dans le journalisme a, de son temps, procédé de la même confusion. Certains éloges de ses plus ardents admirateurs sont pour moi autant de condamnations et autant de preuves de sa contradiction fondamentale avec ce que je crois être le métier d’informer. Ainsi Francis Lacassin, éditeur de Londres en 10/18 : «  D’une réalité pesante, il faisait jaillir l’instantané poétique, l’image transposée par son regard. Au lieu de la description encyclopédique, l’impression. Poète rentré, il métamorphosait le rapport ou le compte rendu guindé en prose poétique. » Oui, la poésie est sûrement nécessaire à la vie, mais pas forcément à l’information. A tout prendre, les reportages de Tintin, au moins par la rigoureuse exactitude des décors de Hergé, témoignent d’une plus sûre valeur documentaire que les aventures en feuilleton du reporter Londres.

L’exagération romanesque a d’ailleurs collé à Londres jusqu’au-delà de sa mort. Après sa disparition, au large d’Aden, dans l’incendie du « Georges-Philippart » qui le ramenait de Chine en 1932, une bonne partie de la presse et de l’opinion française refusa de croire à un simple accident. Les incorrigibles aficionados de la théorie de la conspiration demandèrent avec insistance « Qui a tué Albert Londres ? » et échafaudèrent les hypothèses les plus farfelues mettant en cause les services secrets (avec lesquels notre homme eut des rapports coupables), les communistes chinois, les trafiquants de drogue ou maints autres sinistres pouvoirs ayant voulu faire taire l’intrépide héros du grand reportage français.

Londres précédait ainsi le président John Kennedy, la princesse Diana et autres célébrités « people » dans le rite d’embaumement médiatique pratiqué par la foule refusant d’admettre que la mort de ses idoles surévaluées puisse n’être due qu’à un incendie accidentel, à la balle d’un seul tireur débile ou à un banal excès de vitesse automobile. Cela rejoint, post-mortem, l’incapacité d’Albert Londres à se contenter de la réalité des choses et des gens qu’il avait pour mission de décrire et d’expliquer.

Il y a plus grave que la forme dans le mauvais exemple qu’Albert Londres représente pour les écoles de journalisme. Son style ébouriffé est vraiment passé de mode. Mais le militantisme fumeux qu’il adopta vite comme mobile de son travail de reporter est malheureusement de nature à encourager les trop nombreux aspirants journalistes qui, comme lui, sont volontiers persuadés que l’avenir du genre humain repose sur leur ardeur à promouvoir le bien et pourchasser le mal. C’est un malentendu fondamental du métier. Et, contrairement à ce que l’on affecte de croire aujourd’hui, George W. Bush et ses « néo-cons » sont loin d’être les seuls à savoir d’instinct qui sont les bons et qui sont les méchants.

Albert Londres a pris la grosse tête après seulement huit ans de métier. A Cayenne, il a été séduit par le bagnard Eugène Dieudonné, ouvrier ébéniste anarchiste condamné pour complicité avec la bande à Bonnot. L’homme est sympathique, éloquent et un peu poète. Londres en conclut qu’il est innocent et qu’il faut le faire sortir de cet enfer. Le journaliste devient redresseur de torts, défenseur des opprimés, pourfendeur des injustices. Il ne raconte plus, il plaide, il requiert, il condamne. Il ne pose plus de questions, il donne les réponses.

Dans ses reportages, les fous sont les victimes des psychiatres ignorants ; les coureurs cyclistes sont des « forçats », des « damnés » exploités par Henri Desgranges, l’inventeur de cette « idiotie » qu’est le Tour de France ; les prostituées et leurs souteneurs sont les victimes de la société génératrice de la misère à laquelle ils tentent d’échapper. S’il va en Syrie en 1925, c’est moins pour couvrir la révolte des Druzes contre la France que pour défendre son vieil ami le général Sarrail, démis de ses fonctions de haut-commissaire au Levant pour ne pas avoir prévenu l’insurrection. Il est partisan de l’empire colonial français, mais il s’indigne de découvrir en Afrique que les colonisés n’ont pas la vie aussi belle que les colonisateurs.

Je me suis toujours opposé aux gens bien intentionnés pour qui le journalisme doit servir les grandes causes telles que la paix dans le monde, l’amitié entre les peuples, la tolérance, la justice sociale ou le développement équilibré. Il y a pour cela d’autres acteurs, surtout depuis qu’on a découvert la « société civile. » Et ils s’expriment abondamment dans les médias. Le journaliste, lui, est le seul à avoir pour fonction première de fournir au public le maximum d’informations les plus exactes possible pour lui permettre de se faire une opinion. Si la plus grande transparence dans la conduite des affaires du monde permise par la libre circulation de l’information améliore les chances de compréhension et d’équité sur la planète, tant mieux. C’est un heureux effet, mais ce ne peut pas être le but du journalisme.

Entendons-nous. Les cris d’indignation d’Albert Londres ont pu contribuer à l’humanisation du régime des travaux forcés ou même de l’hospitalisation psychiatrique. C’est très bien. Et l’on pouvait pour cela lui dédier une plaque de marbre à l’Ile du Diable ou à Sainte-Anne. Le « J’accuse » de Zola avait tout de même été, en son temps, un glaive d’une autre trempe que les dénonciations simplistes d’Albert Londres. Personne n’a pour autant songé à faire du courageux romancier naturaliste un modèle de journalisme.

La profession aurait pourtant dû se méfier de ce prix Albert-Londres. La première réunion du jury, en 1933, s’était tenue au Restaurant des Artistes, à Montmartre. Toujours la confusion des genres !

Claude Moisy, journaliste, a été président-directeur général de l’Agence France-Presse.


 
Contacts | Mentions légales | Plan du site | | | Suivre la vie du site RSS 2.0 | [Site Oniris Productions sur Spip]