Les marronniers de papier f leurissant à dates fixes, on pouvait s’attendre à ce que nos journaux commémorent les « accords d’Évian » (19 mars 1962). Cet euphémisme thermal et climatique scelle, en effet, la fin des « hostilités », selon la terminologie en usage à l’époque, entre « les indépendantistes algériens et les autorités françaises ». Dit de façon moins évasive, les accords d’Évian mettent un terme à une guerre de sept ans et demi où périrent des centaines de milliers d’hommes et de femmes — encore que le nombre exact des victimes reste sujet à caution. Le moins que l’on puisse faire est de feindre de s’en souvenir à peu près tous les dix ans. La presse se fend alors de rétrospectives, de suppléments, de numéros spéciaux et d’éditoriaux. Celui du Monde ne manque pas de rappeler que la France a mené cette guerre avec « une débauche de violence dont on n’a plus idée », faisant même un usage de la torture que le quotidien d’Hubert Beuve-Mery et de ses successeurs se félicite modestement d’avoir dénoncé.
Pour le cinquantenaire de semblable événement, il n’était pas interdit de penser que l’anniversaire serait propice à un examen plus approfondi. Qu’une fois les obligations mémorielles et les actes de contrition dûment accomplis, on profiterait de l’occasion pour dissiper de persistantes zones d’ombre et regarder l’histoire en face. Pur hasard ou calcul ? C’est au même moment que Mohamed Merah, jeune Français d’origine algérienne, décide d’ensanglanter Montauban et Toulouse, monopolisant sur sa seule personne l’attention générale. Peut-être ne s’agit-il que d’une impression, mais il nous a bien semblé que la douleur des familles et la personnalité du tueur, en éclipsant tout, absolument tout ce qui n’était pas elles, a opportunément dispensé du pénible devoir, sinon de la corvée, d’avoir à revenir sur la sale guerre d’autrefois. Le moment est mal choisi, n’est-ce-pas ? À moins qu’en fait un demi-siècle soit encore trop peu pour affronter l’indicible héritage. Et toutes ces vérités qui fâchent, de ce côté-ci et de l’autre de la Méditerranée… Pour les pieds-noirs, ainsi qu’on commence alors à les rebaptiser, 1962 marque le commencement d’un exode subi, et non d’un « rapatriement » comme le dira la presque totalité de la presse. Une date maudite. Alger, en revanche, aurait des raisons de commémorer Évian, puisque à peu près tout ce que revendiquait la « Révolution » dès 1954 lui a été concédé sur les rives du lac. Mais cette victoire-là n’efface guère le souvenir de terribles luttes fratricides, de sorte que les réjouissances sont annuellement dévolues au 5 juillet, jour officiel de l’indépendance. En somme, chacun continue plus ou moins de camper sur les positions d’antan, de ressasser mezza voce ses vieilles certitudes. La France est encore partagée entre ceux qui estiment avoir été « bradés », voire « trahis », et ceux qui n’en finissent pas d’expier « les crimes du colonialisme », car c’était la géhenne sur terre avant d’être la gégène… Après cinquante ans d’indépendance, quoique désormais maîtresse de son pétrole et de son gaz, l’Algérie, qui se remet mal d’une autre guerre, civile et religieuse celle-là (années 1990), continue d’imputer la totalité de ses malheurs à la funeste occupation française. Bref, c’est comme si le cessez-le-feu d’Évian n’était jamais intervenu et que la guerre sans nom ne cessait de répandre son poison dans les consciences. Elle est ce cadavre qui, n’ayant jamais été autopsié ni même enseveli, gît parmi les vivants et hante leur sommeil…

Revue Médias















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