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Post-scriptum

Post-Scriptum

Alliance forcée

par Jean-Claude Guillebaud

Rien ne change. C’est un vieux refrain. Depuis vingt ans, on aura tout dit concernant les « petits juges » engagés dans leur lutte contre la corruption ou le trafic d’influence. Les socialistes, hier encore, les accusaient de rouler pour la droite, d’alimenter le populisme ou de faire courir à la démocratie française un danger de dérive à l’italienne. Des édito- rialistes de renom, des avocats, des intellectuels firent mine de redouter un éventuel gouvernement des juges qui ne serait plus contrôlable et donc antidémocratique. On reprocha également aux juges — qui s’appuyaient sur les médias pour résister au pouvoir politique — d’en faire trop, de rechercher la gloire télévisuelle, de favoriser, volontairement ou nom, des violations répétées du secret de l’instruction. On ironisa même sur le côté Zorro de ces nouveaux justiciers qui se sentaient abusivement investis, disait-on, d’une mission de redresseur de torts.

On ajouta d’autres griefs. Les cercles dirigeants les accusèrent rituellement de mettre en péril l’économie française en s’attaquant à certaines grandes entreprises (Alcatel, par exemple) qui se trouveraient gravement fragilisées par la mise en examen de leurs dirigeants. On chercha en quelque sorte à présenter les juges comme des irresponsables, ignorant tout de la jungle cruelle des affaires et des dures nécessités de la compétition internationale. Voilà que l’affaire Bettencourt rameute ces vieilles chansons. Certes, il est vrai que certains juges ont pris goût à la notoriété médiatique et cédé à l’ivresse des caméras. Vrai aussi que le zèle intransigeant de quelques autres donne parfois le vertige et que la violation permanente du secret de l’instruction pervertit le système judiciaire. Vrai enfin que ces « affaires » à répétition nuisent à l’image de notre pays et à sa crédibilité économique, si importantes en ces temps de mondialisation. Quant à la brutalité de certaines investigations (avec gyrophares, déploiements policiers, perquisitions à point d’heure), il y eut certainement des cas où l’on eût pu en faire moins. Ou mieux.

Mais aucune de ces réserves ne suffit à gommer cette évidence : c’est plutôt un hommage qu’on devrait adresser à ces juges batailleurs qui font alliance avec les médias surtout pour résister aux pressions politiques. Et cela, même s’il leur arrive de se tromper. Dans ce tourbillon de cynisme sans foi, dans ces errements contemporains qui voient s’effacer les repères, se brouiller les références, bafouer les règles et les morales ; dans cette jungle réinstallée chez nous, si propice aux puissants et si cruelle aux faibles ; dans ce « tout est permis », ils réintroduisent un point d’ancrage clair et net : celui du droit. Ce n’est pas rien. Face à une dérive inégalitaire qui nous entraîne insensiblement vers une société à deux vitesses où les vendeuses de grands magasins sont licenciées séance tenante si elles chipent un chocolat tandis que des millions d’euros sont manipulés impunément par des messieurs en col blanc, ils réaffirment un principe fondateur de la démocratie : l’égalité devant la loi. Rien ne serait plus tragique que leur « mise au pas » par le truchement d’un parquet aux ordres. Pour le compte, nous serions effectivement « berlusconisés ».


 
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