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Carte blanche

Attachés de près

par David Abiker

Le type, là, qui tripote compulsivement son organizer, c’est mon boss. Il roule en C6 gris métal. De fonction, évidemment. Il fait des notes de frais. longues comme le bras. Long le bras. Il déjeune au Polo. Il connaît du monde. Il gagne plusieurs millions d’euros par an en échange d’une absence totale de vie privée et de brûlures d’estomac qu’il soigne avec des pastilles Rennie. Il a fait toutes les écoles qu’il faut. Je le déteste mais il me fait bouffer. Il faut l’appeler Bernard parce qu’il est relax. Pense-t-il.

Je préfère ne pas me souvenir du jour où il m’a recrutée et où je l’aimais. Je veux dire que j’aimais sa stratégie, sa volonté de tout rebâtir, de tout réinventer. Il m’a promis des moyens, un ordinateur portable dernier cri, des téléphones mobiles, une assistante, des cocktails dînatoires pour nourrir des légions de journalistes et de relais d’opinion. Oui c’est ça. Les relais d’opinion.

Quand je lui ai obtenu son premier « en hausse » dans Le Point, j’ai cru qu’il allait s’évanouir de bonheur. Quand, deux ans plus tard, il a eu un «  OK » dans Match, j’avoue qu’il m’a augmentée et promis des stock-options. Hélas, deux mois plus tard il était égratigné dans un portrait qu’on n’avait pas complètement bordé, la faute du DAF. J’ai pas eu les stocks. De toute façon, c’était du baratin, je ne suis pas membre du comité de direction. Je n’aurais jamais eu les stocks. Il n’arrête pas avec son organizer-téléphone-casse-distributeur-d’oukazes-électroniques.

illustration : Carine Turin
illustration : Carine Turin

Il y a deux sortes de patrons, les chefs scouts et les Napoléon. C’est un Napoléon. Tient pas en place, s’ennuie vite, écoute un mot sur deux, ne s’aperçoit pas que votre père est mort, oublie que vous avez deux enfants, ne vous regarde pas quand il parle. Ne sait plus quand vous avez commencé à diriger ses RP, licencie comme il respire, tue, prend d’assaut, bâtit des châteaux en Espagne qu’il détruit puis reconstruit ailleurs.

Longtemps j’ai couvé sa parole comme le lait sur le feu. Pendant ses petits déjeuners à 80 euros par personne au Plaza Athénée, je n’avais qu’une trouille : qu’il oublie le off. C’est moi qui recollais derrière, qui appelais le rubricard pour lui expliquer que « ce serait mieux s’il coupait, mais qu’en même temps, faudrait peut-être trouver un mot différent ». Je le déteste mais il me fait bouffer.

Aujourd’hui c’est encore moi qui distribue le dossier de presse à l’entrée de la salle audiovisuelle où il fait le beau derrière son pupitre transparent en attendant de présenter « les grands axes d’une stratégie à décliner dans toutes les filiales sur la base d’échéances contractualisées avec tous les collaborateurs du groupe ».

C’est toujours moi qui commande ses camemberts et ses graphiques en couleur sur écran géant à l’agence de pub. Il y a un mois, j’ai obtenu qu’il soit nominé parmi les managers de l’année. Je me demande comment je tiens encore debout à force de le suivre partout, en faisant des sourires, en m’assurant qu’il y a bien des viennoiseries, que les visiteurs ont un accès parking et qu’ils trouveront rapidement l’étage présidentiel avec sa moquette épaisse.

Des années que je fais voiture-balai, redoutant le mot de trop devant un parterre d’analystes financiers. Je le déteste, mais il me fait bouffer. Longtemps, j’ai aimé ce job parce que j’avais l’impression d’exister. Chaque papier sur sa carrière fulgurante me valorisait. Avec le temps et sa réussite, on me prend au téléphone. Les chefs de services me rappellent parce qu’ils savent que je leur donne de vraies infos pour leurs doubles pages ou leur colonne « confidentielle ». Pourtant, je sais quand ils décrochent que je ne suis qu’un petit télégraphiste. Quoi de plus interchangeable qu’un carnet d’adresses monté sur une paire d’escarpins Manolo Blahnik ?

En plus il est bon, le c…. Séduisant avec les autres, tyran avec les siens. Une fois, j’ai même été jalouse tellement il était charmant avec une fille de LCI. On n’en dit que du bien. Dehors, à la sortie des plateaux. Dans les colloques où « Restructurator » délivre sa parole de prophète de l’EBITDA [1], il fait un tabac. Brillant, drôle, fonceur, pédagogue, social ! Si, social. Parfois j’ai l’impression qu’on ne parle pas du même. C’est sans doute pour ça qu’il me garde.

David Abiker est chroniqueur.

Notes

[1] EBITDA : Earnings before Interest, Taxes, Depreciation, and Amortization (revenus avant intérêts, impôts (taxes), dotations aux amortissements et provisions).


 
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