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Presse

Syndicat du livre :

au coeur de la forteresse

par Emmanuelle Duverger et Robert Ménard

S’agissant de la crise de la presse quotidienne française, le puissant syndicat du Livre est rarement mis sur la sellette. Dans « Spéciale dernière », Emmanuel Schwartzenberg remet, vertement, quelques pendules à l’heure.

Le syndicat du Livre a-t-il encore un monopole à l’embauche ?

Oui, même si la loi française l’interdit. C’est une tolérance qui survit depuis 1944.

C’est pourtant contraire à la Constitution, qui consacre le pluralisme syndical ?

La loi est une chose, son application en est une autre. On peut très bien sauvegarder une pratique illicite en oubliant de la sanctionner. Personne n’a jamais osé dénoncer cette illégalité. Les éditeurs pas plus que les autres syndicats, Force ouvrière, la CFDT ou Sud.

Pourquoi ?

Parce que le syndicat du Livre était l’aristocratie de la CGT, son fer de lance, sa garde rapprochée, son bras armé et la branche dans laquelle il pouvait avoir le plus confiance.

Attaquer ce sanctuaire, c’était entrer en conflit ouvert avec le Parti communiste et la CGT. Comme tout est rapport d’équilibre, les autres syndicats n’avaient pas intérêt à affronter la CGT avec laquelle ils étaient amenés à collaborer. De leur côté, les éditeurs, qui sont dépendants de ce syndicat, n’allaient pas partir en guerre. Le seul à l’avoir tenté, c’est Émilien Amaury en 1975. Mal lui en a pris : de 750 000 exemplaires vendus, Le Parisien est tombé à 350 000 ventes un an et demi après le conflit. Il voulait licencier quelques centaines d’ouvriers du Livre. Après sa mort - accident de cheval -, le groupe est parvenu à un accord qui prévoyait de reclasser tous les ouvriers licenciés du Parisien au sein des Nouvelles Messageries de la Presse Parisienne (NMPP). Le Livre a remporté une énorme bataille puisqu’il a conservé son influence et ses emplois, payés par tous les autres éditeurs. Après cela, l’idée même de bataille a été abandonnée.

Le syndicat du Livre a encore un pouvoir assez fort pour faire peur aux patrons de presse ?

Le pré-presse - ceux qui travaillaient dans la composition, la photogravure, la mise en forme des articles - a disparu. On les retrouve désormais au sein des rédactions. Au Monde, des ouvriers du Livre travaillent au service photo. Au Figaro, ils sont secrétaires de rédaction, comme aux Échos. Et les rotativistes sont toujours là. Sur une rotative, vous avez des boutons rouges. Il suffit d’appuyer sur l’un d’eux et tout s’arrête. Vous pouvez également faire tomber un crayon dans la rotative, lorsqu’elle tourne, et la plaque d’impression sera déchiquetée. Les moyens de ralentir l’impression d’un journal sont nombreux.

photo : Pierre Payan
photo : Pierre Payan

Tradition communiste ou anarcho-syndicaliste ?

En août 1944, la presse de la collaboration se porte très bien : L’Œuvre, Le Petit Parisien - dirigé par Jacques Doriot, un des journaux les plus épouvantables que l’on puisse imaginer -, l’hebdomadaire Au Pilori... Le papier est rare, mais la presse est quand même lue par 4 millions de personnes chaque jour. Le 24 août, Paris est libéré. Le nouveau gouvernement a une obsession : faire reparaître les journaux le plus vite possible. Il faut que les imprimeries qui tiraient les journaux de la collaboration sortent les nouveaux journaux issus de la clandestinité. Un représentant - ou plutôt, un benêt - du ministre de la Justice de l’époque les réunit rue du Croissant le 24 août et leur dit : « Il faut libérer la presse des forces de l’Occupation. » Ils vont sauter sur l’occasion, accepter et obtenir du coup le monopole d’embauche et le monopole syndical. Ces gens-là, pour la plupart, avaient collaboré, et politiquement, étaient un peu anarcho-syndicalistes : ni Est, ni Ouest. Il y avait certainement quelques communistes aussi, mais à cette époque, ils étaient plutôt dans la Résistance, ils devaient se planquer. C’est seulement en 1945-1947 qu’ils ont pris le contrôle du syndicat du Livre, et en ont exclu progressivement les anarcho-syndicalistes réduits au bastion du syndicat des correcteurs.

Aujourd’hui, le syndicat du Livre est toujours communiste ?

La LCR a sûrement obtenu quelques entrées...

Dans votre livre, vous faites allusion à la violence physique qui règne en son sein.

L’accident de cheval d’Émilien Amaury est arrivé à point nommé. Impossible de dire s’il s’agissait ou non d’un accident. En tout cas, ça arrangeait tout le monde. Un cavalier émérite dont la mort résout à ce point un conflit...

Certains ont fait un rapprochement avec la tentative d’attentat contre André Bergeron, secrétaire général de Force ouvrière, et la mort d’un journaliste de l’AFP qui portait le même nom qu’un des rédacteurs en chef du Parisien.

Aucun élément ne permet de dire qui est responsable de quoi. C’était la guerre totale. Le Parisien avait joué le jeu du syndicat pendant trente ans ; le jour où il a décidé d’y mettre fin, ils ont évidemment réagi avec violence. Beaucoup de haine parce qu’il y avait eu beaucoup d’amour.

Ce n’est pas une réponse. Dans n’importe quelle autre circonstance, il y aurait eu enquête de police et on aurait arrêté les coupables.

On a toujours tout réglé en famille. Il peut y avoir des détournements d’argent, de papier, personne n’a jamais porté plainte.

Lors de l’arrivée des gratuits, c’est encore le syndicat du Livre qui a jeté les journaux dans la rue et cassé la gueule aux vendeurs.

Et les patrons de presse, au départ, étaient contents. C’étaient leurs gros bras, leur service d’ordre.

Votre livre ne serait pas sorti il y a vingt ans ?

Même cinq ans.

Dangereux ?

Oui, pour moi et pour les gens qui m’auraient parlé.

Vous avez eu des réactions négatives ?

Des réactions inquiètes de la part de certains éditeurs qui voudraient bien voir les révélations de ce livre appartenir au passé. En revanche, certains syndicalistes du Livre, sans le voir d’un bon œil, ne s’en alarment pas trop parce qu’ils se sentent suffisamment forts pour continuer de revendiquer des avantages, des salaires aussi importants.

Ils gagnent combien ?

Un ouvrier du Livre gagne la même chose au début de sa carrière à 20 ans que lorsqu’il part à 50 ans : 4 500 euros. Le cadre, lui, gagne 6 500 euros. Certains accords d’entreprises vont même au-delà. Le Figaro, Le Monde, Le Parisien accordent des salaires plus élevés pour préserver la paix sociale. En outre, les salariés n’occupent jamais longtemps le même poste. Un jour, sur une rotative, le lendemain, à l’expédition des journaux, et le troisième jour, affecté à une autre tâche technique : on ne peut jamais le suivre et il ne sera jamais sanctionné. C’est un système très performant.

Vous dites que les ouvriers du Livre ont été reclassés dans les rédactions. Les journalistes qui débutent ne gagnent évidemment pas ces sommes-là : c’est accepté par tout le monde ?

Les journalistes n’ont pas le choix. Ils devraient mieux défendre leurs intérêts, mais paradoxalement, certains comptent sur les ouvriers du Livre pour cela. Par exemple, le rédacteur en chef technique de Libération est un ancien ouvrier du Livre. Il est entré en même temps que Joffrin.

Les mœurs du syndicat pourraient donc se retrouver dans les rédactions ?

Oui, parce qu’ils sont plus efficaces que les journalistes quand il s’agit de défendre leur cause.

Résultat, le prix de revient de l’impression d’un quotidien ici, par rapport à d’autres pays européens, est beaucoup plus important ?

Plus de 20 % plus cher.

Est-ce une des explications de la crise de la presse ?

Elle n’est pas la seule. Les journalistes aussi peuvent être considérés comme responsables de cette crise. Mais quand autant d’argent doit être affecté à l’impression et à la distribution - secteur dans lequel les ouvriers du Livre sont également présents depuis 1947 -, il vous en reste moins pour la rédaction et les points de vente - kiosques et maisons de la presse qui, eux, sont très mal payés. Vous avez donc un contenu moins riche et vous avez du mal à vendre vos journaux... Concrètement, quand vous vendez un journal 1 euro, 40 centimes vont à l’imprimerie, 40 à la distribution et 10 à la chaîne du papier. Avec les 10 centimes restant, vous devez payer l’administration, la location des bureaux, l’assurance, et la rédaction. Dès le départ, un quotidien national est pieds et poings liés à la publicité. Il ne peut vivre que grâce à elle et se retrouve quasiment dans la situation d’un gratuit.

Il n’y a jamais eu de tentative politique pour trouver une solution à cette question du syndicat du Livre ?

En 1983, Martine Aubry, alors ministre du Travail, a rencontré Jean Miot et Robert Hersant, avec l’accord du gouvernement socialiste de l’époque, et leur a proposé de mettre fin au syndicat du Livre. Ils ont catégoriquement refusé. Quand Robert Hersant est mort, Alain Juppé a organisé un déjeuner avec Maurice Gourdault-Montagne, son directeur de cabinet, et Yves de Chaisemartin, président de la Socpress et du Figaro. Il leur a proposé de créer un fonds de modernisation qui aurait signifié la mort du syndicat du Livre. Chaisemartin, comme Hersant précédemment, a répondu : « Je n’ai pas besoin d’argent, mais de tanks. »

En réalité, ils ont refusé ce scénario pour plusieurs raisons. Tout d’abord, aucun de ces dirigeants d’entreprise, à l’exception peut-être de Robert Hersant, n’avait un pouvoir financier suffisant pour faire face à un conflit de longue durée, à la différence d’un Rupert Murdoch. Surtout, ils ne savaient pas si, au bout du compte, ils n’en feraient pas les frais. Quand vous êtes propriétaire, comme l’était Amaury, ou Bolloré aujourd’hui, vous pouvez initier le conflit, personne ne vous mettra dehors. Mais si vous êtes employé ou, comme au Monde, aujourd’hui Jeantet, hier Colombani avec un actionnariat éclaté, comment prendre un tel risque ? Et puis, certains y ont vu un allié contre toute concurrence. Les tarifs élevés du syndicat du Livre bloquent, en effet, le marché. Depuis 1974, date de création de Libération, il n’y a pas eu un seul quotidien national qui ait réussi à s’implanter en France. Regardez le Bild. Il a finalement renoncé à se lancer. Les Espagnols aussi étaient tentés de s’installer. Mais le système français est totalement verrouillé, et les éditeurs finalement en profitent.

C’est valable pour la presse quotidienne régionale ?

C’est différent. Le syndicat du Livre y est présent, mais les coûts de distribution sont moindres puisqu’ils n’ont pas besoin d’être distribués sur toute la France. Du coup, les étrangers arrivent, rachètent. Alors que la presse quotidienne nationale n’intéresse personne. Certes, Le Monde compte El Pais parmi ses actionnaires, et le fondateur de La Repubblica a donné un coup de main à Libération, mais c’est marginal. Aucun d’entre eux ne s’est réellement porté acquéreur.

photo : Pierre Payan
photo : Pierre Payan

« Si Nicolas Sarkozy veut supprimer les régimes spéciaux, il lui faudra aussi s’attaquer à l’édition. »

La CGT du Livre aura simplement permis à la France de garder des capitalistes français à la tête des journaux français ?

Elle aura abouti à l’éviction des éditeurs traditionnels, à l’exception du groupe Amaury, et à l’arrivée des industriels - qui ont des moyens illimités mais qui se désintéresseront de la presse dès qu’elle ne constituera plus un enjeu de pouvoir.

Pourquoi cette lâcheté des politiques, en dehors de Juppé et Aubry ?

Une presse financièrement fragile est plus facile à mettre sous tutelle. Se sentant coupables de maintenir ce syndicat en place, ils subventionnent les imprimeries pour obtenir une forme de clémence des quotidiens à leur égard.

Quel est le coût pour le contribuable ?

Le coût total d’un licenciement avait été estimé à 90 000 euros, charges sociales comprises. En réalité, il coûte 368 000 euros pour un ouvrier et 608 000 euros pour un cadre. Comme l’État en prend à sa charge 46 %, faites le calcul. Si Nicolas Sarkozy veut supprimer les régimes spéciaux, il lui faudra aussi s’attaquer à l’édition...

Ils sont encore nombreux, aujourd’hui, au syndicat du Livre ?

600 à 800 dans les imprimeries parisiennes. Ils ont été jusqu’à 3 000.

C’est un syndicat riche ?

Oui. Le comité d’entreprise des NMPP que contrôle le syndicat du Livre touche 2,5 % du chiffre d’affaires de l’entreprise, quand, partout ailleurs, la règle est de 1 %. De plus, ils font leur petit commerce avec les plaques d’imprimerie... Ils ont des caisses de solidarité importantes et aujourd’hui, ils pourraient tenir le coup longtemps. Ils ont aussi une notion de leur intérêt collectif bien compris. Tous ces avantages doivent profiter au syndicat et si l’un d’entre eux décidait de récupérer un de ces avantages à son profit personnel, les sanctions seraient terribles. On l’a déjà vu.

Il existe des dissensions au sein du syndicat ?

De plus en plus. Pour des questions de personnes et des questions idéologiques, dues en partie à la baisse d’influence de la CGT et à celle du Parti communiste. Malgré cela, la CGT a élaboré une stratégie qui finira bien par voir le jour, à l’instigation de Bernard Thibault : il s’agit de créer un grand syndicat de la communication, un « super syndicat du Livre » qui s’occuperait de toutes les activités des salariés employés dans les médias. S’ils réussissent, cela leur donnera une force de frappe bien plus importante. Il est plus facile de défendre une branche si vous mettez tout le monde en grève. Aujourd’hui, si seuls les quotidiens se mettent en grève, ça touche moins l’économie que si vous n’avez plus de télé ou de radio. C’est à cela qu’ils travaillent.

Ça peut encore durer longtemps ?

Dans un délai de cinq ans, si la baisse des ventes et de la publicité se poursuit, ce sera la fin des quotidiens nationaux et l’arrivée de groupes étrangers sur un marché français assaini. C’est inévitable.

L’Institut Montaigne, fondé et présidé par Claude Bébéar, une des figures du patronat français, propose de supprimer toutes les aides le jour où le syndicat du Livre aura disparu. Il a raison ?

On ne peut pas présenter les choses aussi simplement. Pour son malheur, le secteur bénéficie principalement d’aides fiscales. Or, il vaudrait mieux imaginer un système qui ouvre le marché au lieu de le fermer. Par exemple, la grande distribution a le droit maintenant de faire de la publicité à la télévision. Pendant quinze ans, vingt ans, la presse s’est battue contre cette ouverture inéluctable. Au lieu de s’opposer au sens de l’histoire, elle aurait dû demander un prélèvement à son profit. En outre, la plupart des aides ne bénéficient pas directement à la presse : si vous êtes propriétaire d’une imprimerie, vous touchez les aides à l’imprimerie, mais si vous vous appelez La Tribune, Libération ou La Croix, vous n’en voyez pas la couleur !

Le syndicat a longtemps été dirigé par Roger Lancry. Quel genre de personnage est-il ?

Très sympathique, pas du tout ennuyeux. Et pour arriver à maintenir un système d’une telle perfection, il faut développer des trésors d’intelligence. Les syndicalistes ne sont pas tous des brutes épaisses.

C’est l’aristocratie ouvrière ?

La plus grande, oui. Un modèle de réussite. Et c’est sans doute ce qui a fasciné les patrons.

"Spéciale dernière. Qui veut la mort de la presse quotidienne française ?", éditions Calmann-Lévy, septembre 2007.
"Spéciale dernière. Qui veut la mort de la presse quotidienne française ?", éditions Calmann-Lévy, septembre 2007.

 
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