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Quartier libre

Quartier libre à Vincent Schlegel

Au spectacle de soi

Être sur Facebook, c’est être. Twitter, c’est vivre. Mais quel être, mais quelle vie ? Comme utilisateur de Facebook, j’y ai la production du dilettante, du père, du frère, de l’ami. Et comme quinquagénaire, j’y ai ressenti les délices de la nostalgie, de la recherche de personnes dans l’intérêt de soi-même.

Si je suis « moyen » en Facebook, d’autres sont bien meilleurs que moi ! Mes vagabondages dans ces foules mouvantes d’individus en état de communication totale, enchaînés les uns aux autres m’ont amené à déceler une sorte de TOC. qui conduit certains, dix fois, vingt fois par jour, à laisser des traces sur le réseau. J’ai essayé d’identifier les dimensions de cette aliénation plus ou moins grave.

Addiction ? C’est une évidence. Les mêmes causes produisent les mêmes effets : la solitude, l’entourage, le vide de valeurs, conduisent à cette dépendance d’un paradis artificiel. Un univers qui vous échappe, qui vous soumet, mais dans lequel, Baudelaire au petit pied, vous vous mouvez avec agilité dans l’illusion de la liberté et vous en faites (hélas ?) profiter les copains. Désintégration de son être social ? C’est grave.

J’ai remarqué cette folie qui amène certains à dire toutes les heures où ils sont, ce qu’ils font. Ils prennent un chocolat ici, sortent d’une réunion là, vont au cinéma. Ils croient détenir un pouvoir : celui de vous emmener, vous, leurs 568 amis distraits, tels les rats en troupeau derrière le joueur de flûte de Hamelin. En fait, vous n’avez rien à faire de leurs pérégrinations. Eux, se désintègrent, se sont éparpillés au long de la journée. Au lieu d’avoir été le centre du monde, comme ils le croient, ils ont envoyé au fil des heures des petits SOS avec leur petite balise « Ego », et donné l’adresse des petits bouts d’eux-mêmes qu’ils ont semés. Ils sont en mille morceaux. Décristallisation ? On perd sa substance. Pas loin de ce qui précède, mais plus dans la tête et dans la relation avec l’autre. Vouloir faire partager les idées, les bons plans, les souvenirs, c’est une façon de rayonner. Et rayonner, c’est perdre de la substance. C’est joli tant que le rayonnement est naturel et que l’être par ailleurs se régénère pour compenser cette perte en ligne. Certains ont l’air de s’appauvrir en se séparant d’eux-mêmes, en livrant leurs secrets, leurs photos de famille sans intérêt, les portraits de leur grand-tante. E-avatars ? Schizos, menteurs, faux-culs. C’est dur de n’être que soi quand la technologie, la virtualité du lien, la révision facile de sa propre histoire (au sens du révisionnisme) permettent de se créer un faux-vrai personnage. L’avatar se sentant libéré de son enveloppe d’origine, celle qui vous plombe, il construit un être ultra-social artificiel. Ce qui se passait dans le vase clos et tordu de Second Life se passe dans le monde beaucoup moins virtuel de Facebook où l’on est, en principe, soi-même, et où l’on vit, en principe, dans le vrai monde.

Frénésie d’appartenance ? En être, absolument. Comme on n’appartient plus à une classe, à un syndicat, à un parti, à sa famille, il est légitime qu’en tant qu’animal social on ait envie d’appartenir à des cercles choisis. Donc on se met à démultiplier ses participations à des groupes variés, structurés par une idée, un amour exclusif, un tropisme partagé, qui vont de la communauté de fans aux confréries d’amateurs de jambon persillé, des monômes potaches aux cénacles pétitionnistes et bêlants. Ou, plus grave, aux nouvelles ligues de vertu dont le virus se répand comme autrefois la peste. ■


 
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