Revue Médias
Accueil du site > La Revue-Médias > n°10 > Avis de tempête sur Le journal hebdomadaire
Vie publique

Avis de tempête sur Le journal hebdomadaire

par Jean-Pierre Tuquoi

A Casablanca, Le Journal paie le prix de son irrévérence à l’endroit de la monarchie chérifienne. Histoire de cet hebdomadaire iconoclaste né de la rencontre d’un jeune cadre bancaire, d’un brillant financier, d’un courtier d’assurances fortuné et d’un journaliste mal élevé.

Un vent mauvais souffle sur Le Journal hebdomadaire, le titre phare de la presse magazine francophone aux prises avec la justice du royaume. Une justice qui a la main lourde. Le directeur de la publication, Aboubakr Jamaï, a été condamné à payer l’équivalent de 270 000 euros pour « diffamation ». La somme est démesurée. Incapable de la réunir, le journaliste vit depuis le printemps sous la menace de devoir mettre la clé sous la porte.

Longtemps numéro 1 incontesté des magazines d’information en langue française, l’hebdomadaire tire le diable par la queue. La publicité est chiche. Elle oscille entre deux et trois pages par numéro. Suffisant pour ne pas mourir, mais trop maigre pour vivre. Les entreprises publiques ignorent Le Journal. Les firmes privées le snobent - peut-être pour ne pas incommoder le pouvoir. Et l’hebdomadaire, qui emploie une vingtaine de salariés - dont la moitié de journalistes -, à Casablanca, son siège, croule sous les dettes. Le Journal doit de l’argent à l’Etat, aux banques, à un imprimeur... D’où les rumeurs de cession du magazine. Des négociations ont bien eu lieu il y a quelques mois, mais sans aboutir. Qui voudrait racheter un titre prestigieux mais proche de la faillite et, de surcroît, en délicatesse avec le palais royal ? Rien ne s’est produit, mais les comptes des trois principaux dirigeants du magazine ont été gelés à la demande des banques...

L’histoire est ingrate qui malmène un enfant de l’« alternance ». A la fin des années 1990, Hassan II, vieillissant mais fin politique et soucieux de consolider le trône, appela en bonne place au gouvernement ses adversaires historiques, les socialistes de l’USFP, héritiers de Mehdi Ben Barka. L’heure était à l’optimisme comme allait en témoigner la floraison de titres dans les kiosques du royaume.

Le Journal fut de ceux-là, fondé par des « aventuriers en journalisme » que rien ne retenait. Eplucher les couvertures de l’hebdomadaire, feuilleter les pages de ce newsmagazine sans équivalent dans le monde arabo-musulman, c’est raviver vingt ans d’histoire du Maroc.

Au départ, il y a le rêve un peu fou de trois francs-tireurs égarés dans le monde de la presse : Aboubakr Jamaï, un financier brillant, marqué par les combats politiques menés par son grand-père et son père, mais plus familier du décryptage des bilans d’entreprises que de l’analyse électorale ; Fadel Iraki, un courtier d’assurances fortuné, amateur d’art ; et Ali Amar, jeune cadre bancaire que les humeurs de la Bourse de Casablanca, son gagne-pain, ennuyaient ferme. Pour les épauler, une autre « tête brûlée » bien décidée à jouer les journalistes mal élevés : Ali Lmrabet, rédacteur en chef du Journal avant d’aller créer une autre publication iconoclaste, Demain - qui ne tardera pas à être interdite.

Fadel Iraki
Fadel Iraki
photos : Karim Selmaoui

Ce qui les a réunis pour une aventure exaltante et risquée ? Peut-être la recherche d’un supplément d’âme dans un Maroc qui commençait à respirer le parfum de liberté flottant dans l’air. « On a cru que la démocratie allait s’imposer », raconte le directeur du Journal qui fera vite ses classes d’apprenti journaliste.

Etonnante époque où Le Journal, oubliant rapidement l’image de magazine à dominante économique des premiers numéros, pouvait réclamer en une la tête de l’homme fort de la monarchie, le ministre de l’Intérieur Driss Basri ; demander le retour au Maroc d’Abraham Serfaty, l’opposant emblématique à Hassan II exilé en France ; monter un dossier sur la disparition de Mehdi Ben Barka ; ou publier un entretien avec l’une des filles d’Oufkir, le « général félon », sans encourir les foudres du palais royal. « On n’a jamais eu le moindre coup de fil ni l’annulation de budgets publicitaires à cause du contenu », se souvient Aboubakr Jamaï.

Le Journal prend goût à la liberté de plume. Pas le palais royal. Mohammed VI monté sur le trône de son père, les relations - après une brève lune de miel - ne tardent pas à se dégrader entre l’hebdomadaire iconoclaste et la monarchie en quête de « changement dans la continuité ». Ce ne fut pas un affrontement brutal, mais un lent divorce entre, d’un côté, un journal impertinent, peu décidé à courber l’échine et à se pâmer devant «  le roi des pauvres, qui conduit lui-même sa voiture, tapote la joue des bambins... », et, de l’autre, un pouvoir qui campe sur des « lignes rouges » fixées par lui seul. Il fallait écrire « Sa Majesté » plutôt que de parler du « roi » ; défendre la « marocanité » du Sahara occidental ; s’abstenir de critiquer le chef de la diplomatie marocaine...

Peine perdue. Le Journal est irrécupérable. Interdit de paraître au printemps 2000 à la suite d’un entretien avec le chef du Polisario, bête noire de la monarchie, le magazine passe outre. Les imprimeurs marocains se défilent ? Le Journal trouve un éditeur en France et sort avec des pages en blanc pour ridiculiser les censeurs.

Entre le journal irrévérencieux et le régime, la guerre est déclarée. Profitant de la publication d’un dossier sulfureux sur les accointances entre gauche et putschistes dans les années 1970, le gouvernement, peuplé de socialistes convertis à la monarchie, passe à l’offensive. Le Journal est « définitivement » interdit de paraître, ainsi que, pour faire bonne mesure, l’hebdo satirique lancé par Ali Lmrabet. « Ces journaux ont osé s’attaquer à l’armée qui est une institution respectée dans nos pays. C’est inadmissible », explique benoîtement le Premier ministre socialiste Abderahmane Youssoufi au quotidien El Pais.

Aboubakr Jamaï pense contourner l’obstacle en relançant Le Journal sous un titre légèrement modifié. Des difficultés administratives surgissent qui l’en empêchent. Il faudra une grève de la faim du directeur de l’hebdomadaire annoncée devant un parterre de journalistes étrangers venus couvrir le congrès de la Fédération internationale des ligues des droits de l’homme qui, pure coïncidence, se tient au même moment au Maroc, pour que le gouvernement fasse machine arrière. Le Journal est mort. Vive Le Journal Hebdo. D’un titre à l’autre, le ton demeure. « On ne s’était pas assagis contrairement à ce qu’espérait le pouvoir », dit Aboubakr Jamaï. Et c’est vrai : Le Journal Hebdo mène la charge contre les dérives des services de sécurité, dénonce l’envolée du budget du palais royal voté chaque année sans discussion par le Parlement, part en guerre contre les socialistes accusés de renier leurs engagements... Personne n’est épargné, mais les lecteurs ne suivent pas. L’envolée du prix du magazine a éclairci leurs rangs. Et la publicité est passée à la concurrence, davantage attachée aux faits de société qu’aux blocages politiques. Le déficit est là, qui ne va cesser de se creuser au fil des années...

A l’heure du bilan, Aboubakr Jamaï, 38 ans, qui a reçu en 2003 le Prix de la liberté de la presse décerné par une association américaine, le CPJ, ne regrette rien, même si, reconnaît-il, « les maladresses ont été nombreuses ». Il y a eu ces photos inutilement provocatrices -comme celle montrant en couverture un Mohammed VI comme sonné par un coup de poing -, ces titres approximatifs, ces dossiers un peu hâtifs. «  On a toujours été du côté des faibles, des opprimés, tout en sachant que c’était suicidaire. On a pris la défense des islamistes torturés après les attentats de Casablanca, mais on a applaudi lorsque le roi a décidé de changer le statut de la femme marocaine. Contrairement à d’autres, Le Journal n’a jamais fait la une sur la famille royale. Il a été un lieu de débats. On a mené les bons combats. » Difficile d’imaginer que c’est le dernier.

Portfolio


 
Contacts | Mentions légales | Plan du site | | | Suivre la vie du site RSS 2.0 | [Site Oniris Productions sur Spip]