Revue Médias
Accueil du site > La Revue-Médias > n°26 > MédiaMorphoses > Avocats & Associés : une vision novatrice des identités et des rapports (...)
Mediamorphose - dossier

LE CARNAVAL DES SÉRIES TÉLÉVISÉES

Avocats & Associés : une vision novatrice des identités et des rapports de sexe

par Geneviève Sellier, professeur des universités, Université de Bordeaux 3.

Où la longévité de la série s’explique par une liberté de ton iconoclaste, des personnages peu recommandables, des rapports professionnels et personnels marqués par la domination de classe et de sexe... Une recette qui dure.

Avocats & Associés est une série française, créée en 1998 pour France 2 par Valérie Guignagobet et Alain Krief ; composée d’épisodes de 52 minutes diffusés le plus souvent le vendredi (« soirée polars »), en deuxième partie de soirée, elle en était à son 109e épisode fin juillet 2009. La série est construite sous le mode du feuilleton : chaque épisode présente deux affaires traitées par tel ou telle membre du cabinet, en parallèle avec les péripéties de leur vie privée. Le lieu principal est le cabinet avec sa vaste entrée, les bureaux et les espaces communs, mais on suit régulièrement les protagonistes au palais de justice où ils rencontrent les juges d’instruction avec leur client et plaident ; dans les appartements de certains d’entre eux ; ou encore, au commissariat et à la prison. Ils font à la fois du droit des affaires, du droit de la famille, du droit du travail et du droit pénal, ce qui permet de soulever une grande diversité de questions de société. La longévité de la série s’explique, entre autres, par une liberté de ton qu’on trouve rarement dans les séries policières.

En effet, Avocats & Associés, comme son nom l’indique, se passe dans un cabinet d’avocats et non dans un commissariat : on passe des représentants de la loi aux utilisateurs privés du droit. La tendance à proposer une image rassurante de la police et de la justice, qui pèse sur la fiction française héritière de la mission de service public de l’ORTF « informer, éduquer, divertir », ne concerne que marginalement le monde des avocats, dont l’image en France est celle d’une profession lucrative mais peu scrupuleuse, utilisant ses connaissances juridiques pour faire profiter ses clients de toutes les failles de la procédure, et non pas pour aider la justice ou faire triompher le droit. La série utilise cette image de la profession pour mettre en place dès les premiers épisodes des personnages peu exemplaires et des rapports professionnels et personnels marqués par la domination de classe et de sexe. Quand commence la série, le cabinet est dirigé par deux associés masculins, l’un d’âge mûr, Antoine Zelder (Victor Garrivier), et un trentenaire, Robert Carvani (Pierre-François Gendron) ; le cabinet emploie aussi deux avocats salariés, une trentenaire, Michèle Berg, qui voudrait devenir associée mais se heurte aux réticences des deux hommes, et le jeune Laurent Zelder, fils de... ; arrive également pour une période d’essai, Caroline Varennes, fraîchement diplômée ; le cabinet emploie enfin une secrétaire, Vanessa, femme d’âge mûr, et Audrey, la standardiste, bientôt secondée par Rose, jeune diplômée d’origine africaine. Les deux associés sont mariés, mais pas les autres ; ce sont tous des workaholics, sauf Laurent, qui subit la pression paternelle avec mauvaise humeur. La femme de Robert se plaint de ne jamais le voir et finira par le quitter ; Michèle dort au bureau quand elle a trop de travail ; la valeur de chacun(e) est déterminée par l’importance financière ou médiatique des affaires qu’il/elle décroche. On assiste au « bizutage » de la dernière arrivée, Caroline, qui, après avoir refusé d’apporter le café à Robert, hérite d’un dossier empoisonné : elle doit défendre une famille d’accueil face à la mère biologique qui réclame la garde de son enfant au bout de 5 ans ; Caroline fait le dur apprentissage des contradictions entre droit et « sens commun ».

Au cours de la première saison, les rapports entre les personnages s’installent sur un mode ambivalent ; les rapports de domination sexuée sont justifiés par l’expérience, et les comportements machistes ou autoritaires des deux associés sont compensés par des relations d’aide et de séduction avec les femmes salariées : Robert reconnaît peu à peu les qualités de Caroline et l’aide de ses conseils. Quant à Michèle, elle tombe amoureuse d’un client qui est bientôt accusé de viol, ce contre quoi elle le défend d’abord, le croyant innocent, avant de s’apercevoir qu’elle a été jouée.

Le stéréotype de la femme aveuglée par ses sentiments fait partie de l’arsenal le plus classique de la misogynie, utilisé ici contre un personnage d’avocate expérimentée et soucieuse de ses prérogatives. Mais le machisme est également mis en accusation, quand Robert, après avoir abandonné à Caroline la défense aux assises d’une mère accusée de torturer son enfant, la dépossède de sa plaidoirie au dernier moment, quand elle a réussi à établir l’innocence de la mère.

Dans le troisième épisode, un jeune et beau standardiste masculin arrive et jette son dévolu sur Laurent ; pendant six épisodes, on assiste aux avances de l’un et aux résistances de l’autre, sous le regard réprobateur du père, jusqu’à ce que Laurent disparaisse avec le bel Olivier. On apprendra bien plus tard qu’il a profité de la maison de campagne de Michèle pour vivre son idylle. Il met fin à leur liaison quand il doit témoigner de leur relation auprès du juge pour disculper son amant d’un prétendu vol.

À cette occasion, la stigmatisation des homosexuels (masculins) dans les milieux favorisés et cultivés est soulignée ; la série reviendra sur cette question à propos d’un procès intenté par un homme politique professeur d’université, « outé » par un jeune militant homosexuel, et dont la vie familiale, professionnelle et politique est détruite par cette révélation (outing « monté » à la suite de la participation de l’homme politique à un défilé anti-Pacs, claire allusion à un fait divers récent). Une autre affaire, impliquant cette fois une femme qui décide de quitter son mari pour vivre avec une autre femme, explore à nouveau la violence de l’homophobie dans les milieux apparemment «  ouverts  » ; menacée de perdre à la fois travail et enfants, la femme renoncera finalement à assumer son désir. Mais le personnage le plus original est sans doute l’avocate Gladys Dupré (Muriel Combeau). Elle fait son entrée au onzième épisode, et réussit à se faire embaucher en flattant la vanité professionnelle des deux associés masculins ; son physique, moins conventionnel que celui des autres actrices, mélange sensualité et « vulgarité » (elle porte souvent des jupes courtes et des débardeurs largement décolletés) ; elle est accueillie avec méfiance par les autres avocates, et paraît en effet prête à tout pour faire carrière ; elle drague ouvertement et avec succès Laurent, qui lui a fait une place dans son bureau. Sa dureté apparente est peu à peu relativisée : on découvre qu’elle vit avec une jeune femme atteinte de sclérose en plaques, qu’elle soigne avec dévouement après avoir été son amante. Elle aussi est bisexuelle, et Laurent finit par l’accepter. Son efficacité professionnelle s’accompagne de cynisme, mais sans qu’elle soit diabolisée. Antoine Zelder, incarnation de la déontologie, la rappelle plusieurs fois à l’ordre, mais elle fait preuve d’une détermination remarquable ; on sent qu’elle a l’habitude de prendre des coups, au propre comme au figuré : un soir de déprime, elle révèle en effet à Laurent qu’elle était battue par son père, qu’elle a finalement fait condamner pour viol (en mentant) parce qu’il y avait prescription pour les coups. Elle subit elle aussi des revers professionnels, ce qui va la rapprocher des deux autres avocates.

« Le stéréotype de la femme aveuglée par ses sentiments fait partie de l’arsenal le plus classique de la mysoginie. »

Elle prend rapidement de l’importance dans la série, justement parce qu’elle transgresse les normes sexuées : cynique, bisexuelle, plutôt petite et boulotte, un rien « commune », elle a droit à un traitement empathique qui oblige peu à peu à la prendre au sérieux ; elle ne respecte pas les règles du jeu, contrairement à la charmante Caroline, qui apparaît par comparaison très conventionnelle dans ses choix amoureux. Quant à Michèle, elle incarne la difficulté pour les femmes brillantes et belles de trouver un partenaire ! Il ne s’agit ici que des premières saisons : le principe du feuilleton entraîne un renouvellement des personnages récurrents (seuls trois d’entre eux sont encore là : Robert, Laurent et Gladys), sans pour autant faire dévier l’esprit de la série : explorer, sans les précautions d’usage dans les séries françaises, les relations entre hommes et femmes, en créant un monde ni postféministe ni postpatriarcal, mais qui obéit à une dynamique contradictoire, typique de la société française contemporaine.


 
Contacts | Mentions légales | Plan du site | | | Suivre la vie du site RSS 2.0 | [Site Oniris Productions sur Spip]