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A contre-courant

Portrait :

Bruno Frappat, l’homme qui porte La Croix

par Pierre Veilletet

Le journal de la rue Bayard ne cesse de gagner des lecteurs. Plutôt rare dans une presse quotidienne nationale largement sinistrée. Portrait du quotidien catholique à travers son patron.

Revenir aux commencements. C’est là qu’on trouve les indices, les pistes qui ont l’air de chemins détournés mais qui ne le sont pas, les premiers clins d’œil du Destin ou de la Providence, selon qu’on désigne l’un ou l’autre, pour préfigurer ce qui devait advenir et qui, finalement, est advenu.

Ainsi, dans la famille Frappat, le père lit Le Dauphiné Libéré, la mère est abonnée à La Croix et les aînés au Monde. Le petit dernier, sixième de la fratrie, l’est à Bayard, à Tintin, à Spirou et traverse Grenoble pour acheter Cœurs Vaillants. Monsieur Frappat père est un patron chrétien, apôtre du mutualisme, l’engagement social des années 50 et 60 ; une place de Grenoble porte aujourd’hui son nom. Le petit Bruno, qui ne fréquente pas l’externat du collège Notre-Dame mais, par commodité du plus court chemin, l’école laïque, de la maternelle jusqu’au baccalauréat, a été foudroyé par la découverte, dans une bulle, de la carte de visite ainsi libellée : « Tintin - reporter 26, rue du Labrador ».

En toute logique, l’enfant du « baby-boom » et d’une telle profusion de journaux, obtient sa première carte de presse à 19 ans en 1964 et met celle-ci au service successif du Dauphiné (un an), du Monde (26 ans) puis de La Croix. Ceux qui ont croisé Bruno Frappat au sein du jury du Festival de la bande dessinée d’Angoulême assurent que, non moins logiquement, il aurait fait un excellent patron de Pilote . Ne fut-il pas, d’ailleurs, un des premiers à publier Reiser ?

René Frappat n’a que peu d’estime pour le journalisme. Est-ce même un métier ? Ingénieur, comme lui-même, ou surtout préfet, voilà qui fait plus respectable. Quand il s’agira d’appuyer la candidature de son fils auprès d’Hubert Beuve-Méry, il se souviendra néanmoins que le curé de la paroisse Saint-Louis de Grenoble avait été aumônier d’Uriage, ce qui prouve qu’à défaut d’être toujours impénétrables « les voies du seigneur » empruntent aux origines familiale et culturelle ainsi qu’aux réseaux qui vont avec.

En 1968, Le Monde a besoin - cela ne s’invente pas - d’un rédacteur « éducation ». On indique au candidat un petit bureau où se trouve déjà un autre stagiaire, lequel, découvre t-il, postule au même poste : bienvenue au Monde...

Dans « le quotidien de la rue des Italiens » comme on disait naguère, Bruno Frappat occupe à peu près toutes les fonctions possibles, jusqu’à celle de directeur de la rédaction (1991-94). Des anecdotes comme celle du premier bureau, obligeamment désigné par Jean Planchais, on se doute qu’il en tient quelques-unes en réserve mais il précise aussitôt qu’il ne dira rien contre son « journal natal », qu’il n’avait d’ailleurs pas commenté, à sa sortie, le « fameux livre » ni les commentaires sur ce livre ou les suivants, mais qu’il n’a jamais dit que ce silence serait définitif.

En revanche, Bruno Frappat se montre prolixe sur ses dix dernières années à La Croix (1994-2004) et les progrès constants du titre (plus 5 532 exemplaires en 2002 soit + 5,6 %, et plus de 2 000 en 2003) alors que la presse quotidienne nationale dite « généraliste » voit sa diffusion baisser depuis plusieurs années.

L’œil vif et malicieux (où l’on reconnaît volontiers l’ancien lecteur de Frédéric le guardian ou de la Famille Oboulot), l’homme qui porte actuellement La Croix insiste d’abord sur la qualité des rapports humains qu’il dit avoir trouvée dans la rédaction, dès son arrivée, sans que cette remarque liminaire suggère, par contradiction, des comportements moins amènes dans sa maison précédente. « Il a même jugé utile de nous confier sa bonne surprise, et peut-être son soulagement, après quelques mois d’observation », se souvient l’un de ses collaborateurs, « comme s’il avait retrouvé chez nous un écho lointain d’usages perdus en chemin... » Ce que confirme peu ou prou l’intéressé lorsqu’il avoue : « Même lorsque j’étais encore directeur de sa rédaction, Le Monde m’avait quitté. Les ouvertures que m’avait faites le groupe Bayard m’ont sans doute convaincu avant que je ne me décide officiellement. »

« Par chance, les cathos n’aiment pas le gaspillage. Pourquoi jeter des dizaines de pages superflues pour ne lire que deux ou trois articles ? »

Les bons connaisseurs de la rue Bayard que nous avons rencontrés insistent sur cette qualité de climat. Travail, plaisir, humilité, valeurs peu répandues dans le quartier, sont assez souvent évoquées pour qu’on les croit réfugiées dans cet immeuble proche de la Seine. « Ce qui m’a frappé ici, dit un transféré récent, c’est que lorsqu’un conflit apparaît, chacun fait en sorte qu’il soit réglé dans la journée. » Les effets des querelles intestines, notamment dans les rédactions pléthoriques où divers clans s’observent en chiens de faïence des années durant lorsqu’ils ne s’affrontent pas de façon plus ouverte, ces effets désastreux sont assez connus pour que leur absence constitue, en effet, un atout notable. «  J’ai trouvé ici, élude Bruno Frappat, une équipe de 80 personnes alors que je venais d’en quitter une de 320. »

Le « bon esprit de la petite équipe sympa » ne suffirait évidemment pas à expliquer les progrès réguliers du titre si la rédaction ne s’appliquait, au jour le jour, à suivre une ligne éditoriale à la fois originale et exigeante. Originale, dans la mesure où elle se moque de la pagination comme de sa première morasse ; exigeante parce qu’elle privilégie le « contenu », dire aussi « le sens ».

« Quand je suis arrivé dans ces murs, précise Frappat, j’ai moins eu l’idée de tout bouleverser que de développer des spécificités. Si l’on m’avait donné L’Equipe, j’aurais essayé de faire d’abord un journal pour les sportifs qui pratiquent, puis pour les spectateurs des stades et enfin pour ceux qui suivent le sport à la télévision. S’agissant de La Croix, essayons de faire un journal d’abord pour les catholiques qui pratiquent, puis pour ceux qui s’estiment tels sans pratiquer (71 % des Français) et les autres nous seront peut-être donnés par surcroît. Nous ne pouvons pas concurrencer l’instantanéité de l’audiovisuel ? Eh bien, profitons de ce “retard” pour nous ménager le temps du recul, de l’analyse, du tri, de l’évacuation des nouvelles inutiles... L’exhaustivité est un fantasme de journaliste, c’est-à-dire, en quelque sorte, de lecteur professionnel, ce que ne sont pas les vrais lecteurs qui ont autre chose à faire. Par chance, les cathos n’aiment pas le gaspillage. Pourquoi jeter des dizaines de pages superflues pour ne lire que deux ou trois articles ? »

Telle est donc l’exigence : identifier l’essentiel et s’y tenir. Ce qu’autrefois on appelait « le fond ». La Croix, en dépit de sa pagination modeste, reste le quotidien le plus attentif à l’information internationale. En ce domaine, il peut s’appuyer sur un réseau d’informateurs chrétiens, non journalistes, excellents connaisseurs du terrain où ils évoluent. Le fond, c’est encore les suppléments thématiques hebdomadaires : « Sciences et éthiques », « Parents et enfants », « Forum et débats », « Spiritualité », etc. C’est l’info « religion » - on pourrait rajouter un « s » - sinistrée dans le reste de la presse française.

Il y a aussi d’opportunes décisions stratégiques, au premier rang desquelles il faut sans doute placer le choix d’abandonner la tradition du soir pour devenir un quotidien du matin (1999). La « nouvelle formule » (2003) est une réussite dans son expression graphique et son lancement : on se souvient peut-être de la campagne de communication où l’on voyait Lénine, Georges. W. Bush et José Bové lisant La Croix, accompagnés de l’injonction : « Bousculez vos certitudes ». Le jour de l’opération « Portes ouvertes » (22 décembre 2003), se souvient Bruno Frappat « nous avons reçu près de 3000 personnes. J’ai vu des journalistes fondre comme s’ils retrouvaient leur famille. J’ai également compris que nous avions réussi notre retour en première division et ainsi acquis la “visibilité” professionnelle qui nous faisait défaut. Les courbes de vente ont fait le reste. » Un vieux de la vieille ajoute : « L’effort rédactionnel a été facilité par le fait que La Croix s’est totalement allégée des charges industrielles en se défaisant du boulet de l’imprimerie intégrée. Dès lors, toute l’énergie a pu être consacrée à l’exercice du journalisme. »

Toujours est-il que cela s’est su dans le microcosme : La Croix, ça marche... même en régie publicitaire. Philippe Boutron, Automobiles Citroën énumère les avantages : « Une diffusion en nette progression, un lectorat fidèle et impliqué, une audience aisée, exigeante et attentive (...) qui fait de La Croix une évidence dans nos plans médias. »

Alors venons-en aux choses qui fâchent, par exemple cette perfidie distillée par la concurrence : «  La Croix gagne des lecteurs ?... Tant qu’il n’y a pas d’autre canicule. » Bruno Frappat préfère en sourire : « Je ne vois pas en quoi il serait indigne d’avoir des lecteurs d’un certain âge. Du reste, cela fait 120 ans que nous avons un public âgé, j’en déduis que ce ne sont pas les mêmes... Bon, écoutez, notre lectorat n’est pas constitué de bonnes de curé. Ce sont des gens bien plus modernes qu’on ne l’imagine, curieux, engagés, dynamiques. Notre formidable courrier en témoigne : 200 lettres par semaine et d’un niveau que je souhaite à la concurrence. »

La proportion écrasante des abonnés ? « 93 %, c’est en effet disproportionné mais, également, enviable. Cela dit, nous progressons dans les ventes au numéro. Si ce n’était pas présomptueux, je dirais que mon objectif est de conserver ces 93 % d’abonnés et d’atteindre 93 % en kiosque. »

Parmi les raisons du succès, il en existe une, souvent citée, que le directeur de la rédaction peut difficilement aborder : sa propre contribution. La romancière Laurence Cossé, peu susceptible de conformisme, le dit comme ça : « Pour les gens de gauche qui ne l’ont jamais ouvert, La Croix est un vieux canard de droite, suppôt de la réaction et de la calotte. Pour les gens de droite, qui ne le lisent pas davantage, c’est un brûlot socialiste ricanant de Rome et pro-avortement. A tous ceux-là une suggestion : offrez-vous une petite cure de Frappat, cinq minutes chaque matin, pendant huit à quinze jours et reparlons-en. » Un des plus anciens collaborateurs de la rue Bayard nous souffle le mot de la fin : « Il y a toujours eu ici à la fois du talent et un esprit d’équipe, qu’on le redécouvre aujourd’hui est surtout révélateur de ce qui se passe ailleurs. »

On comprend la lueur malicieuse dans l’œil de Frappat et qu’il aime, de temps en temps, se souvenir de la devise de Saint... Bruno : « Le monde tourne, La Croix demeure. »

Repères

1883 : le 16 juin, la congrégation des Augustins de l’Assomption
fait paraître le premier numéro de La Croix.

1893 : La Croix prend parti contre Dreyfus. Son violent antisémitisme lui sera reproché des décennies durant.

1927 : arrivée du père Léon Merklen, ouverture au pluralisme politique des catholiques.

1957 : le crucifix disparaît de la une - engagement contre la torture en Algérie.

1962-1965 : la couverture du Concile Vatican II est un moment fort de la rédaction.

1994 : Bruno Frappat succède à Noël Copin.

1999 : La Croix, journal du soir, devient quotidien du matin.

2003 : nouvelle formule et confirmation des hausses de vente amorcées dès 1998. La Croix « quotidien de l’année » (CB News) et « Etoile de l’OJD ».


 
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