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Bruno Waterfield : « Le Daily Telegraph s’intéresse à l’UE parce qu’il ne l’aime pas »

par Loup Besmond De Senneville pour Euractiv.fr

Journaliste britannique, Bruno Waterfield couvre les affaires européennes à Bruxelles depuis sept ans. Son journal, Le Daily Telegraph, est ouvertement eurosceptique, comme beaucoup de médias au Royaume-Uni. Même s’ils sont souvent considérés comme les mieux informés sur l’Europe.

Êtes-vous hostile à la construction européenne ?

Je ne me définis pas comme un eurosceptique, même si j’écris beaucoup de choses désagréables à propos de l’Union européenne (UE). J’ai exactement la même attitude, très critique, à l’égard du gouvernement britannique sur mon blog. Je me considère européen. J’ai une maison en France, je vis en Belgique et j’y suis heureux. La crise a révélé la nécessité de renforcer réellement l’intégration de l’économie européenne. Comme d’ailleurs, la coopération dans le secteur de l’énergie ou des transports, par exemple. Ce que l’UE, bien sûr, ne fait pas.

Les médias britanniques sont souvent considérés comme eurosceptiques. Partagez-vous ce point de vue ?

Ce n’est pas si simple. Traditionnellement, les Britanniques sont opposés aux institutions, aux autorités publiques quelles qu’elles soient. Et puis, l’UE est perçue au Royaume-Uni comme l’expression même d’un gouvernement illégitime qui décide sans prendre en compte les citoyens. Bien souvent, ses choix sont très impopulaires.

Pourquoi un journal anti-européen comme Le Daily Telegraph a-t-il un correspondant à Bruxelles ?

Le Daily Telegraph est classé à droite. Il est conservateur et eurosceptique. Il s’intéresse à l’UE précisément parce qu’il ne l’aime pas. Il est donc relativement facile d’y écrire des articles sur ce qui se passe à Bruxelles. Il faut simplement les tourner de façon simple pour qu’ils soient compréhensibles. Paradoxalement, nous publions davantage sur les affaires et la diplomatie européennes qu’un journal pro-européen comme Le Guardian.

Les journaux pro-européens sont moins intéressés par l’UE que les eurosceptiques ?

En effet, même s’il faut nuancer. Le Telegraph est eurosceptique, mais il est surtout très libéral, très attaché à la liberté des échanges commerciaux. C’est un journal sérieux, lu par une classe moyenne qui n’est pas non plus « europhobe ». Nos lecteurs vivent souvent en France et un grand nombre d’entre eux parle une seconde langue. Ils ne sont pas hostiles aux étrangers. Ils n’aiment pas l’UE parce qu’ils n’aiment pas beaucoup les gouvernements, quels qu’ils soient.

En quoi la couverture de l’actualité européenne par un média national est-elle spécifique, par rapport aux médias professionnels de niche sur l’UE ?

Les médias nationaux sont présents à Bruxelles parce que l’UE est un aspect des politiques nationales. Elle fait l’objet de débats dans tous les États membres. Pour entraver ou mettre fin à une démarche de la Commission européenne, la meilleure chose à faire pour les responsables politiques est de s’exprimer dans la presse nationale. À l’inverse des médias européens ou bruxellois, les journaux de chaque État membre écrivent sur l’Europe avec une perspective nationale. Ces médias sont plus populistes, et rendent les gens très nerveux à Bruxelles.

« Le Financial Times n’est pas un journal britannique. C’est un quotidien économique. Bon nombre de mes rédacteurs en chef voient Le FT comme un journal international. »

On dit souvent que Le Financial Times (FT) est le journal le mieux informé sur l’UE. Comment expliquer l’influence des médias britanniques à Bruxelles ?

Le FT n’est pas un journal britannique. C’est un quotidien économique. Bon nombre de mes rédacteurs en chef voient Le FT comme un journal international. Mais, selon moi, la raison de sa domination à Bruxelles depuis sept ou dix ans vient du fait qu’il est écrit en anglais. Depuis l’élargissement de 2004 aux pays de l’est de l’Europe, un mouvement important s’est opéré : la langue anglaise domine aujourd’hui très fortement à Bruxelles. Quand je suis arrivé en 2003, beaucoup de briefings destinés aux journalistes se déroulaient en français, notamment parce que la Convention pour l’avenir de l’Europe [qui a préparé le projet de Constitution rejeté par référendum en 2005, ndlr] était dirigée par l’ancien président de la République Valéry Giscard d’Estaing. Les débats se passaient en français beaucoup plus fréquemment qu’aujourd’hui. Il est fort dommage que l’UE dépense tant d’argent en interprétation et en traductions. Mais beaucoup de commissaires européens veulent, par exemple, montrer qu’ils maîtrisent une deuxième langue, et préfèrent utiliser l’anglais, qu’ils parlent souvent très mal, plutôt que d’avoir recours à un traducteur. L’anglais devient donc la langue utilisée pour le mensonge ! Si vous vous rendez le matin au Berlaymont, le bâtiment de la Commission, vous verrez de nombreux fonctionnaires se promener avec le FT. Tout le monde le lit, c’est devenu une sorte de « journal interne ». Mais je reste persuadé que les articles les plus importants sont publiés dans les journaux nationaux.

Un grand nombre de correspondants ont quitté Bruxelles en 2009. Les journaux britanniques ont-ils été concernés ?

Oui. Nous avons tous été touchés par cette réduction d’effectif. Le Telegraph, Le Times et Le Guardian ont encore un correspondant. Et aujourd’hui, Le Daily Mail, un journal qui a beaucoup de succès et attaque en permanence l’UE, a son propre journaliste à Bruxelles.

Que pensez-vous de cette évolution ?

Elle est inquiétante. Mais, selon moi, le phénomène est lié à un débat actuel plus large au sein des rédactions sur ce qu’est une information, ce qu’est la politique, ce qui est important dans l’actualité ou non. Ces questions touchent directement le public. Qu’ils soient imprimés ou en ligne, les journaux sont souvent financés par les partis politiques pour maintenir leur lectorat mobilisé dans un sens ou dans l’autre. Jusqu’à présent, la presse avait pour but d’informer les citoyens, de leur raconter ce qui se passait dans le monde. Réduire le nombre de reporters revient à diminuer l’information et la connaissance du citoyen. Si vous cherchez sur Google un article au sujet d’une actualité européenne, vous obtiendrez certainement cent cinquante réponses. Mais examinez les citations utilisées et vous constaterez que les articles proviennent de six sources différentes au maximum.

Vous êtes correspondant depuis 2003. Quels sont les principaux changements dans votre manière de couvrir l’UE depuis cette date ?

Le langage utilisé a changé. Depuis 2005, date du référendum en France et aux Pays-Bas sur le projet de Constitution européenne, les institutions sont devenues plus secrètes. Pour le public, l’Europe est aujourd’hui plus conservatrice, plus bureaucratique. Les débats se déroulent désormais derrière des portes closes. C’est très regrettable et rend beaucoup plus difficile le travail d’un reporter. Quand vous enquêtez sur un sujet, les sources vous disent des choses totalement différentes selon qu’ils vous parlent on ou off the record. Les journalistes sont donc contraints d’écrire des articles fondés sur des informations données par des sources qu’ils ne peuvent pas citer. Un vrai problème.

« Pour le public, l’Europe est aujourd’hui plus conservatrice, plus bureaucratique. »

Par exemple ?

Lors du Sommet entre la Chine et l’Union européenne, qui a eu lieu début octobre à Bruxelles, la conférence de presse a été annulée. Selon la version officielle, le président de la Commission, José Manuel Barroso, et celui du Conseil européen, Herman Van Rompuy [qui représente les États membres, ndlr], ont annulé la rencontre avec les journalistes parce que les Chinois ne pouvaient plus y participer par manque de temps. En réalité, le refus de ces derniers était uniquement motivé par le fait que des journalistes chinois indépendants pouvaient y assister et poser des questions. En coulisses, des représentants des institutions européennes ont affirmé que l’attitude des Chinois avait déclenché la colère des présidents de la Commission et du Conseil européen. Mais on ne pouvait ni le dire, ni l’imprimer. D’un côté, il y a la réalité, de l’autre ce qui est présenté à l’opinion publique. Et, selon moi, la version officielle devient de plus en plus malhonnête. C’est déplorable. Le public est méprisé et les institutions européennes comme les politiques s’éloignent de l’opinion. Pourtant, ils ont souvent besoin d’avoir le public avec eux.

Selon vous, l’Europe se construit en dehors des citoyens ?

En tout cas, en conduisant des politiques dans leur dos, c’est certain. Et cela ne peut pas durer. Le public doit être davantage sensibilisé, impliqué. D’autant plus que les Européens voyagent davantage, parlent pour beaucoup une seconde langue. Les opportunités pour construire un espace public européen sont plus nombreuses. Pour l’instant, cette occasion est ratée.

D’ailleurs, beaucoup de fonctionnaires ne sont à Bruxelles que pour leur carrière. Un grand nombre d’entre eux ne fréquente que les restaurants qui servent les mets de leur propre pays et rentrent chez eux tous les weekends... Dans un sens, ils ne sont pas vraiment européens. Ils se définissent tout le temps comme antinationalistes. Mais qu’est-ce que le nationalisme ? Selon eux, c’est la même chose que le populisme. En réalité, ils craignent l’opinion publique. ■


 
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