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Carte blanche

C’était drôlement bien

par Alain Rémond

Je me souviens du coup de téléphone de Daniel Schneidermann, en 1995, pour me proposer de faire avec lui une émission de critique de la télé à la télé. À l’époque, il tenait chronique au Monde, moi à Télérama. On se connaissait de loin, sans plus. On se fréquentait, mais à distance. Je me souviens avoir tout de suite dit oui, avec enthousiasme : se servir des images pour critiquer les images, je trouvais que c’était une idée formidable. Même si, bien sûr, elle était pleine de pièges, de chausse-trapes.

Je me souviens qu’on n’a pas mis longtemps à trouver le titre : Daniel venait de publier un recueil de chroniques qui s’appelait « Arrêt sur images », c’était exactement ce qu’on voulait faire. Je me souviens, le rouge de la honte au front, du numéro zéro de l’émission. Après l’enregistrement, on s’est tous regardés d’un air accablé, tellement c’était nul, tellement c’était raté. Un vrai de vrai numéro zéro. Et pourtant on nous a fait confiance. Et pourtant on a décidé de foncer.

Je me souviens que la première année, Pascale Clark présentait l’émission avec Daniel, qui n’avait jamais fait de télévision et avait un peu peur. Je me souviens qu’on a mis du temps à trouver le bon équilibre : au début, c’était essentiellement de la parlote sur le plateau, autour des images de la semaine. Puis l’équipe s’est étoffée, l’émission s’est construite autour d’un dossier, avec une enquête et des reportages. C’était nettement plus pro.

En même temps, ça ressemblait à de la télé. Celle qu’on critiquait. Je me souviens que Daniel a alors eu l’idée d’introduire l’autocritique dans l’émission : à la fin de l’enregistrement, un membre de l’équipe pointait nos défauts, nos tics, nos approximations. Et une fois par an, une émission entière était consacrée à sa critique. Je me souviens que ce n’était pas toujours facile à vivre. Surtout pour Daniel. Je ne crois pas qu’aucune autre émission de télé soit jamais allée aussi loin.

Je me souviens que ma chronique était totalement libre : personne ne m’a jamais fait la moindre remarque, y compris quand je me moquais de Jean-Marie Cavada, alors patron de la chaîne. Je me souviens que je m’en voulais parfois de couper les cheveux en quatre, de trop chercher la petite bête. Je me souviens de la tension sur le plateau, quand il fallait affronter, face-à-face, les responsables d’émissions que je trouvais dégradantes, humiliantes. Je me souviens de notre satisfaction, quand on avait le sentiment d’avoir réussi à débusquer une manipulation, un bidonnage. D‘avoir démasqué l’hypocrisie des faux culs.

illustration : Carine Turin
illustration : Carine Turin

Je me souviens que ça m’énervait d’avoir l’esprit d’escalier, de trouver, après coup, les arguments qui m’auraient permis de clouer le bec à Untel ou Unetelle. Je me souviens que, peu à peu, j’avais moins de jubilation et de passion à participer à l’émission, que j’étais davantage sensible aux limites de l’exercice : la censure du temps, la gestion de la parole, l’impression de me faire enfermer dans un rôle, un personnage. Je me souviens que j’avais surtout de plus en plus de mal à supporter de regarder des émissions débiles pour pouvoir en parler. Je me souviens de « Loft Story » et de la télé-réalité. Et que, franchement, c’était la goutte d’eau qui faisait déborder le vase.

Je me souviens que j’ai quitté « Arrêt sur images » en 2002, au bout de six ans. Juste avant de quitter Télérama. Je me souviens que j’ai alors quasiment arrêté de regarder la télévision. Et que ça m’a fait un bien fou. Je me souviens m’être dit que j’étais content qu’« Arrêt sur images » continue, même si je n’avais plus envie d’y être. Je me souviens avoir souvent dit à ceux qui la trouvaient exaspérante qu’ils la regretteraient, le jour où elle s’arrêterait. Je me souviens du coup de téléphone de Daniel, quand il m’a dit que c’était fini. Je me souviens que c’était drôlement bien, « Arrêt sur images ».


 
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