Chicago. Cet après-midi, sur le trajet entre l’aéroport et l’hôtel, j’ai vu quelque chose qui m’a semblé tout droit sorti d’un film de Buñuel. Dans un quartier désolé qui faisait penser aux marécages du New Jersey, quatre garçons, tous âgés d’une dizaine d’années et armés de bâtons, étaient en train de taper à qui mieux mieux sur un énorme Noir handicapé, chancelant et titubant parmi les tas d’ordures du terrain vague. Le taxi passait à quinze mètres de la scène, le chauffeur ralentit pour regarder ce spectacle, sans la moindre réaction apparente. — Attendez un instant, lui dis-je alors que nous poursuivions notre route. Ils sont en train de matraquer ce type, là. Il faudrait peut-être l’aider ? Le chauffeur se contenta de hausser les épaules et arrêta tranquillement son taxi. — Ce nègre est bourré, marmonna-t-il en passant la tête par la portière pour jeter un coup d’œil derrière. — Faites marche arrière, suggérai-je. Ils vont probablement déguerpir. — Hmm-hmm, fit-il, commençant à faire marche arrière tout doucement. Et s’ils ne déguerpissent pas ? — C’est que des gosses, bon sang, répondis-je sur un ton manquant singulièrement de conviction alors que nous nous rapprochions, mais finalement mon analyse s’avéra correcte. Après une dernière volée de coups, au milieu d’obscénités et de hurlements prépubères aigus, les enfants abandonnèrent leur proie et s’éparpillèrent en tous sens dans le terrain vague. — Ça va ? demandai-je au Noir qui s’était approché du bord du trottoir, maintenant, mais qui vacillait toujours, apparemment pas indemne. Au lieu de me répondre directement, c’est-à-dire verbalement, il saisit une grande poubelle vide et toute bosselée et la leva au-dessus de sa tête, prêt à la balancer sur la portière du taxi. — Attendez, commençai-je à expliquer. Mon ami…, mais le chauffeur, qui avait maintenant perdu tout intérêt pour cette affaire, démarra sur les chapeaux de roue. — Ben mon vieux, ce nègre était sacrément bourré, dit-il, très détaché, cinq minutes plus tard. Curieux tableau. Était-ce de bon ou de mauvais augure pour ce qui concernait la convention ?
*** 18 heures. Réunion de notre petite équipe de journalistes de choc — Jean Genet, Willy Bill Burroughs et votre serviteur, la cheville ouvrière essayant de donner à ce groupe un minimum de stabilité. Également à bord, nous avions le rédacteur en chef d’Esquire, le jeune John Berendt — son boulot : empêcher ces loufoques de déraper et MLC (« Maintenir Le Cap »). La rencontre eut lieu dans l’étrange petit Downstairs Lounge, un des bars de notre hôtel, le Chicago-Sheraton, et John Berendt ne tarda pas à répartir les tâches : « Vous, Jean Genet, vous restez à l’affût de toutes sortes de criminalité et de perversion dans les hautes sphères ! Vous, Big Bill Burroughs, vous ouvrez l’œil — que vous avez vif et expert en la matière — pour détecter tout signe de déséquilibre mental dû à l’usage de stupéfiants par les délégués, les candidats désignés et les officiels de tous rangs ! Quant à vous, T. Southern, vous restez doublement à l’affût de toutes sortes d’absurdités dans cette convention ! » Ainsi chargés de nos diverses missions, nous passâmes les deux heures qui suivirent à boire sans interruption, avant d’aller rendre visite au grand Dave Dellinger, responsable du Comité de mobilisation nationale pour mettre fin à la guerre du Vietnam et l’un des principaux coordonnateurs des manifestations prévues. Avant notre rencontre, je pensais que ce soi-disant Dellinger devait nécessairement être un de ces vieux cinoques, une sorte de laissé-pour-compte de gauchiste d’une autre époque, juste un maniaque de l’organisation un petit peu paumé… peut-être même une sorte de mélange monstrueux pédé-nègre-coco. Mais non, en fait, nous découvrîmes un type super sympa. — Nos manifestations seront totalement pacifiques, nous expliqua-t-il (prévision quelque peu hasardeuse), puis il nous fit une description de la coalition et de son programme. Les deux autres groupes principaux étaient le SDS 1 (célèbre depuis les événements de Morningside Heights 2) et ces rigolos attachants de Yippies 3. C’était ce même Dave Dell, un type doux et sage, rédacteur en chef de Liberation, qui avait organisé la Marche sur le Pentagone à l’automne dernier, et donc nous restâmes assis là, à discuter dans une pièce nue, à peine éclairée, dont les fenêtres avaient volé en éclats la veille à la suite d’une explosion industrielle — ce qui ne manquait pas d’ironie — et dont les vitres avaient été remplacées par un tissu plastifié léger qui claquait maintenant de façon absurde dans la brise nocturne de Chicago (la ville venteuse) donnant à la scène une allure surnaturelle. — Nous ne cherchons pas l’affrontement, dit Dave, un terme qui, soit dit en passant, s’avéra être le plus significatif (à la fois en théorie et dans les faits) de tous les concepts mis en avant pendant la convention. Nous voulons simplement protester contre l’idée que cette convention est bouclée d’avance, qu’il n’y a pas d’autre choix que Humphrey en tant que candidat et, encore plus important bien sûr, nous voulons exprimer notre détermination dans l’opposition à la guerre du Vietnam. — Qu’est-ce qui se passe à Lincoln Park ? En début d’après-midi, une annonce avait été faite par le Bureau du maire, Richard Daley, stipulant que tout le monde devrait avoir quitté le parc à onze heures ce soir-là. Ce décret était plutôt inopportun, dans la mesure où environ deux mille jeunes Yippies venaient d’arriver de différents États et, n’ayant absolument aucun autre endroit où aller, tous les hôtels affichant complet depuis des mois sans interruption, ils s’étaient installés au Lincoln. — Nous espérons que le maire va réexaminer sa décision, dit Dellinger, toujours aussi raisonnable et responsable, et qu’il va comprendre que la meilleure façon de gérer une telle situation pourrait être de s’y adapter… et non de lancer un défi.
’était l’évidence même et cela me fit immédiatement penser à mon John Lindsay 4 à moi, comment il aurait tourné ça à son avantage, Dieu le bénisse, en allant s’y balader en bras de chemise avec quelques hot-dogs à faire griller, un joli petit combiné à cassettes stéréo Panasonic déversant à fond une musique sympa, et peut-être même avec un soupçon de… hmm, ha-ha, cannabis de Chicago. Il apparaissait clairement que ce débile de Dick aurait pu calmer le jeu — et pas seulement calmer le jeu, mais en faire une énorme opération de relations publiques qui aurait été tout bénef pour lui. Je commençai à me voir comme une sorte de Pierre Sal 5, tandis que je me prélassais là, avec Dave Dellinger, passant un bon moment, tout simplement, avec le Grand Dave et son fils Ray, tous les deux trop beaux pour être vrais — le fils swinguant, physiquement et moralement, béret bleu sur la tête, tournant comme un félin autour de son père à la manière d’un garde du corps… sachant que Papa Dave n’est pas n’importe qui, et que certains obsédés et de drôles de zèbres pourraient lui vouloir du mal. Soudain, monsieur John Genet, qui ne connaissait pas un mot d’anglais, demanda à notre génial interprète (Richard Dick Seaver, dont Evergreen-Grove 6 a fait la renommée), si Hugh Hefner 7 était pédé. Vraiment, je vous jure. Je veux dire, moi-même je ne suis pas bégueule, mais quand un mangeur de grenouilles pas net s’en prend au Hef, alors là, je commence à me sentir un petit peu tendu. Malheureusement, je n’avais rien à cet instant pour décoller, et encore moins pour planer, alors je me contentai de me renverser en arrière et je laissai tomber l’affaire, pour ainsi dire. Dellinger, évidemment, ignorait tout de la vie sexuelle de Hef, et de plus (je suis prêt à le parier), c’était le dernier de ses soucis. Quoi qu’il en soit, le sujet fut rapidement abandonné au profit de questions plus sérieuses — à savoir, où nous pouvions trouver Allen Ginsberg. Il s’avéra qu’Allen séjournait à l’hôtel Lincoln, juste en face du parc, et donc, avec Dick Seaver au volant, nous traversâmes la ville à toute vitesse pour nous rendre au cœur même de l’action, car nous étions alors à dix minutes du couvre-feu, prévu à onze heures. Et la première chose qui nous sauta aux yeux en arrivant sur place fut ces policiers en bleu bébé, déjà massés sur trois rangées… matraques et gaz lacrymogènes à portée de main, ainsi que des masques à gaz, des grenades fumigènes et des fusils antiémeutes, un spectacle bizarre, vous pouvez me croire. Ils bordaient le trottoir entourant le parc, qui était complètement sombre mis à part deux ou trois feux de joie qui rougeoyaient au loin. Au milieu des policiers se trouvait un énorme véhicule blindé sur le toit duquel étaient installées plusieurs rampes de gros projecteurs ; devant ces projecteurs encore éteints se tenaient trois hommes, ceux sur les côtés portant un fusil antiémeute — le genre utilisé pour tirer des cartouches de gaz lacrymogène —, tandis que celui qui se tenait au milieu hurlait dans un gigantesque mégaphone : — Dernier avertissement. Évacuez le parc. Dispersez-vous. Vous avez cinq minutes pour vous disperser. Vous avez cinq minutes pour sortir de ce parc ! C’est à peu près à ce moment-là que nous repérâmes le grand Ed Sanders, que Fug et EVO 8 ont rendu célèbre, se faufilant à la périphérie de cette armée de policiers, avant de s’enfoncer dans l’obscurité. — Où est cette tantouze barjo d’Al Ginsberg ? lui criai-je en me précipitant pour le rattraper. Heureusement, juste avant de me tomber dessus à bras raccourcis, Ed reconnut dans cette remarque la boutade spirituelle et bon enfant qu’elle était en fait. — Occupé à faire son truc, dit-il en pointant le doigt. Là-bas, près du feu. Nous allâmes tous dans cette direction. À mesure que nos yeux s’accoutumaient à la nuit, et grâce à la lumière inquiétante des feux plus proches, nous pouvions maintenant distinguer des silhouettes et des visages là où, auparavant, nous ne percevions que le noir complet. Il est difficile d’estimer le nombre de personnes qui étaient là, mais il y en avait partout, probablement plus de deux mille, et ça grouillait, la moitié d’entre eux semblant prendre la direction de la rue pour sortir du parc, l’autre moitié errant simplement d’un air hésitant dans la pénombre. Nous trouvâmes Allen, assis au centre d’un groupe d’une cinquantaine de personnes, faisant son truc, ce qui, dans le cas présent, était l’« Om », dirigeant les autres dans la psalmodie du mot « Om », variant l’intonation, la hauteur et l’intensité. Sanders expliqua qu’à onze heures, une rumeur selon laquelle la police entrait dans le parc avait provoqué la panique et déclenché une ruée générale et chaotique. Ginsberg avait rétabli le calme en réunissant ces gens autour de lui et en faisant son truc de l’Om. Maintenant, ils semblaient être l’image même de la sérénité, tandis que derrière nous le mégaphone continuait à bourdonner : — Dernier avertissement. La police va entrer dans cinq minutes. Toute personne se trouvant dans le parc sera arrêtée. Après nous être assis avec les autres, nous nous joignîmes au concert de l’Om, ce qui enchanta tout particulièrement Genet ; nous restâmes là peut-être une demi-heure, tandis que le cercle ne cessait de s’agrandir et que les « derniers avertissements » étaient répétés. Il n’était pas loin de minuit. Burroughs regarda sa montre et, avec cette intuition infaillible dont il est capable, marmonna : — Les voilà. À cet instant, les rampes de projecteurs s’embrasèrent sur le toit du véhicule blindé qui s’avançait déjà sur nous. Un millier de policiers environ étaient déployés en éventail de chaque côté du véhicule. — Bon, Bill, je crois qu’on ferait mieux d’adopter une autre tactique, suggérai-je en me levant. Bon sang, nous étions censés être là en tant qu’observateurs, pas pour prendre part aux plans cinglés d’Allen. Que toute l’équipe du reportage se fasse épingler dès sa première sortie sur le terrain était proprement impensable. Genet fut le plus difficile à convaincre, mais finalement, devant l’insistance de Ginsberg, nous nous rendîmes tous dans sa chambre d’hôtel. À ce moment-là, la police était déjà au contact de la foule, des gens qui essayaient en fait de sortir du parc, mais qui, ayant été refoulés dans la direction opposée, couraient dans tous les sens autour de nous. À quelque distance de là, se découpant sur un mur de lumière, l’incroyable phalange d’hommes étrangement casqués s’approchait et faisait tournoyer leurs matraques en avançant. Une fois qu’il fut décidé que nous devions partir de là, nous hâtâmes le pas d’une démarche assurée. Curieux de constater comment la panique devient contagieuse. Près de la rue, je jetai un coup d’œil en arrière, juste à temps pour voir qu’ils avaient atteint l’endroit où nous nous trouvions et où une dizaine de jeunes ou plus étaient encore assis. Ils ne les arrêtèrent pas, en tout cas pas tout de suite ; ils les rouèrent de coups avec leurs matraques et, pour l’un d’entre eux au moins, avec la crosse d’un fusil. Ils continuèrent à les tabasser jusqu’à ce qu’ils se lèvent et se mettent à courir ou à ramper (ceux qui en étaient capables), et ils cognèrent comme ça tant qu’ils purent. Ceux qui se firent effectivement arrêter semblaient être pris au piège au milieu des policiers, comme une sorte de medecine-balls humains, se faisant projeter et renvoyer d’un flic à l’autre, avec une fureur qui, de toute évidence, allait croissant. Et ceci constitua un phénomène quelque peu surprenant qu’il nous fut donné d’observer à maintes reprises au cours de ces journées de violence : la rage semblait engendrer la rage. Plus les flics étaient couverts de sang et plus ils étaient brutaux, plus leur fureur augmentait.
émoins d’une confrontation amusante et peut-être historique. Cet aprèm, dans le hall de l’hôtel Drake, nous sommes tombés par hasard sur une rencontre spectaculaire entre Louis (« J’ai rien à cacher ») Abolafia, le candidat du ticket nudiste, et la redoutable Babe Bushnell, en course sur le ticket de la SCUM (Society for Cutting Up Men 9), dont la fondatrice, rappelons-le, a essayé d’assassiner Andy Warhol. Ce fut une curieuse rencontre, une sorte de « bataille des sexes », pourrait-on dire. Tandis que la Babe hurlait sa diatribe sur le « découpage » des hommes, précisant exactement par où il fallait commencer, Abolafia tentait de détourner l’attention de ses remarques en exécutant ce qui ressemblait à une danse de derviche ou à une tarentelle. Il fallut traîner de force les deux candidats hors du hall. Tout de suite après le déjeuner, nous nous entassâmes très consciencieusement dans la voiture et nous prîmes la direction de Convention Hall. C’était exactement comme si on approchait d’une installation militaire : fils barbelés, postes de contrôle, tout le cirque. Genet était absolument horrifié, je craignais qu’il nous fasse un vrai malaise. Burroughs, bien sûr, était enchanté ; tout cela était si grotesque qu’à un moment il fit deux pas de danse jubilatoire. Il a un magnétophone et il s’en sert pour mettre en pratique sa théorie sur le cut up et la fragmentation : il enregistre les discours des délégués et des membres des comités, puis il intercale des blancs un peu partout, ensuite il remplit les blancs avec des morceaux d’autres discours, et pour finir, il repasse cet amalgame de clichés et d’inepties de telle façon que ça a l’air d’être un reportage radio en direct, une impression renforcée par le fait que son magnétophone ressemble exactement à un transistor. Burroughs était persuadé que si ces bandes étaient passées en permanence dans Convention Hall, l’effet subliminal des répétitions, des illogismes et des idioties déconcerterait tellement ceux qui viendraient à les entendre, que cela pourrait les faire craquer, et deviendrait ainsi un facteur de perturbation majeure dans la « tonalité générale de la Convention ». Rien que pour être autorisés à entrer dans la salle, ce fut toute une histoire, en dépit du fait que nous avions toutes les accréditations nécessaires. Burroughs et moi, évidemment, sommes de véritables gravures de mode et des modèles de bienséance, mais Ginsberg et Genet, il faut bien l’admettre, sont des types à l’air plutôt bizarre. En tout cas, la poignée de flics à la porte jeta un coup d’œil à notre groupe — auquel s’était maintenant joint Michael Cooper, un photographe anglais avec des cheveux jusqu’aux épaules portant un costume violet et des sandales — et nous tourna tout simplement le dos comme si nous n’avions jamais été là. Le lieutenant responsable nous regarda tout de même et se contenta de secouer la tête, un petit sourire coincé du genre « Vous vous foutez de qui ? » flottant sur ses lèvres. — Nos accréditations sont en ordre, jeta John Berendt, d’Esquire, en montrant les laissez-passer que nous avions autour du cou. — Ah bon, vraiment ? dit le lieutenant sans même prendre la peine de regarder. Et son accréditation à lui ? dit-il en pointant le doigt vers Ginsberg. Elle est en ordre aussi ? Et il fit entendre un grognement moqueur. — Sans aucun doute, dit Berendt. Montre-lui ton laissez-passer, Allen. Le lieutenant ignora Allen qui essayait de le lui montrer, et se concentra sur Cooper. — Et lui, il a une accréditation, peut-être ? Tu parles, il a même pas de chaussures ! Ce qui provoqua quelques ricanements admiratifs chez les flics dans l’encadrement de la porte. Juste à ce moment-là, un autre lieutenant arriva et voulut savoir quel était le problème, à quoi le premier lieutenant se contenta de répondre en nous désignant d’un signe de la tête, comme si c’était l’évidence même. — Ils ont des laissez-passer ? demanda l’autre en tendant la main pour examiner le plus proche. — Tu veux t’en occuper ? dit le premier lieutenant sur un ton profondément ennuyé. Eh bien, vas-y. Moi, je ne m’en mêle pas. Et il se détourna, les bras croisés, une expression boudeuse de petit garçon apparaissant sur son visage d’homme de cinquante ans. L’autre le regarda un instant, puis se tourna à nouveau vers nous avec peut-être un iota de suspicion de moins que son collègue. — Ok, allons-y, dit-il. Je vous emmène à la Sécurité.
es responsables de la Sécurité étaient des flics du genre FBI ou CIA, mais un poil moins stupides ; au moins ils faisaient un petit effort pour masquer leur arrogance. En tout cas, après une vérification complète, ils nous laissèrent poursuivre notre chemin et entrer dans la salle. C’est pas que cela valait le coup, parce que, à part les enregistrements de Burroughs et un acte de vandalisme par-ci par-là dans l’assistance, ce qui s’y passait était dépourvu d’intérêt. Il était clair comme de l’eau de roche que la partie était truquée et qu’il n’y avait aucune possibilité d’en modifier l’issue. C’était dans l’air, vous pouviez le voir, vous pouviez le toucher du doigt, vous pouviez presque en sentir l’odeur. Pire, comme dans ces combats de catch ringards, où même la mise en scène de la supercherie est d’une nullité affligeante, ces individus adultes se comportant comme des enfants à une fête d’anniversaire, faisant des cabrioles avec leurs chapeaux multicolores et leurs banderoles, sautillant, montant sur les chaises, hurlant et agitant les mains, offraient un spectacle à vous donner la nausée. Pendant le retour à l’hôtel, tout le monde se sentait déprimé. Et puis, comme si toute cette absurdité ne suffisait pas, nous écoutâmes les enregistrements. — Je me demande ce qu’il peut y avoir dans la tête d’un politicien ? commenta quelqu’un l’air songeur. Seaver traduisit pour Genet, mais cela n’éveilla pas sa curiosité. — Je me demande, dit-il en regardant le tableau de bord de la Ford dans laquelle nous roulions, ce qu’il peut y avoir dans la tête de quelqu’un qui donne à une voiture le nom de « Galaxie » ?
*** Près de l’hôtel, nous dépassâmes un cortège d’environ cinq cents Yippies, drapeau rouge en tête, et scandant tous : « Les porcs doivent partir ! Les porcs doivent partir ! » Nous apprîmes qu’ils défilaient jusqu’au commissariat de police pour protester contre l’arrestation de deux de leurs leaders, Tom Hayden et Wolf Lowenthal. Ginsberg s’inquiétait de voir monter la tension. Une des raisons pour lesquelles il était venu à Chicago, expliqua-t-il, était qu’il voulait essayer de dissuader certains des leaders les plus virulents de s’engager dans une démarche violente. Environ une heure plus tard, nous nous rendîmes à Grant Park, en face du Hilton, où se tenait un meeting sur la situation au Lincoln Park. Les Yippies qui défilaient étaient arrivés, et l’un d’entre eux était grimpé en haut d’une grande statue de marbre à la gloire d’un héros de la guerre de Sécession. Un important groupe de policiers, protégeant le Hilton, observait le jeune homme avec une sourde hostilité, et pour finir, un petit détachement traversa brusquement la rue et le délogea si brutalement qu’il se cassa le bras. Une puissante vague de colère parcourut la foule, et les choses auraient pu dégénérer à ce moment-là, mais tout le monde commença à quitter les lieux pour aller à Lincoln Park. Ils avaient décidé de se retenir ce soir-là.
ous fûmes sur place vers onze heures et nous sentîmes immédiatement que l’atmosphère n’était pas la même que la veille, il y avait de la détermination dans l’air, et environ deux fois plus de monde, y compris vingt ou trente prêtres et pasteurs. Quelques casques étaient visibles et un certain nombre d’infirmiers vêtus de blanc avec des brassards de la Croix-Rouge étaient là, mais le parc n’était pas encore le camp retranché qu’il allait devenir. À minuit, les policiers commencèrent à apparaître, ils arrivèrent de l’autre côté de la voie rapide qui constitue la limite nord du parc, ils formaient une rangée compacte, épaule contre épaule, qui s’étendait sur une longueur de cinq pâtés de maisons. Les masques à gaz étaient en évidence. Vers minuit et demi, un agent traversa la voie rapide et commença à donner les « derniers avertissements » dans son mégaphone. Quelques minutes plus tard, une voiture de patrouille occupée par quatre flics armés de fusils quitta lentement la voie rapide et se mit à rouler sur le trottoir, au milieu des gens. Quelqu’un dans la foule, probablement un flic, lança une brique dans le pare-brise. À propos, l’un des aspects les plus insidieux de cette opération de police tout entière fut l’utilisation de « provocateurs poussant à l’affrontement ». Il s’agissait de flics habillés en hippies, dont le boulot consistait à inciter la foule à commettre des actes de violence, justifiant ainsi l’intervention de la police, ou, à défaut, à les commettre eux-mêmes. Il est étonnamment significatif que leurs agents infiltrés astucieusement déguisés aient été si manifestement visibles qu’on ne pouvait les manquer, non pas en raison de leur apparence, qui ne se distinguait en rien de celle des autres, ni même en raison de leurs incitations à la violence, mais essentiellement en raison de la criante stupidité vulgaire et obscène qui caractérisait chacune de leurs remarques et chacun de leurs gestes. Quoi qu’il en soit, lorsque la brique heurta le pare-brise, il me sembla que c’était le signal pour nous de nous tirer de là, et nous amorçâmes notre retraite tranquillement. Derrière nous, la foule entourait maintenant la voiture, lançait des pierres dessus et essayait de la retourner. C’est alors que la police chargea. Ils se précipitèrent en matraquant tous ceux qu’ils pouvaient attraper, tirant des cartouches de gaz lacrymogène devant la foule qui s’enfuyait, de telle façon qu’il fallait soit traverser le nuage de gaz, soit attendre de se faire matraquer. La plupart choisirent les gaz et se retrouvèrent dans la rue du côté sud du parc, avançant à tâtons, le visage ruisselant de larmes. Notre équipe de joyeux drilles se trouvait bien hors de portée des matraques, mais pas des gaz ; personne ne semblait pouvoir échapper aux gaz, le vent leur était favorable et ils en utilisaient une grande quantité. Nous atteignîmes la rue adjacente à l’hôtel d’Allen, pensant que nous étions en sécurité. Ils voulaient nous faire sortir du parc et nous étions maintenant à l’extérieur. Toutefois, nous continuâmes à nous en éloigner à cause des fumées. Un peu avant d’arriver au bout de la rue, nous entendîmes des hurlements devant nous et le bruit croissant d’une course éperdue, puis plusieurs dizaines de personnes apparurent, courant à toute vitesse sur le trottoir dans notre direction. — Ils arrivent ! hurla une fille en nous croisant, complètement terrorisée, suivie d’un garçon d’environ seize ans, un côté du visage couvert de sang. Et puis, derrière cette foule, nous vîmes les flics, poursuivant les gens et donnant des coups de matraque. Nous nous mîmes à courir avec les autres au milieu de la rue, mais presque aussitôt nous rencontrâmes ceux qui couraient en sens inverse. — Va pas par là, mec, dit l’un d’entre eux. C’est pas beau à voir, là-bas. Nous étions pris au piège et pendant un moment ce fut la panique complète, puis quelqu’un (Berendt ou Seaver, sans doute) eut l’idée géniale d’essayer une des portes des immeubles sur notre chemin, et c’est ainsi que nous nous retrouvâmes serrés dans cette petite entrée, juste au moment où déferlait une vague de policiers, emportant tout le monde sur son passage. Nous dûmes nous accroupir afin de ne pas être vus par la vitre de la porte, parce qu’ils se précipitaient dans les encadrements de portes et dans les entrées et délogeaient tout le monde. Nous entendîmes clairement ce qui se passait juste à côté. Et puis ce fut notre tour, évidemment, quatre des plus beaux spécimens s’engouffrant dans le hall avec, sur le visage, une expression de rage qu’il ne m’a jamais été donné de voir. En fait, Genet affirma plus tard sur le ton de la plaisanterie que ce n’était pas des flics du tout, mais des acteurs qui en faisaient un peu trop dans leur rôle de flics. — Espèces de salauds de communistes ! rugit l’un d’entre eux. Foutez le camp d’ici ! Allez, dehors ! Et il leva sa matraque sur la personne la plus proche qui se trouvait être Genet, mais celui-ci, comme le saint qu’il est, se contenta de le regarder en haussant les épaules, levant à demi les bras dans un geste d’impuissance typiquement français. Et la matraque ne s’abaissa pas. Un exemple de plus à mettre au crédit de l’étrange pouvoir que Genet a sur les gens. Au lieu de cela, ils nous poussèrent et nous bousculèrent jusque dans la rue, où il fut question de nous emmener au poste ; mais leur attention fut bientôt détournée par des mouvements plus loin dans la rue et ils s’y ruèrent. Parce que ce n’était pas après nous qu’ils en avaient, mais après les jeunes.
***
J’ai discuté avec Ed Sanders au parc, dans l’après-midi. Les Yippies ont apporté un cochon qu’ils veulent essayer de proposer comme candidat, si toutefois ils parviennent à approcher de la salle. Le cochon est rose et pèse une centaine de livres. Ils le gardent dans un sac en toile. Ce soir, nous allâmes à la Fête de non-anniversaire de LBJ au Chicago Coliseum. Une soirée très entraînante, un public sympa qui réagit avec enthousiasme lorsque furent lus les comptes rendus sur les brutalités policières que nous avions préparés plus tôt dans la journée. La scène de ce soir, au parc, fut certainement la plus étrange que nous ayons observée jusqu’alors. Une centaine de prêtres étaient là, ayant annoncé à l’avance qu’ils célébreraient un service non-stop toute la nuit. Une grande croix (trois mètres de haut, environ) avait été dressée et quelques feux brûlaient tout près. Le déroulement des événements fut identique à ce qui s’était produit les soirs précédents. Seule la présence de la croix, noyée progressivement dans la fumée et les gaz lacrymogènes donnait à la scène une qualité irréelle et cinématographique. Alors que nous fuyions le parc, je fus le témoin d’un curieux incident près du lac. Un jeune garçon à bicyclette, apparemment complètement étranger à la manifestation, roulant sur le sentier extérieur, passa devant six ou huit policiers qui étaient postés là. Ils attrapèrent la bicyclette et, riant aux éclats, poussèrent le jeune garçon dans le bassin. Un photographe se trouvait par hasard à une dizaine de mètres de là et il prit une photo qui fut publiée le lendemain (le mercredi 28) dans le Chicago Daily News.
*** Mercredi 28 août. Ce fut notre plus grande journée, la plus curieuse aussi. Le plan était d’aller en cortège jusqu’à Convention Hall, et donc la foule se rassembla dans Grant Park. À 16 heures, il devait y avoir sept ou huit mille personnes. Daley, le maire, avait refusé d’accorder une autorisation de défiler, et des ordres avaient été donnés pour que tous ceux qui essaieraient soient arrêtés sur-le-champ. À ce moment-là, bien sûr, la Garde nationale était arrivée en grand nombre, massée sur trois rangs le long du parc, côté Michigan Boulevard, tandis que les policiers, ou les « porcs », comme tout le monde les appelait maintenant, occupaient l’autre côté, en face du Hilton. À nouveau, l’ordre de dégager le parc fut donné. Dans ces circonstances (la manifestation étant interdite), il fut décidé qu’il vaudrait peut-être mieux se regrouper ailleurs, préfigurant ce qui devait devenir un exode général. Et c’est ici que l’on peut prouver que la logique des autorités de Chicago était soit insensée, soit sadique, peut-être les deux. En effet, le parc est relié à Michigan Boulevard par plusieurs ponts qui sont aussi les seules issues, mais quand la foule commença à atteindre le pont le plus proche, nous le trouvâmes bloqué par des soldats, baïonnette au canon. Alors que cette foule continuait à s’accumuler près du pont, l’ordre de dispersion fut donné encore une fois. — Hé, pourquoi vous ne vous enfoncez pas ces baïonnettes dans le cul ? suggéra quelqu’un.
a réponse à cette plaisanterie fut une volée de grenades lacrymogènes, et la foule s’éparpilla dans tous les sens à travers le parc. La même chose se passa aux deux issues suivantes, c’était tout à la fois une stratégie de canalisation et de dispersion. — Y a quelqu’un qui a pété les plombs, remarqua Burroughs d’un ton pince-sans-rire. Mais c’était manifestement une tactique de harcèlement des plus ignobles qui allait se retourner contre ses auteurs. La seule façon de sortir du parc, maintenant, était de faire le tour du côté du lac par la voie rapide, ce qui faisait vraiment un grand détour, si bien que lorsque le gros de la foule atteignit Michigan Boulevard et l’hôtel Hilton, ils étaient fous furieux. Les flics aussi, et on pouvait sentir la montée d’adrénaline. Nous avions été séparés dans la confusion générale au parc, et je me retrouvais tout seul devant les portes fermées du Hilton, pris au milieu d’une foule qui bouillonnait, dans une atmosphère de malaise grandissant. Je martelai la porte vitrée. — Je suis client, affirmai-je. — Montrez-moi votre clé. — Elle est à la réception. — Désolé. C’est alors que par pur hasard je vis un type que je connaissais juste au moment où il agitait sa clé devant la vitre. Il put me faire entrer avec lui et nous allâmes immédiatement au bar de l’hôtel qui donnait sur Michigan, ce qui nous mettait aux premières loges pour assister à la mêlée qui suivit. À cet instant, les événements avaient pris l’allure d’un étrange sport-spectacle écœurant. Bill Styron et John Marquand Jr. étaient aussi dans ce bar, et il y avait un côté décadence indéniable dans la façon dont nous étions assis là, verre à la main, regardant ces gosses dans la rue en train de se faire balayer. Les fumées des gaz lacrymogènes commençaient même à s’infiltrer par la porte fermée à double tour, et au plus fort du massacre, cinq ou six gosses furent projetées à travers une vitre sur un côté du bar. Les flics s’engouffrèrent derrière eux. — Foutez le camp d’ici ! hurlait un des flics, ce que les jeunes essayaient de faire le plus vite possible. Mais l’un d’eux avait un problème, un blond, mince, qui devait avoir dans les dix-sept ans. — Je peux pas marcher, dit-il. — Tu vas te tirer d’ici, espèce de petit salopard ! dit le flic qui lui donna un coup de matraque en travers du visage. Deux autres l’empoignèrent par la chemise et se mirent à le traîner sur le sol du bar et à travers le hall d’entrée. Près de moi, un homme entre deux âges, portant un chapeau de paille avec un bandeau au nom de Hubert Humphrey, observait la scène avec dégoût. — Ces foutus jeunes, marmonna-t-il. Je n’en ai pas encore vu un seul qui soit propre. Puis il se tourna vers la rue où, à cet instant, un escadron volant de casques bleutés et de masques à gaz chargeait à coups de matraques ce qui, de toute évidence, était une foule de passants. — Nom de Dieu, grommela-t-il. Je préférerais vivre dans un de ces foutus États policiers plutôt que d’avoir à supporter ce genre de choses. n
Publié dans Esquire en novembre 1968 sous le titre original de « Grooving in Chi » Traduction > François Happe © 1968, The Terry Southern Literary Trust. Cet article est reproduit avec la permission du Terry Southern Literary Trust avec l’accord de Susan Schulman, Agence littéraire.

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Aux Armes Citoyens ! Plaidoyer pour l’autodéfense
A bas le Parti Vert ! Vive l’écologie !
Quand on aime, il ne fait jamais nuit
Vive Le Pen !
Les intellectuels jugent les médias - Tome 1
Les intellectuels jugent les médias - Tome 2
Faut-il avoir peur de francs-maçons ?
Cantines : le règne de la mal-bouffe ?
Les homosexuels font-ils encore peur ?
Pour ou contre l’homéopathie ?
Pour ou contre la garde alternée ?
Peut-on tout dire ?
Les Français sont-ils antisémites ?
Faut-il interdire les écrans aux enfants ?
Faut-il être plus sévère avec nos enfants ?
Faut-il croire les journalistes ?
Faut-il avoir peur des religions ?
Et si on jugeait les juges ?


