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Presse

Chers confrères,

par Jacques Colin

Springer a jeté l’éponge. Il n’y aura pas de Bild à la française. Ouf de soulagement de tous ceux qui préfèrent le confort douillet - et mortifère - des bonnes vieilles habitudes aux rigueurs de la concurrence. Et ricanements des éternels bien-pensants, toujours prêts à stigmatiser la presse populaire. Jacques Colin a travaillé sur le projet français. Il revient effaré, sur l’accueil qu’on a réservé ici au projet du quotidien de Hambourg.

J’avoue. J’ai fait partie de la quarantaine de Français qui collaboraient à la réalisation du « Bild à la française ». Je ne suis mandaté par personne, mais je pense qu’ils s’associeront volontiers à moi pour vous remercier du soutien constant que vous avez apporté à ce projet. Et pourtant, vous n’aviez pas la tâche facile.

Les journalistes du « Bild à la française » refusant de lâcher la moindre information, vous avez fait l’ef­fort d’acheter Bild pour en percer le honteux mystère. Certes, vous n’êtes pas allés jusqu’à apprendre l’allemand, mais vous avez, chaque jour, regardé les images. Et chaque fois que vous trouviez un cadavre ensanglanté, une femme nue, un enfant défiguré par un molosse, vous avez fait une encoche.

« En France, on célèbre l’ouvrier de 1936 partant en congé sur son tandem, mais on se pince le nez lorsque "Camping" fait 5 millions d’entrées. »

Très vite, vous vous êtes fait une religion : sous couvert de défendre le peuple, Bild avait d’abord la volonté de le manipuler, c’était juste un torchon trash. « De droite », ont ajouté à tout hasard ceux qui balbutiaient trois mots d’alle­mand. Voire « catholique », comme M. Kai Diekmann, ou comme ce Wagner, l’auteur d’un billet quotidien qui n’hésitait pas à reconnaître que face à certaines questions, il ne savait que s’agenouiller et prier…

Le pape, des hommes politiques de droite caressés dans le sens du poil, du sang, du people et des femmes nues, il y avait là de quoi s’inquiéter : qui oserait, en France, publier un journal fondé sur le choc des mots et le poids des photos ?

Malgré ce tableau repoussant, des journalistes français ont continué à rejoindre le projet, venus du Point, de L’Express, de L’Expansion, du Parisien, voire, pour certains, anciens du Monde et de Libération. Prêtant peu d’attention aux incantations de la profession (auxquelles il fallait ajouter un discours évoquant, n’ayons pas peur des mots, la mort programmée de l’ensemble de la presse quotidienne régionale !), ils travaillaient à leur projet : créer, dans ce pays d’Europe où on lit le moins de quotidiens, un journal accessible à des lecteurs d’origine modeste.

L’équipe de graphistes s’était attachée à trouver une maquette mêlant le grand spectacle « à la Bild » aux recettes plus classiques des tabloïds britanniques, une touche adoucie visant à ne pas dérouter le public français. Le directeur de la rédaction, ses adjoints et un pool de rédacteurs en chef élaboraient une charte éditoriale fondée sur une intention digne d’une école de journalisme : privilégier une information délivrée dans un langage simple, décrypter, fuir le commentaire et le remplacer par des illustrations et des infographies.

Nous avons réalisé une série de numéros zéro qui ont reçu un bon accueil lors des tests menés auprès d’échantillons souvent non-lecteurs de quotidiens. Encore une démarche suspecte : en France, on aime défendre le peuple, mais on évite de le fréquenter. On célèbre l’ouvrier de 1936 partant en congé sur son tandem, mais on se pince le nez quand «  Camping » fait 5 millions d’entrées.

Au matin du 6 juillet, certains d’entre vous ont regretté les 300 emplois directs perdus, l’ému­lation qu’aurait créée l’apparition d’un concurrent pugnace dans un environnement frileux où l’on maintient en vie des ânes morts à grand renfort d’argent public. Mais il était clair que la presse française « l’avait échappé belle ».

La voilà donc rassurée : les ventes vont continuer à s’éroder, mais ce sera la faute des lecteurs, qui n’ont rien compris. D’autant que, lorsqu’ils sont 4 millions, comme ceux de Bild, ce sont « 4 millions d’idiots », ainsi que l’a résumé, sur un forum Internet, un intervenant anonyme et indigné. Cela ne concerne certes pas les quotidiens français, qui se satisfont de ne pas avoir de lecteurs. On les comprend : si c’était le cas, il leur faudrait apprendre à écrire pour eux.


 
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