Revue Médias
Accueil du site > La Revue-Médias > n°2 > Claude Imbert, l’homme qui fait Le Point
A contre-courant

Portrait :

Claude Imbert, l’homme qui fait Le Point

par Pierre Veilletet

Après le portrait de Bruno Frappat, voici celui d’un professionnel qui a longuement servi l’AFP, refondé L’Express, et créé - en 1972 - un titre dont il demeure l’éditorialiste.

Claude Imbert n’est peut-être pas le meilleur des exemples à fournir aux apprentis journalistes d’aujourd’hui. Vocation ? A-t-il, comme il serait souhaitable, entendu à l’âge prépubère, tandis qu’il vaquait dans le causse rouergat, cette voix pressante, peut-être celle de Jaurès, qui l’enjoignait de renoncer au monde pour mieux le refaire, à l’aide de papier et de crayon ? Il ne s’en souvient pas... A-t-il, la sagacité venue, appris à discerner sous la rugueuse écorce de l’imam, le brave type qui n’aspire qu’à la libre circulation des idées laïques et à l’émancipation des femmes ? De récentes prises de position nous interdisent de le penser... A-t-il, sentiments en bandoulière et catéchisme sous le bras, tenté d’éclairer de ses lumières les ténèbres qu’il traversait ? Pas davantage, on le craint... En revanche, si l’on cherche du sur mesure plutôt que de la confection, si l’on veut un confrère à l’ancienne, porté à l’examen du terrain plutôt qu’à l’a priori, le créateur et toujours éditorialiste du Point constitue un cas d’école.

L’affaire s’engage entre deux guerres et sous le signe du scorpion, à Quins près de Naucelle (ses tripoux) non loin de la capitale ruthénoise : en Aveyron. Père est fonctionnaire des impôts et mène au mieux une de ces carrières que la République, dispensatrice de bons points, échelonnait savamment. Mère, c’est plus rare à l’époque, travaille dans l’institution la plus solennelle de l’État, la Banque de France. Elle achèvera son parcours avec le grade inouï et oublié de « Dame principale »... L’ascenseur social emprunté avec détermination par les parents laisse le petit garçon à l’étage prévisible du gardiennage. Féminin. Ce qui explique, chez le sujet, un regard qu’on devine enclin à se porter avec gourmandise sur la Création du Monde ou les miniatures de Pierre Molinier.

Il y a aussi, pour marquer l’enfant, le grand-oncle de Sévérac-Le-Château, bourgade fortifiée de l’Aveyron, dont jadis le seigneur absolu, Louis d’Arpajon - faut-il y voir, après coup, une influence inconsciente ? - avait mis son épée au service de l’ordre de Malte, dans sa croisade contre les Turcs... Le vieil oncle, cheminot, habite une maison du Moyen Age, percée de fenêtres étroites comme des meurtrières. Il est à peu près aveugle. L’écolier lui fait la lecture, une heure et demie par jour. Du classique : « Les Trois Mousquetaires », « Les Misérables » et tout Anatole France, dont l’usage lui est resté, comme le recours systématique au dictionnaire. Quant aux éditoriaux quotidiens de La Dépêche du Midi, il les annone sans y rien comprendre. Cette pratique lui fait entrevoir « un univers complètement fantasmagorique, celui des livres ».

L’apprentissage provincial se poursuit au collège Jean Jaurès de Castres où, déjà, une mésaventure le sert. Collé pour indiscipline chaque jeudi et dimanche, il occupe sa résidence forcée, entre pupitres patinés et odeur d’encre violette, à épuiser le fond de la bibliothèque. Les collections entières, « Nelson » et « Verte », y passent. Certaines œuvres deux ou trois fois dans l’année, à commencer par « Quo Vadis » d’où vient peut-être sa dilection pour l’antiquité gréco-latine, d’autant plus attirante qu’elle fourmille d’allusions lascives. On rêve aussi dans les encyclopédies qui reproduisent « La Mort de Sardanapale » peinte par Delacroix...

Devenu parisien, sous l’Occupation, l’adolescent est naturellement orienté vers la voie littéraire qui mène à Normale en passant par la Khâgne d’Henri IV. L’appréciation d’un de ses professeurs, Étienne Borne, lui met, peut-être pour la première fois, la puce à l’oreille : « De très sérieux dons d’expression pourraient faire songer au journalisme... » On travaille par petits groupes (déjà le besoin d’équipe ?) ; dans le sien apparaissent Pierre Miquel et Vidal-Naquet. On sort en bande, danser au Lorientais ou au Tabou. La petite amie de l’époque, qui deviendra sa première épouse, a un cousin employé au service features de l’AFP. L’occasion, une curiosité grandissante et la nécessité pécuniaire font le larron. En 1950, il a vingt ans, Claude Imbert donne ses premières piges, hétéroclites, du fait divers à la renaissance de la parfumerie Guerlain, en passant par l’information universitaire ou scientifique, jusqu’à occuper le siège de secrétaire de rédaction, qu’il n’était pas dans les habitudes de tendre à un galopin. S’étant bien gardé de préciser qu’il n’avait pas rempli ses obligations envers l’armée française, il postule sans trop d’espoir et encore moins de piston pour un poste à l’étranger. Surprise : Maurice Nègre approuve sa candidature et balaie la question de l’uniforme d’une chiquenaude grand style : « Ça n’a aucune importance, jeune homme. Nous vous enverrons en Afrique, faire quelques heures chez les militaires. »

Voici donc, à l’âge qu’on prête à Tintin, Claude Imbert embarquant à Bordeaux pour Brazzaville, via Dakar. A lui les Afriques, occidentale et centrale, où il ouvre des bureaux pour l’AFP et couvre l’actualité d’un territoire vaste comme plusieurs fois la France. Lorsque ses loisirs le lui permettent, il s’adonne au grand reportage sur la totalité du continent non francophone, du Caire à Accra, de Nairobi à Luanda. Seule l’Afrique du Sud échappe à son zèle. Déjà très pro. Supérieurement organisé. C’est un temps de baraquement pour petits Blancs, d’interminables navigations fluviales, de coucous hasardeux et de tortillards asthmatiques. C’est du 24 heures sur 24, car la fièvre indépendantiste se déclare un peu partout. Il a appris à en connaître les propagateurs et tisse des réseaux dont il laisse, en passant, imaginer la qualité : « Si on voulait rencontrer Mobutu, il fallait venir dîner chez moi. » N’empêche : la tâche est gigantesque et l’oblige à rémunérer (si les libéralités de l’AFP méritent ce terme) un informateur régulier en la personne d’un jeune homme à peine plus âgé que lui et qui n’a pas encore fondé le Mouvement national congolais : Patrice Lumumba. A titre personnel, on regrette infiniment de n’avoir pu croiser dans la savane le tandem Imbert-Lumumba. Il faut croire que celui-ci n’était pas si sympathique aux autorités belges puisqu’elles expulsèrent du Congo ce journaliste français aux « complaisances révolutionnaires notoires ».

De sa période africaine, outre les souvenirs picaresques qu’on imagine, l’ancien agencier itinérant retire une conviction : « J’ai tout de suite pensé inéluctable le cycle des indépendances. » Rien d’étonnant à ce qu’il soit affecté, dès son retour à Paris en 1959, à la couverture des affaires algériennes. Côté FLN, cela va de soi. Rue des Entrepreneurs à Tunis, il retrouve d’utiles connaissances africaines. C’est une chose d’être incomparablement informé par et sur Boumedienne, et d’avoir acquis la certitude que, là encore, l’issue était fatale ; c’en est une autre de diffuser cette analyse sacrilège sur le fil de l’AFP. Longtemps maintenu au « frigo », l’article finit par recevoir l’imprimatur du P.-D.G. historique Jean Marin soi-même (à moins que ce dernier ne soit allé le chercher plus haut). L’intéressé se borne à observer : « Cet article a changé ma vie. Je m’apprêtais à revenir au labeur plus ou moins obscur dévolu à mon rang et je me suis retrouvé promu à la rédaction en chef à 29 ans. Il faut savoir ce qu’étaient à l’époque les hiérarques du siège, la vieille garde d’Havas, furieusement Algérie française. Debré les bombardait presque quotidiennement de coups de téléphone comminatoires. » Cela n’empêche pas le jeune homme de prendre la très enviable direction du service politique. Ni d’en démissionner deux ans après.

Nouvelle rencontre, nouveau coup de pouce du destin. L’ami Georges Suffert organise un déjeuner avec Jean-Jacques Servan-Schreiber, wonder-boy des années 60. Le patron de L’Express prédit la fin du gaullisme, faute de relève. Le jeunot de l’AFP risque un point de vue opposé : il y aurait, autour de Georges Pompidou et de L’Essor du Limousin, des débutants aux dents longues, nommés Mazeaud, Charbonel, Chirac. Une prochaine élection partielle en Corrèze allait permettre d’étalonner leur poids. Deux jours après le scrutin et le résultat qu’on devine, J.J.S.S, qui n’est pas homme à barguigner, propose la rédaction en chef politique de L’Express à l’audacieux pronostiqueur. Celui-ci n’hésite pas davantage. D’une part, il se voit mal rempiler pour 30 ans dans une institution dont il connaît déjà les détours. D’autre part, L’Express lui offre le salaire de Jean Marin (ou ce qu’il croit être le salaire de Jean Marin) et, à brève échéance, une aventure exaltante : transformer de fond en comble le journal d’opinions, alors très éditorialisant, pour en faire un news magazine français.

« Moins ontologiquement méchant que Mauriac, moins vachard que Revel, Claude Imbert ne se croit pas obligé d’en découdre à tout bout de champ. »

Après avoir été l’agent modèle du service public, Claude Imbert devient, dans le privé, une sorte d’ingénieur en information, garant de la nouveauté, doté de moyens auxquels l’AFP ne l’a pas habitué. « Je vous jure, dit-il, qu’à un certain moment Jean-Jacques aurait pu acheter sans coup férir et Le Figaro et Match, qui étaient d’ailleurs les titres les plus bluffés par sa réussite. »

Tout se passe idylliquement jusqu’à ce que le patron, qui montrait déjà certains symptômes de « Kennedysation », se découvre une vocation politique et considère L’Express comme son bailleur de fonds. « Avec les lois actuelles », Claude Imbert sourit, « J.J.S.S aurait été condamné à coup sûr pour abus de biens sociaux. » Ce reniement du projet initial conduit au clash, mais sans tourmente mélodramatique, avec les manières. Imbert et neuf de ses collaborateurs quittent la rue de Berri en 1970. Jean Prouvost bondit sur les dissidents, persuadé qu’il va ainsi mettre la main sur les artisans d’un succès qui trouble son sommeil et en faire bénéficier Match. Fait inimaginable aujourd’hui, il les engage tous (à l’exception d’Olivier Chevrillon qui reviendra au prochain épisode) avec ce commentaire : « Puisqu’il paraît que vous volez en bande... » Match ne sera pas le second news magazine français, mais le souhaitait-il vraiment ?

1972. Hachette finance la naissance du Point (revoici Chevrillon) dans un septicisme décourageant : « Sous-marin de Chaban »... « produit publicitaire aberrant »... Marcel Bleustein-Blanchet, rassurant : « Je ne vous donne pas une chance sur cent. » Cependant, la mort subite du nourrisson est évitée et les changements d’actionnariat digérés. Peu à peu, le « journal des journalistes » trouve sa place, et même des annonceurs. Peu à peu, le réfractaire au genre est devenu un éditorialiste fameux, qu’Europe 1 sollicite. Des explications rationnelles sous-tendent-elles ce miracle ? « Nous ne sommes pas stupides », dit un successeur de Bleustein. « Il est clair qu’avec Le Canard Enchaîné, qui ne fait pas de pub alors qu’il pourrait en avoir autant qu’il veut, et Télérama qui n’est pas si mal pourvu, Le Point est sans doute l’un des rares magazines français qui touche non un lectorat captif, mais fidèle, ce qui est autrement intéressant... »

Explications journalistiques ? Un transfuge du Point : « Comme on dit chez moi, Claude a oublié d’être con. Je n’ai jamais rencontré un patron de presse qui, à ce point, sans jeu de mot, soit capable de prendre en compte l’air du temps, même s’il n’en partage pas l’esprit. En plus, il sait déléguer, faire confiance, quand il éprouve cette confiance. Bref, il est tout à fait étranger à cette gestion hystérique que je vois à l’œuvre aujourd’hui et qui fait tant de dégâts... » L’aimable « il a oublié d’être con », Jean Ferniot, beau-frère de J.J.S.S, qui lui a remis jadis les clés de L’Express, membre comme son vieil ami du Club des Cent (sorte de ligue d’ascètes) et du jury du prix « Aujourd’hui », le formule plus élégamment : « Cultivé. Extrêmement cultivé. Et ce savoir est mis au service du journalisme. Car Claude est, pour moi, d’abord un journaliste, y compris dans ses livres, un homme de métier, profondément marqué par une exigence d’agencier, qui l’amène à détester l’extrapolation. Comme éditorialiste aussi il part de là, des faits. »

Quelques petits défauts tout de même ? Fût-ce sous couvert d’anonymat, les témoins ne se bousculent pas. « Amical certes, rond et tout, mais clanique. Si vous n’êtes pas des siens, vous n’existez pas... », « Libéral ? Mon œil... Louis-Philippard... Versaillais refoulé... », « Vous soutient d’une façon extraordinairement sympathique et peut vous oublier aussi vite pour des raisons qu’il est seul à connaître... », « Sybarite... »

Bon, arrêtons-nous à l’infamie essentielle : Imbert comme expression achevée du conservatisme, réactionnaire scrogneugneu, Imbert islamophobe. Sur cette dernière position, assumée, l’objectivité oblige à relever que la garde à vue médiatique fut de courte durée. « Je maintiens ce que j’ai dit et que je pense, après des centaines d’autres d’ailleurs, tout en vous faisant observer que mes amis beurs, pas de vagues relations, des amis de toujours, ont pris ma défense. » Jacques Julliard, un de ses interlocuteurs radio-TV de gauche, après Jean Daniel (1976) et Serge July (1983), dans ces débats où Claude Imbert porte la casaque de l’homme de droite fréquentable : « C’est un conservateur, absolument, mais compliqué. Par exemple, il a une ouverture insoupçonnée aux mœurs, aux évolutions, qu’il les approuve ou pas. C’est un libéral, très marqué par le modèle américain, mais capable d’admettre que George Bush n’est pas bon. Il ne se braque que lorsqu’il est question de sacré et de sacrifice. Sauf qu’il est prêt à défendre ce qu’il réfute, la culture chrétienne, parce que celle-ci fait partie du socle des valeurs constitutives de sa formation. Quelque chose qui nous a constitués, qui a cimenté la société de confiance et qui s’effondre, il ne peut pas s’y résoudre... » Jean Ferniot : «  Je crois que c’est un cas assez peu répandu, mais cela existe, de laïc conservateur. »

Transition facile : un tel cas ne peut qu’aimer la civilisation gréco-latine, préférer les maîtres anciens aux maîtres à penser actuels. Sénèque plutôt que Sartre... Epicure ? Montaigne ? Certainement, le gentilhomme bordelais convient-il à merveille à celui qu’on a surnommé « l’extrémiste du juste milieu ».

Ayant eu trois carrières en une seule vie et, comme Cadet Rousselle, trois maisons, Claude Imbert est-il bon enfant ? Moins ontologiquement méchant que Mauriac, moins vachard que Revel, il ne se croit pas obligé d’en découdre à tout bout de champ. Un homme aussi épris de la vie et de ses plaisirs peut-il s’assombrir au point que la tentation crépusculaire et le pessimisme vaticinant s’emparent de lui ? Un homme qui aménage son temps de façon à ne jamais négliger de travailler quotidiennement son violon, s’interrogeant non sur l’agilité de la main gauche mais sur le risque qu’avec l’âge, la « pesée de densité » vienne à lui faire défaut (comme ce fut le cas pour le grand Francescati), « pesée de densité » qu’il assimile volontiers au mouvement du swing en golf, une autre de ses activités réparatrices. Cet homme qui n’a détesté ni Lumumba, ni Mitterrand, ni le cardinal de Bernis, ni Christian Constant, ni les femmes : est-il bon ? Est-il mauvais ?

Le signataire de ces lignes, observant la distance professée par son sujet, laisse évidemment au lecteur le soin d’en décider -si toutefois il y a lieu de se poser semblable question !


 
Contacts | Mentions légales | Plan du site | | | Suivre la vie du site RSS 2.0 | [Site Oniris Productions sur Spip]