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Colombe, le moineau du PAF

par Yves Harté

Comment faire parler les autres quand on ne veut pas parler de soi ? C’est ce qu’a réussi Colombe Schneck qui, de cet exercice d’évitement mutique, a fait un métier. Portrait d’une "fausse fragile".

Colombe Schneck explore consciencieusement l’envers du décor du journalisme tous les jours à 9 h 30, sur France Inter, en convoquant des invités a priori ravis et qu’elle met sur le gril de sa voix précipitée. Soit l’inverse de ce que furent les silences de Denise Glaser pour la même conclusion. Bien souvent, l’invité en sort en ayant dit ce qu’il voulait cacher ou n’avait pas prévu de dire.

Il fut un temps où Colombe Schneck n’avait pourtant pas envie de parler dans un micro, encore moins d’apparaître à la télévision. Elle voulait écrire dans un journal. De préférence dans un grand journal du soir. Les destins contrariés existent. Le sien en est un. Si l’on doit reprendre l’histoire de cette jeune fille bien sous tous rapports — enfance bourgeoise dans le VIe, études parfaites, mariage dans le Lubéron —, qui n’a gardé de sa prime jeunesse qu’un sourire à la fois triste et interrogateur, c’est bien celle-ci.

Colombe Schneck a dû naître dans les livres et les papiers des journaux. Ce qui l’anime, au point d’être devenu une passion, est la recherche exclusive de ce qui se dissimule derrière l’article, le mot, le paragraphe, la virgule, bref ce qui relève du mystère une fois l’article « bouclé ». « Depuis que je suis enfant, dit-elle, je n’ai eu qu’une seule passion : lire. J’adorais les journaux. Non seulement ce qu’ils disaient, mais également leurs lettres, leur graphisme, la façon dont ils étaient composés. Au fond, tout ce qui avait à voir avec l’imprimerie m’intéressait. »

"Sa petite chérie", éditions Stock, janvier 2007.
"Sa petite chérie", éditions Stock, janvier 2007.

« Elle parle comme elle interviewe, avec des interruptions, un débit saccadé, des mots qu’elle avale. »

On aurait tort d’imaginer que sa trajectoire fut linéaire. Elle fut plutôt mouvementée, à l’image de cette journaliste volubile, curieuse de tout et toujours ailleurs, portant un bref regard sur vous, remuant brusquement une cuillère autour du rond de citron dans son Perrier, s’enfermant dans des silences qui semblent vous exclure. On ne sait si on l’ennuie ou si elle vous a entendu. Et quand elle répond, on croit l’entendre à France Inter. Elle parle comme elle interviewe, avec des interruptions, un débit saccadé, des mots qu’elle avale et parfois des gloussements, un rire qui n’appartient qu’à elle et dont on ignore s’il relève du sanglot ou du fou rire. Étrange Mlle Schneck qui va de l’enquêtrice acharnée à la questionneuse candide. Au vrai, il y a des deux chez elle, ce qui nous ramène en arrière.

Naissance en juin 1966. Mère discrète. Père qui n’aime pas la télévision. Il autorise rarement « L’Île aux enfants » et recommande « Apostrophes » dès l’adolescence. Il meurt en 1989. Colombe a 23 ans. À l’écouter, on devine l’étrange atonie d’une famille multiple, les grands silences des dimanches après-midi et le curieux domaine que l’enfant arrive seule à construire. « J’ai très vite voulu écrire et on m’a très vite dit que ce n’était pas pour moi. » Le regard fuit. On ne saura donc pas s’il s’agissait d’un vertueux conseil professoral ou de la fausse amitié d’un condisciple.

A 25 ans, elle part à New York pour deux années de bonheur après Sciences Po Paris. « Là, j’y ai lu ce que je trouvais de plus intéressant, de plus intelligent et de plus indémodable dans le domaine journalistique. J’ai toujours rêvé qu’un style inspiré par le New Yorker débarque un jour en France. » À défaut, elle rêve de travailler au Monde, pige pour Télérama et s’entend répondre, comme de nombreux journalistes débutants, qu’il n’y a pas de place pour elle.

« Tu ne sais pas écrire. J’ai tellement entendu cette phrase que je me suis intéressée à la télévision. » C’est ainsi que la jeune femme dont les papiers sont refusés, qui mange les mots quand elle parle, oublie une conjonctive sur deux, mais possède une belle ténacité et un sourire désarmant, débarque un beau jour sur un plateau de télévision.

«  Daniel Schneidermann a été le premier à me donner une chance, il y a douze ans. Ça paraît de la paléontologie, mais c’était la première émission qui permettait un décryptage des médias. Jamais on n’avait fait ça. J’en conserve deux souvenirs pour la vie : la rencontre avec la mère d’une petite fille enlevée et tuée par Dutroux et la façon lumineuse dont elle arrivait à dire l’absence et la peine. Puis ce reportage en 1995. J’avais une toute petite caméra. je suivais les journalistes qui suivaient les candidats. Aujourd’hui, cela semble évident, à l’époque c’était une nouveauté. » Ce fut pendant quatre ans la rencontre télégénique entre une jeune Française peu affirmée et l’émission la plus pointue de carottage des journaux.

Le froid qui suivit avec Daniel Schneidermann est éludé. A-t-il été jaloux ? Ou simplement n’a-t-il pu supporter que quelqu’un qu’il avait « découvert » puisse aller ailleurs ? Elle n’en sait rien et ne veut pas savoir. « “Arrêt sur images” a été pour moi la matrice de mon histoire professionnelle et surtout m’a permis de comprendre ce qu’était la télévision : beaucoup d’adrénaline et le plaisir narcissique de savoir que l’on apparaît. »

Il y a chez elle une double nature, douce et animale, même si elle estime qu’elle est « plutôt une fille gentille ». Frédéric Schlesinger, directeur de France Inter qui l’a engagée l’an passé et récemment confortée dans la tranche horaire matinale n’en dit pas autre chose : « J’ai tout de suite adoré ce personnage atypique. Je l’ai entendue par hasard chez Stéphane Bern et l’ai engagée par conviction dans une grille que je voulais aménager. J’ai tout de suite compris que ce joli petit moineau transmettait beaucoup plus d’émotion qu’on en pouvait imaginer quand on la voyait. » L’histoire relève du conte.

Colombe Schneck, déjà chroniqueuse sur i-Télé dans une émission matinale, est invitée pour parler de son premier livre dans l’émission de Stéphane Bern. Or, quel était le thème de son premier livre, qu’elle se résout à écrire en dépit des conseils déjà reçus sur ses dons en la matière ? La façon dont les journaux des années 1950 relatent l’assassinat d’un M. Schneck dont elle découvre qu’il n’était autre que son grand-père. Fait divers curieusement traité, premier jet d’écriture, interview d’une grand-mère comme extirpée d’un roman russe : tout se trouve réuni pour projeter Colombe dans un autre univers et lui permettre de passer de la simple observatrice à l’interrogatrice. Stéphane Bern, bluffé par le naturel de la romancière, lui demande alors de tenir une chronique dans son émission. Voilà comment débute une carrière de radio.

« C’est une fausse fragile, assure Jean-Marc Roberts, son directeur éditorial chez Stock. Et comme tous ceux qui s’imaginent paresseux, elle a une immense capacité de travail jointe à une douceur belliqueuse qui exclut la violence. Cette vraie volonté fait qu’elle arrive à ce qu’elle a décidé. »

Comment un phrasé atypique a pu à ce point conforter une audience et révéler une personnalité ? « Tous ceux qui m’ont fait confiance connaissaient mes défauts et les ont transformés en qualités. Je préfère qu’on retienne les réponses qu’on me donne plutôt que les questions que je pose. »


 
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