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Mediamorphose - dossier

Conjugaison et déclinaison du verbe "lire" sur TF1

Où il apparaît qu’une émission littéraire grand public navigue entre exigence et divertissement...

Le 7 octobre à minuit et demi sur TF1, Michel Field présente le premier numéro de sa nouvelle émission, « Au Field de la nuit ». Le site de la chaîne annonce un «  magazine conjuguant littérature et culture ». Si l’horaire n’a rien à envier à celui du défunt « Vol de nuit », si la formule - inviter des auteurs aux côtés d’un animateur capable de les interviewer - est ancienne, la promesse, rebaptisée « concept », est tout autre.

L’« animateur érudit » promet un « aspect novateur » susceptible d’assurer une «  ambiance chaleureuse » : « un public participatif d’une vingtaine de lycéens ». Cette formulation sous-entend que parler de culture, et plus spécialement de littérature, fait craindre l’ennui, le jargon, l’entre-soi. Même la nuit, entre une série, une émission de conseil (« Le Grand Frère ») ou un magazine (« Enquêtes et révélations »), voire « Star Academy », ce risque est à exclure pour une chaîne qui se dit à l’écoute de ses téléspectateurs et de leurs désirs immédiats.

Lors de cette première émission, le ton est donné : Michel Field invite Michel Leeb à parler de son expérience d’enseignant, et celui-ci assure : « Je m’amusais beaucoup et mes élèves aussi, d’ailleurs ». Le mot magique est lâché.

Comment l’émission culturelle espère-t-elle éviter l’écueil  ? En faisant intervenir «  un public participatif d’une vingtaine de lycéens ». Double joker  ! En effet, les lycéens vont être incités à lire en échange d’un passage à la télévision et les téléspectateurs seront représentés auprès des auteurs invités par un lectorat étranger au sérail : « Nous avons voulu tordre le cou de l’idée reçue selon laquelle les jeunes ne lisent plus. Par leur présence, nous aurons droit à un avis plus inattendu, moins consensuel », explique le site de l’émission. Reste à analyser le déroulement réel.

« Un public [...] de lycéens »

Le décor évoque un salon dans lequel sont assis les invités, l’animateur et les chroniqueurs. À l’arrière se tient le public, constitué vraisemblablement - ce n’est pas vérifiable en cours d’émission - des «  classes  » annoncées, limitées à « une vingtaine d’élèves » (chanceux enseignants ou effectifs triés  ?).

La caméra montre une majorité de jeunes filles, dont l’allure ne contredit en rien ce que l’on peut observer à proximité de tous les lycées  ; une diversité ethnique de bon aloi est repérable, sans ostentation. Les attitudes sont aussi celles de la tranche d’âge : cheveux que l’on remet en ordre d’un revers de main, rire sous cape, regards panoramiques sur l’ensemble du décor...

« Public participatif »

Michel Field se montre modérément soucieux de ce public scolaire : alors qu’il définit l’Oulipo pour illustrer l’effort à consentir en début de nombreux romans, il cite : « Longtemps je me suis couché de bonne heure. » Sans nommer Marcel Proust...Ainsi s’adresse-t-il à deux catégories : celle des connaisseurs qui saisissent les allusions, et celle des profanes qui, ne les percevant même pas, ne s’en vexent donc guère.

Les interventions sont sages : « nos » jeunes savent se tenir... Ceux qui prennent la parole sont postés au premier cercle, donc faciles à cadrer. La plupart ont l’air de réciter leur question : le 20 janvier, Jean-Pierre Luminet, auteur de « L’Œil de Galilée » (J.C. Lattès) explique que le savant avait observé à la lunette astronomique ce que Kepler avait calculé. À peine a-t-il fini de parler qu’Aurélie, élève de seconde, demande : « Pourquoi ce titre  ? ». Aucune impatience : l’astrophysicien répond calmement, Aurore écoute sous le regard de la caméra. Chacun est parfait dans son rôle, celui qui explique, celle qui demande, même si l’explication a déjà été fournie juste avant la question  !

Les appréciations sont pour le moins profanes : le livre est « simple à comprendre  ». Il n’oblige pas à réfléchir. Les descriptions sont « jolies ». L’histoire « a bien fini ». Parfois les observations sont plus consistantes : Marcy, élève en 1re ES à Alfortville, dit à Chloé Delaume (« Dans ma maison sous terre », Seuil) son bonheur à la lecture d’un livre « glauque » qui lui rappelle Baudelaire et son propre univers d’écriture. Ainsi se construisent des échanges respectueux entre ces jeunes et les auteurs qui se déclarent heureux d’avoir à préciser tel ou tel point qui, justement, leur importait particulièrement.

Parfois, cependant, la critique surgit : Sabrina a trouvé le roman d’Aurore Guitry (« Les Âmes fardées », Calman-Lévy) « difficile à lire avec ses trois histoires emmêlées »  ; et la jeune écrivaine s’excuse : « Désolée, ce n’était pas mon objectif  ; j’en prends note et je ferai attention la prochaine fois.  » Deux semaines plus tôt, Chloé Delaume affirmait : « Je ne me préoccupe pas de mon lecteur, je travaille sur un objet ou des notions. »

De brèves tentatives de provocation se font jour : Selim trouve Charles Dantzig (« L’Encyclopédie capricieuse du tout et du rien », Grasset) « prétentieux » d’étaler une culture qu’il balaie d’un péremptoire « Trop de savoir tue le savoir », mais il se laisse vite ramener à la raison et admet après la réponse de l’auteur : « Je comprends l’explication. »

Un « animateur érudit »

Field ne réunit pas que des auteurs consensuels d’ouvrages légers : les romans complexes de par leur thème ou leur forme littéraire ne sont pas rares, ce qui le conduit par exemple, le 6 janvier, à introduire en ces termes un titre moins exigeant : « Pour parler de bonheur quand même un peu... » Souvenir d’un contrat implicite avec le téléspectateur  ? Toutefois, il ne manque jamais de faire un plaidoyer discret pour que les élèves acceptent l’ascèse qu’exige l’accès à des textes rugueux : « Accrochez-vous  ! »  ; Michel Field prône l’épreuve, souvent austère, de l’initiation aux œuvres denses.

« Au Field de la nuit » ne trahit pas la ligne éditoriale de TF1, mais la compétence et le sens pédagogique de l’animateur la rendent compatible avec une approche qualitative de l’actualité littéraire. Diffusé à une heure confidentielle, ce programme communique des messages alternant de véhéments reproches d’ennui et l’enthousiasme d’avoir trouvé une émission culturelle riche, également ouverte à la parole de lecteurs novices. Parole dont nous venons de voir qu’elle était très encadrée et soigneusement polie pour entrer dans le cadre général d’une chaîne au service d’un public populaire. 


 
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