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Au-dessous de la mêlée

Maltraités par les médias...

Corinne Lepage : "Les stars du journalisme tiennent tout"

par Emmanuelle Duverger et Robert Ménard / Photos : Pierre-Anthony Allard

Candidate isolée, l’ancienne ministre de l’Environnement dénonce la « stratégie de l’évitement » et les médias asservis...

Comment êtes-vous traitée par les médias ?

Globalement, très mal. J’ai droit au mieux à une indifférence polie, au pire à des entreprises de désinformation avérée comme cela a été le cas de la part d’un hebdomadaire. Cela se traduit notamment par une exclusion pure et simple des sondages qui ne sont pas des intentions de vote. Dans Paris Match, par exemple, je faisais partie d’un panel de candidats à propos desquels ces questions étaient posées : comment jugez-vous l’action d’Untel, souhaitez-vous qu’il monte dans les sondages, etc. ? À partir du jour où j’ai saisi le procureur Nadal du cas de monsieur Woerth, je n’y étais plus…

C’est vraiment lié ?

J’ai disparu le mois suivant… Je demande régulièrement des sondages à l’Ifop pour savoir où j’en suis. Grosso modo, j’obtiens entre 47 et 50 % d’opinions favorables. Mais ces chiffres ne sont jamais repris par les médias. Du coup, personne n’est au courant.

C’est une stratégie volontaire des médias ?

Je n’ai jamais manifesté un amour immodéré pour la manière dont le président de la République gère la France. Or vous connaissez comme moi les liens qui peuvent exister entre certains médias et le pouvoir… Voilà le résultat : ce que j’appelle la stratégie de l’évitement. Vous n’existez pas. Et quand vous n’apparaissez plus dans les sondages, vous vous effacez, naturellement. Par conséquent, je ne suis pas invitée dans les émissions politiques importantes. Pourtant, je suis plutôt crédible, j’ai été ministre, j’ai déjà été candidate à la présidentielle. Je suis en mesure de proposer quelque chose de cohérent aux Français. Mais dans la majorité des cas, on ne m’interroge que sur mes 50 0 si gnatures … Comment voulez-vous convaincre des gens de voter pour vous quand la seule image qu’on leur renvoie est celle de quelqu’un qui cherche ses signatures ?

L’arrogance journalistique existe ?

Bien sûr. Certains ont trois fois moins que mon âge, n’ont pas fait grand-chose de leur vie, ont un niveau d’études moitié moins important que mon bagage universitaire, et se permettent de me traiter comme une petite fille. Franchement, je ne me pose pas en victime mais il y a quelque chose qui ne tourne pas rond. C’est grave car cela dépasse le cas Lepage : c’est la démocratie qui est menacée par le miroir déformant des médias asservis.

Vous ne le leur dites pas ?

J’ai horreur d’attaquer les gens. J’aime mieux le combat sur le fond que le poing dans la gueule. Sauf si on touche à mon éthique. Là, je sors de mes gonds… !

Le film « Les Nouveaux Chiens de garde » affirme qu’une trentaine de journalistes stars forment une caste qui tient les médias, de la même famille que les industriels et les politiques. Avez-vous ce sentiment ?

Très clairement. Notre système est totalement bloqué. Par des gens qui ont intérêt à ce qu’il le soit. Et qui font régner la peur… La France est aujourd’hui sclérosée par une petite élite qui tient tout, avec des liens extrêmement forts en son sein. Exactement ce que décrit Sophie Coignard dans son dernier livre : « L’Oligarchie des incapables ». Il y a quelques jours, j’ai entendu parler de l’ENA — l’École nationale des autistes —, pour décrire cette pensée unique et cette caste qui est totalement hors sol, et qui par-delà les partis se tient les coudes.

Des journalistes font partie de cette oligarchie ?

Bien sûr. Ça les met en valeur. Ils participent à un jeu consistant à amuser la galerie pour mieux détourner l’attention de certains sujets ou de certaines personnes. Localement, quand vous faites quelque chose de formidable, personne ne le sait. Impossible d’avoir accès aux médias. En France, la presse nationale ne s’intéresse pas à ces initiatives, et la presse régionale est réduite, la plupart du temps, à un seul journal, souvent lié à ceux-là mêmes qui créent des problèmes.

En tant que ministre, vous avez été de l’autre côté…

Sauf que j’étais ministre de la société civile, et de l’Environnement à une époque où ça n’intéressait pas grand monde : je n’apparaissais pas beaucoup dans les journaux de l’époque. Si j’ai acquis une notoriété, c’est davantage grâce aux procès que j’ai gagnés, en tant qu’avocate. Je me suis colleté avec des gens difficiles. Chaque fois que je me suis lancée dans la bataille, on m’a toujours assurée que je n’y arriverais pas, ce qui ne m’a pas empêchée de gagner. Je suis tenace parce ce que je connais les atouts des Français. Et je suis en colère parce que tout le monde est bridé dans ce pays. Oui, j’ai été ministre, mais je ne fais pas partie de cette oligarchie. Sinon, je n’aurais pas écrit à monsieur Nadal au sujet de monsieur Woerth… Je l’ai fait parce que j’étais ulcérée de voir la justice bloquée. À l’époque, en août 2010, je ne connaissais pas la gravité de l’affaire. Mais j’ai une éthique, un rapport aux gens différent aussi. Je ne fais pas de carriérisme politique, je défends des convictions, quitte à en payer les conséquences.

Comment change-t-on les règles ?

C’est simple, en changeant les rapports de force. C’est un des thèmes forts de ma campagne : changer les rapports de force entre citoyens/ classe politique, producteurs/ consommateurs, salariés/chefs d’entreprise, système économique/ système financier… Dans chaque cas, il faut se poser la question de savoir pourquoi ça bloque, et trouver les outils du déblocage. Ils existent !

Et dans le domaine des médias ?

Même principe. Les téléspectateurs, par exemple, devraient pouvoir inf luer sur les programmes et sur le maintien du pluralisme. Il faut réformer le CSA et y associer au moins deux représentants de la société civile.

Concrètement, vous pensez sérieusement que les médias de service public sont différents ? Êtes-vous mieux accueillie sur France 2 que sur TF1 ?

Non. Je suis mieux traitée par TF1 que par France 2 pour lequel je n’existe pas entre 1 8 heur es et 22 heures. Sur les radios, je n’ai pas de pr oblèmes avec France Info et France Culture, ils sont très corrects, tout comme BFM et RMC.

C’est donc mieux dans le privé ?

À l’exception de Radio France. En réalité, les choses dépendent plus des gens que des propriétaires. Vous évoquiez les stars du journalisme : elles tiennent tout ! Mais quand vous discutez avec les journalistes de France 3 qui n’arrivent pas à passer leurs reportages, vous compr enez mieux le système… L’organisation des carrières est telle que, si vous déplaisez au prince, vous êtes viré ou placardisé. Les choses sont simples. De nombreux journalistes ont des statuts extrêmement précaires. Dans cette instabilité économique, il est compréhensible d’avoir envie de conserver son boulot.

« Les téléspectateurs devraient pouvoir influer sur les programmes et sur le maintien du pluralisme. »

Dans le domaine politique, ce n’est pas le journaliste de base qui est important. Êtes-vous invité par Apathie, Elkabbach, Duhamel ?

Non. Monsieur Elkabbach m’a invitée en octobre dernier à la « Bibliothèque Médicis », pour discuter de « catastrophisme envi ronnemental ». J’avais préparé sérieusement l’émission qui s’est résumée à mon procès en direct : « Vous êtes nulle, qu’est-ce que vous faites là, comment pouvez-vous penser que vous avez un droit à vous présenter ? » J’avais rarement vu une telle agressivité. Il n’aime pas trop les femmes politiques, se moque de l’environnement et de tout ce qui va avec, et il déteste quelqu’un qui, ayant appartenu à un gouvernement de droite, ne soutient pas Nicolas Sarkozy… Je cumulais les handicaps. Jean-Pierre Elk abbac h est quand même un bel exemple des maux dont nous souf frons, cumul de mandats, longévité politico-médiatique, et une sorte d’impunité ou d’irresponsabilité. Mais je ne suis pas Georges Marchais : je ne lui dis pas de se taire. Heureusement, ils ne sont pas tous aussi désagréables. Bourdin est sympa. Mais, en dix ans de politique, je n’ai jamais été invitée au « Grand Jury RTL-Le Monde », par exemple.

Vous n’avez pas la virulence critique d’un Mélenchon ou d’un Bayrou sur le système médiatique. Pourquoi ?

Ils posent tous deux un vrai problème, et je par t age leur analyse. L’expression est différente car je crois dans le bon sens du citoyen et je prétends que la langue française est belle et riche, sans qu’il soit besoin de l’outrance ou du coup de poing.

Une majorité des Français pense que les journalistes ne sont pas indépendants du pouvoir politique et de l’argent…

Chaque fois que l’on pose un problème gênant, on vous taxe de poujadisme ou de populisme. C’est précisément ce qui alimente les thèses populistes que je ne par tage pas. Je comprends les Français. Cette montée de la contestation vient précisément d’un déni de réalité. Certains journalistes sont parfaitement indépendants, mais d’autres ne le sont pas. Et ce qui n’est pas normal, c’est le journalisme qui se prétend au-dessus de la mêlée, qui prétend assurer le pluralisme, alors qu’il manipule l’opinion publique. Les affaires Médiator, PIP, etc., ne sont possibles que grâce à des « Experts », avec un « E » majuscule, qui se disent indépendants et qui sont en réalité directement ou indirectement liés à de grands lobbies ayant un intérêt économique et financier tout à fait clair. Même chose pour les journalistes, qui ne précisent pas toujours leurs liens économiques. Or certains font des « ménages » et sont extrêmement bien rémunérés. Dans le domaine du nucléaire, par exemple, le nombre de consultants EDF dans la sphère médiatique est considérable…

Les journalistes ne font donc pas leur boulot ?

Effectivement. Certains ont leur part de responsabilité dans la désinformation et le manque de transparence.

L’affaire DSK a-t-elle changé votre regard sur le respect de la vie privée des hommes et femmes publics ?

Vous me demandez si je trouve normale l’omerta qui régnait dans les médias sur sa vie privée ? Peut-être que les choses auraient dû être dites. C’est une brave mère de famille, et même grand-mère, qui vous parle ! Parmi les candidats qui se 1995. Je me souviens d’une discussion au Parlement sur ce sujet. Oui, il faut la supprimer, comme toutes les autres. De toute façon, je suis pour la retenue à la source, et une fusion entre l’IRPP et la CSG. Au moins, la question ne se poserait plus. Il en est des journalistes comme des politiques cumulards de mandats et autres menus accessoires : on ne peut pas demander des efforts aux Français et laisser perdurer toute une série de privilèges.

« Chaque fois que l’on pose un problème gênant, on vous taxe de poujadisme ou de populisme. »

Que pensez-vous des lois mémorielles ?

L’histoire doit appartenir aux historiens. Surtout quand on légifère sur celle des autres… Je n’ai pas le moindre doute sur la réalité du génocide arménien, mais j’estime que ce n’est pas à nous de dire que tel peuple a fait ceci ou cela. Dans ce cas, il s’agissait présentent aujourd’hui, beaucoup ne sont pas irréprochables, et personne ne dit rien. Dans la politique, les hommes sont très volages. Est-ce qu’il faut le dire et étaler leur vie sexuelle ? C’est très délicat. Je serais en revanche plus sévère pour ceux qui n’ont pas un comportement exemplaire sur le plan financier… clairement d’une manœuvre électorale…

Et les précédentes lois ?

On ne peut pas supprimer des lois qui ont été votées. Fallait-il les voter ? On peut se poser la question.

C’est plus facile sur le plan financier que sur le plan sexuel ?

On pourrait déjà commencer par là, on ferait de grands progrès.

Auriez-vous défendu Charlie Hebdo ?

Bien sûr !

Et Éric Zemmour ?

J’aurais beaucoup hésité. Je suis pour la liberté d’expression de tout le monde, mais de là à aller le défendre, c’est une autre histoire. En tant qu’avocate, j’ai le droit de choisir mes combats.

Et Dieudonné ?

Certainement pas. Très franchement, il y a d’autres gens pour le défendre. Et je me sens libre de choisir.

Êtes-vous pour la suppression de la niche fiscale des journalistes ?

Alain Juppé avait posé la question en Mais si on les supprimait, l’interprétation qui en serait faite serait encore pire que de les maintenir dans l’ordonnancement juridique.

Vous êtes solidaire avec Christine Boutin qui peine à trouver des signatures ?

Je suis solidaire là comme ailleurs de tous ceux et celles qui ont une conviction, qui prouvent qu’ils ne sont pas seuls, et qui parlent au bon sens des Français. Je crois être du nombre. Les difficultés rencontrées prouvent que ce système de parrainage doit être réformé en urgence, car il participe des connivences, des omerta, des muselages de libre arbitre dénoncés plus haut. Tout est dans tout et réciproquement.


 
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