Voici deux histoires de journalistes de la presse écrite en Côte-d’Ivoire. La première est brève et hélas ! malheureusement banale. En septembre 1990, porté par « le vent de la démocratie qui secoue le cocotier en Afrique », selon la formule météorologique de Jacques Pelletier, alors ministre français de la Coopération, un jeune Ivoirien, Eugène Zadi, lance un hebdomadaire, Le Regard, qui entend user de la toute nouvelle liberté de la presse, après l’effondrement du régime à parti unique. N’est-ce pas le moment de mettre en application tout ce qui lui a été enseigné, d’abord en France, où il a obtenu une licence d’histoire à Paris X-Nanterre, puis au Canada, où il a achevé ses études de sciences politiques ? N’est-ce pas enfin l’occasion de faire en grand ce qu’il avait pu pratiquer seulement dans une niche de l’ancien système, au sein du journal I.D. (Ivoire Dimanche), sous la houlette d’aînés courageux tels que Jérôme Carlos ou Diego Bailly ?
Fils d’une grande famille de l’Ouest, avec un frère cacique du PDCI, l’ex-parti unique, et un autre mentor de la gauche ivoirienne, Eugène Zadi se lance dans l’aventure. Son journal, qui s’adresse à l’élite urbaine, tire rapidement à plus de 20 000 exemplaires et passe à une double parution par semaine, en bihebdomadaire. Cependant, avec le succès viennent les ennuis. Non seulement avec les distributeurs, qui mangent la grenouille, mais, surtout, avec les hommes politiques. « J’ai fait une expérience inattendue : critiquer le régime du président Félix Houphouët-Boigny ne tirait plus à conséquence, mais la moindre information sur les forces de l’opposition, notamment de gauche, valait des visites, des menaces. Leur sectarisme m’a surpris, leur violence aussi. » Eugène Zadi tient bon pendant quinze mois. Il refuse l’argent qu’on lui propose pour des interviews de complaisance, pour des articles « amicaux », des « enquêtes » livrées clé en main. Il bannit de ses colonnes les règlements de comptes, souvent largement au-dessous de la ceinture. N’étant l’ami de personne, il devient l’ennemi de tous.
« L’ivoirité devient le paravent de toutes les turpitudes. »
A la fin de 1991, Le Regard cesse de paraître. Ayant apprécié l’indépendance du titre, le directeur du bureau de l’agence Reuters à Abidjan, Nick Kotch, récupère Eugène Zadi comme pigiste. « Tu n’es que le boy des Blancs », lui glissent des anciens camarades de la profession. Un an plus tard, Eugène Zadi traverse le miroir et prend en charge les journaux d’entreprises, la communication des compagnies ivoiriennes de l’eau et de l’électricité - privatisées au profit du groupe français Bouygues - que préside son frère aîné, Marcel Zadi. Depuis, il pratique le paysage médiatique national pour ce qu’il est : un champ de bataille où s’affrontent des mercenaires de la plume, l’antichambre de la guerre civile. L’expérience lui ôte toute envie de revenir à un métier dont il estime que « les conditions ne sont pas réunies pour pouvoir l’exercer honorablement ».
L’autre histoire - une success story - est celle du citizen Tapé Koulou. Huissier de justice en province, il est révoqué, en 1990, par le garde des Sceaux de l’époque, à la suite d’une condamnation à trois mois de prison pour « saisie abusive » au détriment d’un homme d’affaires libanais. Une fois tombé, Laurent Tapé Koulou se voit accablé d’une cascade de plaintes d’anciennes victimes. Il ne fait plus que l’aller-retour entre le prétoire et la prison. Jusqu’à ce que, condamné à quatre mois pour le détournement de l’équivalent de 2 500 euros, il lui vienne une idée de génie au fond d’une cellule à la maison d’arrêt de Yopougon, un faubourg populeux d’Abidjan. « Je vais devenir un journaliste renommé, se dit-il, et plus personne ne pourra m’arrêter. »
Mais comment acquérir une notoriété suffisante pour se mettre à l’abri de la justice ? Réponse : en défendant à fond la « légalité républicaine ». Cette belle vocation est en phase avec l’actualité. Car, en octobre 1993, s’engage la guerre de succession entre Henri Konan Bédié, l’héritier constitutionnel du président Houphouët-Boigny, et Alassane Ouattara, le Premier ministre assurant l’intérim de l’octogénaire chef de l’Etat qui agonise depuis plus d’un an à l’étranger. Laurent Tapé Koulou choisit son camp. Sorti de geôle, il fonde l’hebdomadaire Le Bélier et réclame l’incarcération du Premier ministre pour « usurpation de pouvoir », lui contestant le droit de nommer des hauts fonctionnaires, en lieu et place du Président. A défaut d’obtenir gain de cause, le nouveau patron de presse se fait un nom. Et attire sur lui l’attention de la garde rapprochée de l’héritier désigné, Henri Konan Bédié. Le « vieux » Houphouët-Boigny meurt en décembre. Henri Konan Bédié lui succède et le citizen Tapé Koulou jouit de la grâce du prince. Quand il a besoin de renflouer les caisses de son journal, le patron de presse - « né avant la honte », comme on dit à Abidjan - n’hésite pas, de son propre aveu, à « repasser chez les amis, à la présidence ». Parallèlement, dans l’impunité désormais acquise, le racket s’avère tout aussi rémunérateur. « Il est venu dans mon bureau pour me dire que, si je ne payais pas une forte somme, je me retrouverais le lendemain à la une de son journal désigné comme homosexuel qui abuse de petits garçons ivoiriens », raconte un homme d’affaires français, installé de longue date à Abidjan.
« L’ivoirité » devient le paravent de toutes les turpitudes. En mal de légitimité et de charisme, le président Konan Bédié s’empare en pleine année électorale, en août 1995 à la Convention nationale du PDCI à Yamoussoukro, de ce concept fuligineux forgé par un professeur d’université, Niangoran Porquet, « pour la réhabilitation des valeurs culturelles des Ivoiriens, sans intention discriminatoire ». Mais l’arme politique servant à exclure Alassane Ouattara de la course présidentielle en raison de sa « nationalité douteuse » devient vite, grâce à des hommes de presse comme Laurent Tapé Koulou, une machine huilée pour exclure tous ceux qui ne peuvent pas prétendre être des « Ivoiriens multiséculaires » - une aberration dans un Etat qui existe seulement depuis 1960, l’année de son indépendance, dans des frontières reconnues sur le plan international. Mais l’air du temps se fait souffle de haine. L’ « extranéité », réelle ou controuvée, permet de diminuer le nombre des ayant-droits au partage du gâteau national qui, par temps de crise économique persistante, rétrécit comme peau de chagrin.
En 1998, au paroxysme de la fermentation xénophobe, Le Bélier change de nom. Il devient Le National. Son directeur de publication donne alors la pleine mesure de ses talents. Laurent Tapé Koulou s’en prend à tout le monde, sauf au président Konan Bédié et au premier cercle du pouvoir, avec une virulence telle que le sous-titre de son journal - « Quotidien ivoirien aux informations directes » - apparaît comme une litote. Ses cibles préférées sont l’opposant Alassane Ouattara et « les » étrangers en Côte-d’Ivoire, 26 % de la population. Aux yeux de Tapé Koulou, il s’agit là d’un pléonasme : Ouattara étant lui-même « étranger », d’origine burkinabé, « il n’a qu’à partir à la tête de tous les autres », les « quatre millions d’illégaux qui mangent le pain des Ivoiriens ». Le patron du National ne fait pas dans le détail. « Nous avons été trop gentils. On en a marre, explique-t-il. Je souhaite ardemment que les immigrés partent. »
Maniée par Laurent Tapé Koulou, la statistique est une science facile. Sur les supposés cinq millions de non-Ivoiriens habitant dans le pays, il décrète - « moi, je sais, j’ai habité dans des quartiers d’immigrés à Abidjan » - que seulement un million serait en règle. Comme, par ailleurs, pas plus d’un million ne seraient nés sur le sol ivoirien, et donc susceptibles d’être naturalisés, le reliquat est expulsable. « Pourquoi serait-ce de la xénophobie ? s’étonne-t-il. Ce n’est pas une insulte de dire à quelqu’un qu’il doit retourner dans son pays. » Surtout quand on ajoute que, « sur 100 manifestants pour Ouattara, 90 sont des étrangers sans carte de séjour ». Pour bien enfoncer le clou, Le National présente la Côte-d’Ivoire comme « paradis terrestre pour les étrangers, enfer insoutenable pour les Ivoiriens ».
Quant à Alassane Ouattara, alors directeur général adjoint du Fonds monétaire international (FMI) à Washington, après avoir été Premier ministre de la Côte-d’Ivoire entre 1990 et 1993, il fait l’objet d’un « numéro spécial », en mars 1999, dans lequel rien de sa vie privée et de celle de sa femme française n’est épargné. « Le négro américain et sa juive blanche » sert de référence standard au couple dont les mœurs supposées, publiques et privées, sont dénoncées dans des termes les plus diffamatoires. Un exemple : cinq employées de l’agence immobilière de Mme Ouattara étant divorcées, Le National en tire la conclusion qu’il s’agit de « femmes à nègres », puisque, évidemment, « c’est plus rentable de faire visiter une maison par une femme libre que par une mère de famille respectable ».
Même rétrospectivement, Laurent Tapé Koulou n’éprouve aucun regret pour de telles insultes. « Quand on dit la vérité, on a tous les droits », soutient-il. Il est vrai qu’à aucun moment, il n’a été sanctionné pour l’usage qu’il fait de la liberté d’expression. Sur le plan international, jamais un visa n’a été refusé au directeur du National, régulièrement de passage à Paris. Sur le plan national, au moins, l’ex-huissier n’a jamais obtenu sa carte de presse, en raison de son casier judiciaire chargé. L’organe d’autocontrôle des médias ivoiriens, l’Observatoire de la liberté de la presse, de l’éthique et de la déontologie, a même désigné son quotidien comme un organe de la haine, le comparant à la Radio des mille collines, porte-voix du génocide au Rwanda. Mais, faisant peur, Laurent Tapé Koulou n’a jamais été traduit en justice à Abidjan. En revanche, il a été victime d’un attentat à la bombe, chez lui, qui a tué deux membres de sa famille. Depuis, il s’entoure de trois gardes du corps, mais persiste et signe. « Le matin, a-t-il expliqué au début de décembre 1999, le président Bédié commence sa lecture des journaux avec Le National. Alors, j’attends. Si personne de son entourage ne m’appelle, je poursuis sur ma lancée. Car qui ne dit mot consent. » C’est tout le problème, d’autant que les chefs d’État qui se sont succédé en Côte-d’Ivoire ont tous fait de même.
« Cette défaite n’est pas seulement celle de la presse nationale. Les médias internationaux ont également failli dans leur tâche à faire comprendre les ressorts de la crise ivoirienne. »
Le 24 décembre 1999, à la faveur du premier coup d’État en Côte- d’Ivoire, Henri Konan Bédié est chassé du pouvoir par le général Robert Gueï. Exit Laurent Tapé Koulou ? Pas du tout. Après quelques semaines de disgrâce, le temps pour le général Gueï de se rendre compte de la puissance mobilisatrice de « l’ivoirité » dans la moitié sud - « utile » - du pays, le patron du National revient en grâce à la présidence. Le 18 septembre 2000, à un mois d’une nouvelle élection présidentielle, Le National affiche à la une, en gros caractères : « Face aux risques de guerre civile et de déstabilisation, Tapé Koulou propose : Gueï président pour un mandat de cinq ans non renouvelable. » Se prenant pour ce qu’il est, un entrepreneur politique qui travaille pour le mieux offrant, le patron de presse suggère le retrait de toutes les candidatures en faveur d’un « plébiscite » pour le chef de la junte au pouvoir. Quand celui-ci tente, le 25 octobre, un hold-up électoral pour masquer sa défaite face à Laurent Gbagbo, le seul candidat de poids autorisé à concourir dans un scrutin faussé par l’exclusion, Abidjan se soulève. La garde présidentielle ouvre le feu sur la foule, mais ne peut empêcher la prise du palais de la République et l’investiture de Laurent Gbagbo, le chef du Front populaire ivoirien (FPI) et opposant historique à Félix Houphouët-Boigny.
On eût alors parié que le socialiste porté au pouvoir par un soulèvement populaire réduirait au silence le caudataire de ses prédécesseurs, le lampadophore de « l’ivoirité ». Mais c’est mal connaître la démocratie ivoirienne, dont le plus puissant ressort, en l’absence de fonds suffisants pour corrompre tout le monde, comme l’avait fait le « vieux » Houphouët-Boigny, est la chasse aux « autres », immigrés sahéliens et « allogènes » nationaux confondus à l’occasion : ainsi, dans la « boucle du cacao », dans l’Ouest d’où est originaire Laurent Gbagbo, les « Mossis » - le surnom des Burkinabés - et les Baoulés du centre de la Côte-d’Ivoire ont-ils été expulsés les uns comme les autres. De la même ethnie que le nouveau président, Laurent Tapé Koulou a applaudi des deux mains cette victoire des « autochtones », des « fils authentiques du terroir », chacun le sien. Et quand, le 19 septembre 2002, des rebelles venus du Nord ont tenté de prendre le pouvoir à Abidjan, il a intégré les rangs des « patriotes », prêts à défendre la Côte d’Ivoire coûte que coûte. Aux côtés des troupes d’agitation de la rue, notamment l’Alliance de la jeunesse pour le sursaut national (AJSN) de Charles Blé Goudé, et les forces paramilitaires, dont l’Union des patriotes pour la libération totale de la Côte-d’Ivoire (UPLTCI) d’Eugène Djué, Le National bat les tambours de la propagande, avec l’organe officiel du FPI au pouvoir, Notre Voie, dirigé par le chef du protocole présidentiel, Eugène Allou Wanyou, et le très militant L’œil du peuple, adepte d’un « socialisme de la base ».
La liste n’est pas exhaustive, d’autant qu’elle fait l’impasse sur les médias audiovisuels d’État, en première ligne dans le combat « patriotique ». Et Laurent Tapé Koulou, même si sa trajectoire est extraordinaire, n’est pas une exception parmi les patrons de presse ivoiriens. A des degrés divers et avec des allégeances plus ou moins protéiformes, tous ont dû céder à la violence et choisir leur camp - et la main qui les nourrit, souvent après avoir menacé de les frapper. Le quotidien Le Jour a ainsi longtemps tenté de tenir une ligne impartiale, avant de faire naufrage sur les bas-fonds de la politique et les dures réalités économiques d’un pays en crise permanente. 24 heures survit comme fenêtre sur le monde, en ouvrant ses colonnes à des articles sur la Côte-d’Ivoire publiés ailleurs (et piqués sur le Net). Enfin, ultime refuge d’un journalisme digne de ce nom, le quotidien gouvernemental Fraternité Matin, du temps du parti unique et resserre de la langue de bois officielle, fait figure de résistant insoupçonné, défendant l’intérêt national le plus élémentaire au nom de sa devise « ni partisan, ni neutre ». Son directeur général, Honorat Dé Yédagne, le seul à avoir négocié avec la cinquantaine de journalistes qu’il emploie un « code d’honneur » minimal (qui prohibe, par exemple, « des invitations et cadeaux répétés ») a été maintes fois accusé sur la place publique de « collusion avec les rebelles », de « trahison ». Il ne se déplace plus qu’entouré d’une impressionnante sécurité rapprochée. Le directeur de la rédaction de Fraternité Matin, Alfred Dan Moussa, essaie « d’éteindre le feu plutôt que de souffler dessus ». De toute évidence, ce n’est l’objectif d’aucun des journaux - une douzaine - de l’opposition, à commencer par Le Patriote, le principal support d’Alassane Outtara. Pour ne citer que cet exemple : le 27 novembre 2000, soit un mois seulement après l’avènement au pouvoir de Laurent Gbagbo dans les conditions dramatiques déjà évoquées, Le Patriote titrait à la une, en prêtant cette intention au nouveau chef de l’État : « On veut exterminer tous les musulmans de Côte-d’Ivoire. » Comme le pointe l’intitulé du roman à clés sur le milieu de la presse locale de Venance Konan, éditorialiste à Fraternité Matin, les journalistes ivoiriens sont « les prisonniers de la haine ». Dans ce livre paru à la fin 2003, on trouve aussi un utile rappel du début de la criminalisation de l’Etat, à la fin de la dictature : « Après la réinstauration du multipartisme, les loubards avaient organisé une marche et affirmé publiquement leur soutien au président Houphouët-Boigny qui les avait personnellement reçus, y lit-on. Les partis d’opposition avaient vivement protesté contre ce qu’ils qualifiaient d’embryon de milice privée au service du parti au pouvoir. Les policiers n’avaient pas non plus apprécié cette quasi-reconnaissance de ceux qu’ils appelaient la pègre, et l’honneur qui leur était fait. Les loubards avaient joué les « gros bras » lors des élections qui avaient porté le « Vieux » au pouvoir pour un septième mandat de cinq ans. » C’était en 1990. Moins de quinze ans plus tard, la Côte-d’Ivoire est tenue en échec par les escadrons de la mort de la présidence, d’un côté, et les « seigneurs » d’une guerre d’écorcheurs, de l’autre...
Cette défaite n’est pas seulement celle de la presse nationale. Les médias internationaux ont également failli dans leur tâche à faire comprendre les ressorts de la crise ivoirienne et dissiper les miasmes de la haine. Parfois ils ont péché par un excès de bonnes intentions en voulant pourfendre « l’ivoirité » qu’ils ont perçue - en cherchant un parallèle et en perdant de vue les réalités locales - comme un « lepénisme tropical ». Dans un pays avec cinq fois plus d’immigrés qu’en France, des commentateurs occidentaux ont ainsi dit et répété que la devise de feu Houphouët-Boigny, « la terre appartient à celui qui la met en valeur », constituait le summum de la sagesse - une idée dont on peinerait à persuader les Kanaks en Nouvelle-Calédonie. Il est vrai qu’en Côte-d’Ivoire, immigrés et nationaux sont tous noirs - et n’ont qu’à bien s’entendre « entre eux », au nom d’un panafricanisme opportunément récupéré par l’Occident. A force d’avoir asséné aux Ivoiriens qu’ils étaient tous xénophobes, qu’ils avaient succombé aux « vieux démons » de l’Afrique, les observateurs extérieurs, qui auraient pu faire entendre raison à une population d’une grande tradition d’hospitalité et d’ouverture, se sont eux-mêmes désarmés face aux démagogues de « l’ivoirité » et sont passés à côté des enjeux politiques, éminemment modernes (flux migratoires, nationalité, identités communautaires...) de la crise ivoirienne.
Mais la plus grande défaite n’a pas été l’incompréhension. Car, peu ou prou, toutes les vérités ont été dites, sur une rébellion « téléguidée » depuis le Burkina Faso voisin, sur les massacres de civils dans les deux camps, sur les assassinats ciblés au Nord et au Sud, sur les sanglantes saturnales dans l’Ouest, quand des combattants libériens ont ajouté à la rapine leurs forces supplétives, sur les trafics d’armes et les braquages de banques, sur les « forces patriotiques » qui ont investi la rue puis les grand corps de l’Etat, de l’armée à la justice en passant par les contrôleurs de la filière café-cacao, vitale pour l’économie. Le prix de ces vérités a été élevé : le 21 octobre 2003, le correspondant à Abidjan de RFI (Radio France Internationale), Jean Hélène, est mort d’une balle dans la tête, victime d’une bavure policière ; le 16 avril 2004, son confrère franco-canadien Guy-André Kieffer a « disparu », sans doute pour toujours ; enfin, conséquence d’une insécurité organisée à cette fin, l’agence Reuters a fermé son bureau régional à Abidjan. France Télévision a déjà déménagé à Dakar sa seule équipe basée en Afrique et la plupart des journalistes indépendants sont également partis. Au moment où 6 240 casques bleus des Nations unies prétendent incarner l’engagement de la communauté internationale pour la paix en Côte-d’Ivoire, le huis clos de l’information est ainsi un fait accompli. Au prochain spasme de l’actualité, il suffira de « débrancher » les radios étrangères sur la bande FM, une pratique déjà si rôdée qu’elle ne suscite dorénavant guère de protestations. Le black-out fait partie de la couleur locale.
C’est là le vrai échec de la presse internationale, semblable à celui d’Eugène Zadi face à Laurent Tapé Koulou : on s’est résigné à l’inadmissible, parce que l’information ne tire pas à conséquence. Ni les portraits de Laurent et de Simone Gbagbo, ni les reportages sur les abus des chefs rebelles, ni l’organigramme des « forces patriotiques » mis sur la place publique, pas davantage d’ailleurs que la révélation du rapport « confidentiel Défense » des services secrets français, qui attribuent au couple présidentiel « deux escadrons de la mort distingués en fonction de la chaîne de commandement et de leurs chefs respectifs », leurs propres gardes du corps. Faut-il alors s’étonner qu’un rapport d’enquête du Haut-Commissariat des Nations unies pour les droits de l’homme, qui conclut à la mort d’au moins 120 civils non armés dans la répression d’une marche de protestation à Abidjan, le 25 mars 2004, et à une « opération soigneusement planifiée et exécutée par les forces de sécurité, c’est-à-dire la police, la gendarmerie, l’armée ainsi que des unités spéciales et des forces parallèles, sous la direction et la responsabilité des plus hautes autorités de l’État », ne provoque rien, ni poursuites judiciaires, ni sanctions internationales ?
Le 6 avril 2004, le dixième anniversaire du génocide au Rwanda a été l’occasion de s’interroger sur l’incroyable aveuglement sur la tuerie de masse qui se préparait, au début des années 1990, au « pays des mille collines ». Sans conclure à la fatalité d’une hécatombe dans l’ancienne « vitrine de la France en Afrique », qui pourra dire qu’il n’a pas su qu’une « sale guerre » - le terme est du président Gbagbo - était menée en Côte-d’Ivoire et menaçait d’engloutir tout le pays dans des tribulations meurtrières ? Bien davantage que la dérive de l’ancien régime rwandais du président Juvénal Habyarimana, celle du pouvoir de Laurent Gbagbo aura été documentée, révélée, analysée et commentée dans la presse. En 1993, aucun journal n’avait publié l’organigramme des milices Interahamwe, livré les noms de leurs commandants. Dans le cas contraire, qui aurait entravé les bras armés du génocide ? Vu d’Abidjan, côté victimes, la réponse est simple : probablement personne.
Tant qu’on ne me dit rien, « je poursuis sur ma lancée, explique Laurent Tapé Koulou. Car qui ne dit mot consent ». Dans ces circonstances, on peut se demander si Eugène Zadi n’a pas raison de douter que le métier du journaliste puisse s’exercer « honorablement ».
Stephen Smith est journaliste au Monde.

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