Les cultural studies s’apprécient en France à partir de la tradition dominante d’analyse des pratiques culturelles. De ce point de vue, il n’est pas inutile de rappeler que les pratiques culturelles et de consommation médiatiques se comprenaient, voire se comprennent encore massivement chez nous à partir d’un registre qu’on peut appeler celui de la « distinction », afin d’y situer la sociologie de la culture de Pierre Bourdieu. Ce registre propose une interprétation du sens des pratiques qui est celle de leur valeur de distinction dans une société et pour un groupe social donnés. Le modèle est moralement assez critique et il laisse peu de chances à d’autres significations d’une pratique que celle d’exprimer la place de ses pratiquants dans une structure sociale hiérarchisée. Dans un tel contexte intellectuel et interprétatif, les british cultural studies et toutes les approches interprétatives des pratiques culturelles semblent remettre en question toute logique distinctive qui serait exclusive, sinon dominante dans l’analyse.
Le tournant culturel
Les premières cultural studies, anglaises, trouvent leurs origines dans les travaux de Richard Hoggart et de Raymond Williams, publiés à la fin des années 1950. Elles consistent à transposer au niveau des biens et des pratiques culturelles le modèle dit herméneutique et sémiologique d’interprétation des textes littéraires et de la langue ellemême. L’analyse culturelle s’applique ainsi aux produits de culture populaire et le texte y est en partie détrôné. Pour cela, elle revalorise en quelque sorte la culture, qu’elle ne considère plus comme une « superstructure », reflet des rapports sociaux, mais comme le lieu et le moyen de signifier des rapports qui ne sont pas que de classes mais aussi de générations, de genre(s) et de rapport aux normes sociales. Les cultural studies s’opposent ainsi à un structuralisme appliqué aux textes ou à la structure sociale. Pour autant, leur culturalisme perpétue un modèle d’interprétation marxiste.
« Les sous-cultures (jeunes et ouvrières) sont une forme de résistance symbolique à une idéologie dominante qui assigne aux classes inférieures une place de dominés. »
Les auteurs travaillant au Centre for Cultural Studies de Birmingham et dans les autres lieux de production vont diffuser un certain nombre de travaux sur des objets dits « populaires » parce qu’ils ne concernent pas la culture classique, littérature, théâtre, etc. Une posture et un certain nombre de notions vont émerger et cristalliser un type d’approche et d’interprétation. Un premier intérêt va aller aux sous-cultures juvéniles fortement liées à la musique : mods, rockers, skinheads, punks.
Sous-culture, style, résistance
Une sous-culture est un sous-ensemble à l’intérieur du système culturel plus large de la société britannique à partir duquel elle doit être regardée. Une sous-culture se situe dans un rapport à l’hégémonie d’une culture dominante. Les sous-cultures, telles que des auteurs comme Dick Hebdige, Phil Cohen et Paul Willis vont les étudier, sont doublement articulées : à la culture parentale et à la culture dominante. L’idée est que les sous-cultures (jeunes et ouvrières) sont une forme de résistance symbolique à une idéologie dominante qui assigne aux classes inférieures une place de dominés. Pour autant, la sociologie des subcultures n’est pas tant une sociologie des dominations et des aliénations qu’une sociologie des élaborations symboliques. Les cultural studies prennent au sérieux les productions culturelles, symboliques, en tant qu’objets. La culture permet de se faire une place dans la société. Les membres des sous-cultures juvéniles élaborent des styles. Leurs fonctions latentes sont de tisser une continuité avec une identité ouvrière : les rockers et, plus tard, les skinheads expriment un style de vie agressif, voire raciste, eu égard à une virilité en déclin. La caricature skinhead des tenues vestimentaires est une confrontation avec l’embourgeoisement de la classe ouvrière. De même, la danse pogo des punks est une caricature : une caricature de la danse. Via l’idée de production symbolique, c’est l’idée d’une résistance active de catégories dominées qui est avancée. Ce terme se généralisera comme une forme active d’expression plutôt que de soumission ou d’aliénation des groupes sociaux, qu’on appellera plus tard des publics. En effet, c’est du côté de l’analyse de la réception des médias que l’on trouve un autre angle de recherche des premières cultural studies.
Réception, décodage, publics
Une branche des cultural studies va s’intéresser aux publics des programmes audiovisuels. Elle va tisser un réseau de notions : texte – lectures préférentielles – décodage – communautés d’interprétation. À partir d’un article théorique de Stuart Hall, d’autres auteurs vont effectuer des analyses concrètes de réception. Si un message a été encodé d’une façon spécifique, s’il induit des « lectures préférentielles » de la part du téléspectateur, il n’est pas pour autant décodé dans ce sens initial. Il y a différentes postures face à un message, lesquelles dépendent de la position sociale et du « discours » idéologique dans lequel est pris le téléspectateur. C’est ce que David Morley va montrer dans son étude d’un programme de reportages en 1975 et 1979, intitulé Nationwide. La structure interne de l’émission invite à certaines lectures et en bloque d’autres, tandis que l’arrière-plan culturel des spectateurs réunis en focus group détermine la posture d’acceptation ou de rejet. D’un point de vue méthodologique et intellectuel, la réception affirme qu’on ne peut étudier les effets d’un message avant d’avoir étudié la manière dont le message est interprété par celui qui l’a reçu. Cette approche permet ainsi d’abandonner le précédent modèle comportementaliste d’analyse des médias (un récepteur répondrait à ou subirait un stimulus), ce qu’on a appelé la « théorie des effets », au profit d’un modèle interprétatif et critique : les individus ont des décodages spécifiques des messages et il revient au sociologue de les recueillir plutôt que de les supposer. Ainsi, on le voit, les premières cultural studies et reception studies opèrent un basculement entre les premières affirmations sur les effets supposés des médias et les théories plus contemporaines sur la formation des publics. Ainsi, les travaux de T. Liebes et E. Katz sur la réception de la série Dallas ont permis de montrer comment des téléspectateurs issus de cinq communautés culturelles différentes donnent à la fois des récits cohérents, référentiels et non seulement projectifs, mais se différencient aussi concernant la désignation des personnages. Les Arabes et Juifs marocains interrogés par les auteurs déroulent un discours linéaire, situent les personnages par leurs rôles familiaux. Les Arabes interprètent les actions en référence à la famille. Les kibboutzniks et les Américains ont un récit segmenté, ils identifient les personnages par leurs noms. Ils aiment jouer de l’histoire et anticiper les événements. Ils se préoccupent de problèmes psychologiques.
Les Juifs russes décryptent, eux, l’idéologie du message. Ils critiquent le contexte de production du programme (les acteurs, l’idéologie capitaliste). T. Liebes et E. Katz insisteront sur cette différence essentielle entre le « décodage référentiel » (le téléspectateur connecte le programme avec la vie réelle, met en relation les personnages avec des personnes ou des événements qui lui sont familiers) et le « décodage critique » (qui porte sur la construction fictionnelle, avec ses règles et ses conventions narratives). De son côté, Janice Radway, dans Reading the Romance, sorti en 1984, se penche sur la lecture des romans à l’eau de rose, type Harlequin, lus par les jeunes anglaises d’origine populaire. Elle l’interprète comme un acte de rébellion et un acte de soumission : l’héroïne, bien que dans un rôle domestique, est indépendante. Ce qui intéresse les femmes est la rencontre entre un homme et une femme et cette rencontre est vécue comme le triomphe de la femme (ce qui va, a priori, à l’encontre du point de vue féministe). Ces lectrices lisent un roman où une femme extraordinaire triomphe des circonstances mais ne réussit jamais à apprendre au héros comment prendre soin d’elle et à l’apprécier à sa juste valeur. Elles lisent aussi pour apprendre : la géographie, l’histoire, la culture. Le roman est une sorte d’encyclopédie et la lecture un processus d’éducation. Prendre un livre est aussi un acte quotidien de séparation entre soi et la gestion familiale quotidienne. Lire est un « travail » qui acquiert valeur auprès de la famille et du mari. Avec la lecture, elles sont au-delà de leur rôle de mères. La lecture est donc double : une libération temporaire de la norme sociale qui les définit et une gratification psychologique des besoins qu’elles expérimentent, étant donné le rôle qui est le leur. ■

Revue Médias















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