En mars dernier, à l’occasion des États généraux de la profession de détective privé, une évidence s’imposait : outre que les détectives privés (pardon, il faut dire maintenant « agents de recherches privées ») ont bien changé et que les Burma et Marlowe d’aujourd’hui ne lissent plus d’un coup d’index le bord de leur feutre, ils ont aussi révolutionné leurs méthodes et leurs outils de travail.
Grâce, par exemple, aux grands sites sociaux que sont Facebook, MySpace, Copains d’avant ou Twitter qui leur livrent nos réseaux d’amis, de proches, de complices, ils accèdent en toute légalité et à grande vitesse à ces précieuses informations qu’ils mettaient autrefois des jours (et des nuits) à dénicher ; à ces noms sur lesquels ils mettent désormais, en un clic, un visage. Sans même parler de Google, qui sait tout sur tout, qui vous piste, à votre insu, comme un robot d’autant plus redoutable qu’il est aveugle.
« Les exemples sont légion de ces candidats à l’embauche qui se retrouvent piégés par leurs publications insouciantes sur Internet. »
En fait, ils lisent et fréquentent le grand journal de nos vies, de nos vertus et de nos vices Facebook, MySpace, Copains d’avant ou Twitter ne sont pas des annuaires ni des listings. Ils vont peut-être beaucoup plus loin que feue Edvige qui fit pousser des cris d’orfraie à ceux qui faisaient semblant de croire qu’aucun fichier n’existait qui ne nous connût en détail, quoi que nous eussions fait, dit, soutenu, publié. Ces sites racontent des histoires et, ces histoires, c’est nous qui les écrivons. La matière, c’est nous qui la donnons. Sur Internet, en tenant un blog, en contribuant à celui d’un ami, en commentant une photo sur Facebook, en « microbloggant » sur Twitter, on se livre tel que l’on est, que l’on croit être ou que l’on fait semblant d’être. On fournit ses accointances, ses relations, son être social. « Dis-moi qui sont tes amis, je te dirai qui tu es. »
La vie privée de... vie privée
On comprend la ressource que constitue le Net pour tous ceux dont l’ambition ou l’obsession est d’en savoir plus sur vous... Pas seulement la police ou les détectives privés, mais aussi les recruteurs, les futurs employeurs. Les exemples sont légion de ces candidats à l’embauche qui se retrouvent piégés par leurs publications insouciantes sur Internet, la mise en ligne de CV contradictoires, leurs engagements sortant des canons de la recevabilité. Sans parler de vos amours d’autrefois, que la nostalgie ou le démon de midi vous font retrouver, trois clics réveillant la passion. Sans évoquer les convives du dîner de ce soir qui ont besoin de billes pour faire rouler la conversation. Plus people, tu meurs : à chacun son Voici.
Internet, ce n’est pas le progrès. C’est autre chose. Croire que correspondre en ligne, par messagerie instantanée ou via des blogs, c’est comme écrire et recevoir des lettres plus vite, plus facilement, de façon plus moderne, est faux. Correspondre sur Internet, c’est sortir de la sphère privée, c’est distribuer son courrier intime en ligne, c’est changer l’échelle de sa relation aux autres. Sur la toile, narcissisme et exhibitionnisme sont à la fête et constituent un formidable moteur. Aucun média ne parle de moi ? Qu’à cela ne tienne, je crée le mien, je l’alimente, je le diffuse. On me donne pour cela tous les outils, puissants, efficaces, gratuits.
Le plus puissant et le plus vivant des médias Il faut définitivement considérer qu’à travers les réseaux sociaux, mais plus encore à travers la blogosphère, Internet est un média. Et que média sur Internet, ne signifie pas seulement extension à Internet des médias classiques. C’est un média sans journalistes à cartes de presse, mais avec des chroniqueurs, des informateurs, des photographes, des vidéastes, des infographistes, des illustrateurs. Avec des experts, des spécialistes, des savants. Un média où l’on écrit souvent avec les pieds, mais aussi, parfois, avec énormément de talent. Sans foi, sans loi ? Voire. Avec des lecteurs, des auditeurs, des spectateurs. Par millions. Potentiellement, par milliards.
Ce qui est terrible, c’est en quelle estime, souvent, les journalistes que l’on comprend menacés et inquiets, moralement et professionnellement, tiennent l’Internet en tant que média. Mais, entre nous, l’évolution du format des médias « officiels » avec talk shows, tribunes et lignes ouvertes aux coups de cœur ou de gueule de madame Michu, n’estelle pas une façon de singer ce qui se passe, informellement sur le Net ? Sans plus de talent, sans moins de complaisance.
« L’évolution du format des médias officiels n’est-elle pas une façon de singer ce qui se passe, informellement, sur le net ? »
Je ne vous ai parlé que de l’info, brute, pure. Mais pas du marché existant autour de tout cela. Votre narcissisme, votre exhibitionnisme, la chronique de votre action, vos historiettes, votre arbre généalogique, vos souvenirs de vacances n’ont pas qu’un intérêt social, sociologique, politique, judiciaire, amical, amoureux. Ils représentent un immense enjeu économique. Bonne, pas bonne, sérieuse, pas sérieuse, morale, pas morale, intéressante, pas intéressante, cette écume a une valeur énorme. Elle est devenue un merveilleux support de publicité pour les marques : grâce à la précision diabolique des outils d’analyse, elle est infiniment plus efficace que les médias classiques, la technologie permettant de savoir qui vous lit, vous voit, vous entend, quand, comment, en ayant quel comportement, en côtoyant qui, en surfant vers où...
Quant aux relations presse, avec leurs légendaires « attachées de », elles ont, elles aussi, pris du plomb dans l’aile sinon dans la cervelle. Les « RP 2.0 », aujourd’hui, vous permettent, après une cartographie minutieuse de tous les relais actifs — blogs, forums, sites d’amateurs —, de diffuser une information, une idée, un discours commercial, avec une précision et des résultats incomparables. Qui peut encore penser que l’Internet n’est pas un média (au sens tuyau + contenu à valeur ajoutée) ?
« Qui tient la rue, tient l’opinion », aton pu dire. La rue, aujourd’hui, c’est la Toile. Même spontanéité, même liberté, même désordre, même vitalité, même lieu d’expression, mêmes opportunités, mêmes menaces.
Vincent Schlegel est conseiller en communication. Il dirige Messages & Associés.

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