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Ma vie avec les médias

David Pujadas : « Notre problème ? Le panurgisme... »

par Emmanuelle Duverger et Robert Ménard / Photos : Pierre-Anthony Allard

Dix ans de JT. Le présentateur vedette de France Télévisions s’explique sur son parcours, ses cas de conscience et ses ratages.

« Pas mal Pujadas, dynamique, précis, mais il n’ira pas très loin, il a les yeux trop rapprochés. »…

Ce propos de Jean-Pierre Pernaut m’a été rapporté après ma grande première à la présentation du journal : une édition du matin, en 1991. Pour être franc, je n’avais retenu que la première partie de la phrase et l’avais donc prise comme un compliment ! J’y avais été d’autant plus sensible que je travaillais avec lui, à l’époque. Au-delà de son parti pris éditorial sur le 13 heures, c’est un excellent présentateur, avec des envies, des idées.

C’est donc injuste de le caricaturer comme on le fait ?

Comme un « beauf » ? Il a en lui cette envie de France profonde. On peut la trouver regrettable ou formidable, mais il ne s’agit pas d’un calcul marketing.

Depuis combien de temps présentez-vous le 20 heures ? Dix ans. Vous n’éprouvez jamais de lassitude, de crainte de la routine ?

Par définition, le 20 heures est une page blanche à remplir tous les jours. Quotidiennement, il faut essayer d’avoir des idées, des intuitions, de composer quelque chose. Un journal se prête peu à la routine. Physiquement aussi, c’est un exercice particulier : à partir de 18 heures, j’entre dans une espèce de tunnel d’efficacité et de stress, qui mobilise chaque jour toutes mes ressources jusqu’à 20 heures. Quand le journal commence, le plus gros est fait, ce n’est presque plus que du plaisir. D’autant que, au bout de dix ans, s’y ajoute une petite touche de sérénité.

Vous n’avez pas le trac ?

Jamais. Les seuls invités qui m’intimident sont les intellectuels. Je me sens fragilisé devant cette pensée construite. Je peux aussi ressentir le trac lorsque j’anime des émissions avec du public. Je n’y suis pas habitué. Et quand il est nombreux, comme pour la première de « Des paroles et des actes », quelques secondes avant l’antenne, c’est intimidant.

Lorsque vous interviewez Nicolas Sarkozy, vous n’avez pas le trac ?

Ma véritable première fois, c’était avec Jacques Chirac, un 14 juillet. Oui, j’avais le trac. Grosse pression. Mais ça dure peu, et ça reste exceptionnel.

Interviewer seul ou avec d’autres journalistes fait une différence ?

C’est en quelque sorte une contrainte supplémentaire. Quand vous êtes seul, vous avez votre plan en tête, vous savez où vous voulez aller, le temps que vous voulez consacrer à tel sujet, comment relancer sans empiéter sur le temps de parole d’un autre. Quand vous êtes plusieurs, il y a une règle du jeu, et il faut veiller à l’équilibre. Ce n’est pas facteur de stress, mais une contrainte de plus.

Vous avez l’intention de battre le record de longévité de PPDA au 20 heures ?

Patrick Poivre d’Arvor a duré vingt et un ans sur TF1, plus quelques années à France 2. Je l’ai vu récemment lors d’une photo de famille pour mes dix ans de JT. Il m’a dit avec beaucoup d’humour : « Tu as fait dix ans. Tu verras, les dix années qui viennent, ce n’est encore que du plaisir. C’est la vingt et unième année qui est plus difficile… »

Roger Gicquel, décédé, n’était pas sur la photo…

C’était un roc, une présence, une voix, une stature… Il en imposait.

« Dans ce job, on s’habitue à ce qu’un petit doigt qui dépasse soit surinterprété. On est obligé de s’en amuser plus que de s’en inquiéter. Je ne dis pas que ça fait toujours plaisir... »

Plus personne n’en impose… Les téléspectateurs n’ont pas le même rapport avec vous ?

Il était un pionnier. Aujourd’hui, tout cela s’est banalisé. Il était l’un des premiers présentateurs uniques du JT sur toute la semaine. D’une certaine manière, le journal fascinait par sa nouveauté. Il y avait peu d’images, des lancements très longs : le présentateur avait une tendance naturelle à éditorialiser. C’est ce qui faisait son charme ou son côté agaçant. C’est terminé. Le présentateur d’aujourd’hui ne peut pas être aussi présent. Moi, j’essaie de donner le la par des intonations. Non pas livrer mon opinion, mais situer les choses. Évidemment pas autant qu’on pouvait le faire sur des lancements d’une minute trente, comme lorsque Gicquel dit : « La France a peur. »

Vous le regrettez ?

Pas du tout, car j’estime que faire systématiquement de l’information une matière à débat est un travers. J’adore le débat, mais j’adore aussi les faits. Le journal doit d’abord donner un maximum d’éléments d’informations. Il peut y avoir débat ensuite : on a d’ailleurs instauré une formule « pour ou contre », à la suite de certains sujets de sociétés. Mais on a souvent tendance à négliger les faits : la Grèce est en quasi-faillite. Au fait, la Grèce, c’est combien d’habitants ? Quelle activité économique ? Dans quels secteurs ? C’est d’abord cela qui me passionne.

France Télévisions, c’est deux mille journalistes. Comment se fait-il qu’ils produisent aussi peu de scoops, alors que Mediapart y parvient avec vingt-cinq journalistes ? Sur ces deux mille journalistes, mille cinq cents travaillent en région. Pour être honnête, dans notre milieu parisien, nous ne sommes pas tellement utilisateurs de cette information régionale, à tort sûrement. Ensuite, sur le service public, on a une importante production de magazines, avec des reportages qu’on ne voit pas ailleurs. C’est le cas également au journal. Il y a quelques années, en regardant le JT de TF1 et de France 2, on avait l’impression que c’était la même chose

« Le travail de journaliste télé, c’est 20 % de recherche d’informations et 80 % de fabrication. »

Ce n’est plus le cas aujourd’hui ?

Absolument ! Nous sommes très différents, hors actualité lourde évidemment.

Qu’est-ce qui a changé ?

Sans faire la promotion maison, on a mené une vraie réflexion et opéré un net virage éditorial. On traite aujourd’hui beaucoup moins de sujets anecdotiques, et on s’efforce chaque jour d’avoir un parti pris éditorial, qui n’existait pas avant : le journal était davantage un enfilage de perles, avec les faits divers en pole position si possible.

Les grandes affaires qui dérangent, comme l’affaire Bettencourt, restent quand même des affaires de presse écrite…

Mais Mediapart, pour reprendre votre exemple, n’est pas un média généraliste. On ne pourrait pas mettre vingt-cinq personnes unique ment sur de l’investigation : nous avons seulement cent ou cent cinquante reporters qui travaillent pour le journal. C’est très peu, parce que, parmi eux, on compte les correspondants et, surtout, parce que la télévision consacre énormément de temps à la fabrication. En presse écrite, un téléphone, de bons yeux et une bonne plume suffisent. Pour le même reportage télévisé, il faut convaincre les personnes de nous parler — le off n’existe pas en télé —, avoir les documents entre les mains, rencontrer les gens, illustrer les situations, tourner les séquences… Notre média est beaucoup plus lourd… J’ai été reporter durant six ans et je l’ai constaté : le travail de journaliste télé, c’est environ 20 % de recherche d’informations et 80 % de fabrication.

On entend souvent dire que le 20 heures, c’est Le Monde et Le Parisien mélangés : vous trouvez ça injuste ?

Oui, parce que nous avons des choix éditoriaux qui vont à leur tour influencer la presse écrite. C’est un cercle sans fin… Le panurgisme est un problème, mais il n’est pas à sens unique. Les télévisions lisent la presse écrite, qui écoute les radios, et les radios regardent la télé. Tout ça se nourrit. Mais la télé n’est pas plus suiviste que les autres.

Selon vous, « le premier défaut du métier, c’est le journalisme des bons sentiments ».

En effet. Le journalisme des bons sentiments, à la télévision particulièrement, c’est le journalisme de compassion, qui fait qu’une info est bonne quand il y a des larmes et quelqu’un qui souffre. Pourquoi ? Parce que ça fabrique de l’émotion laquelle touche le téléspectateur beaucoup plus rapidement que la réflexion. Il y a là une sorte de pente naturelle de l’audiovisuel, contre laquelle il faut lutter en permanence. Sinon, le monde devient un immense réservoir de larmes.

Est-ce parce que rendre visuelle l’information économique, par exemple, est plus compliqué que d’illustrer un fait divers ?

C’est certain. Il nous faut trouver les techniques de narration, d’expression, pour pouvoir mettre ça en images. L’expert qui essaie de rendre intelligible l’information est une des formes qui nous permet de le faire. On s’est beaucoup inspirés de nos confrères anglo-saxons pour essayer de raconter les choses autrement.

Vous parlez de conformisme dans la profession…

C’est même un de ses défauts majeurs. Un panurgisme général dans les sujets qu’on aborde et dans la façon de les aborder. Jusqu’au vocabulaire employé. Il suffit d’écouter, dès qu’il y a une catastrophe naturelle : « Toitures arrachées, tôles tordues, routes trouées, paysage de désolation… » Nombre de chansonnettes familières.

Mélenchon vous a traité de « salaud, larbin, laquais ». Quelle a été votre réaction ?

Quand on fait ce métier, on est obligé d’être un peu schizophrène, de faire la part des choses entre ce qu’on est et ce qu’on peut représenter à un moment donné pour un homme politique qui, lui, est dans la construction de son image, de son attitude politique. Si j’avais été le seul à en faire les frais, je me serais posé des questions, mais Mélenchon a allumé toutes sortes de journalistes, du plus petit au plus gros. Il est d’ailleurs revenu de cette stratégie politique. De toute façon, on n’a pas le choix : Mélenchon, on va le recevoir, l’interviewer, par respect pour le public, et pour lui.

Vous pouvez l’interviewer de la même façon après ces mots ?

Oui, à cause de cette schizophrénie. Et il viendra de la même façon. Deux jours après, ç’aurait peut-être été compliqué, parce que l’insulte était violente.

Le « gentil Pujadas » dont vous ont affublé les journalistes CGT de France Télévisions, après votre interview de Nicolas Sarkozy à l’Élysée, vous le prenez avec autant de philosophie ?

Ça fait partie de leur jeu que de dire : « Soyez plus dur avec le président de la République qu’avec Bernard Thibault. » J’admets tout à fait la critique, même si là, on est plutôt dans l’invective.

De cette fameuse interview, aujourd’hui, que diriez-vous ? Vous l’avez visionnée ?

Oui, parce que, depuis, j’ai à nouveau interviewé Nicolas Sarkozy. Et la presse a eu une tonalité totalement différente, relevant que c’est moi qui ai fait le boulot, qui suis allé le chercher, etc. La première fois, je n’avais peut-être pas pris conscience que le personnage Nicolas Sarkozy ne pouvait pas être interviewé comme Jacques Chirac. Il s’exprime et suscite des réactions de façon tellement différente que, d’une certaine manière, on attend autre chose d’un journaliste qui l’interroge. Pas seulement des questions et des relances, mais une sorte de confrontation. Il s’y prête d’ailleurs lui-même, en nous prenant à partie.

Comment réagit-on quand on se fait remettre en place par le chef de l’État ?

Ça ne me pose aucun problème. En l’occurrence, il me dit simplement à un moment : « Est-ce que vous pensez sérieusement que c’est moi qui ai commandité ces cambriolages de journalistes ? » C’est assez anodin.

Vous aviez tiré les leçons de la première interview où vous étiez le « gentil Pujadas » ?

Pas gentil, précis. Et j’ai compris qu’être précis ne suffisait pas. Il faut faire un peu plus. Sarkozy n’est pas le plus difficile à interviewer, parce qu’il se prête à cet exercice, et nous, journalistes, devons aussi en profiter. Il ne part pas dans des longs dégagements, il apprécie la confrontation. À nous d’y aller un peu plus cash. Dans ses interviews, il y a une partie de mise en scène. On peut trouver ça dommage, mais ça fait partie du jeu.

C’est très différent de Chirac.

Ou de Mitterrand. Rappelez-vous que ce sont des confrères belges qui sont venus l’interroger sur ses écoutes téléphoniques. Les présentateurs français ne l’avaient jamais fait. Sarkozy, non seulement je lui en ai parlé, mais je lui ai posé cinq fois la question ! Une autre époque…

« Sarkozy n’est pas le plus difficile à interviewer. Il apprécie la confrontation. À nous d’y aller un peu plus cash. »

Vous dites avoir vu Franck Louvrier avant l’interview. Comment est-ce que ça se passe ?

On discute d’abord entre journalistes de l’organisation de l’émission. Ensuite, on informe l’Élysée du conducteur. On n’en parle pas avec eux.

Beaucoup de gens pensent que vous recevez des ordres de l’Élysée…

Cette paranoïa, ces théories du complot se sont grandement atténuées. On informe simplement son conseiller de l’ordre des thèmes. Par souci de cohérence.

Franck Louvrier en discute ?

Non, il en prend acte. On n’a jamais eu de problème. Non plus qu’avec Jacques Chirac, excepté un petit jeu du chat et de la souris avec Claude Chirac, qui, pour la forme, essayait d’en savoir plus sur nos questions. Sans conséquences.

Nicolas Sarkozy n’est donc pas aussi interventionniste qu’on l’imagine ?

Je suis désolé de le dire, parce que ça dégonfle un fantasme, mais la question du rapport au pouvoir politique est presque un non-sujet, même s’il faut toujours être ferme, vigilant. Le coup de fil réprobateur de l’Élysée sur le JT de la veille, ça n’a pas existé depuis que je suis là.

Même pas aux journalistes politiques qui suivent l’UMP ou le PS ?

Je ne dis pas qu’il ne peut pas y avoir des remarques adressées à celui qui suit Sarkozy ou François Hollande. Mais c’est de l’ordre de la conversation. Le coup de fil d’engueulade à la rédaction n’existe plus. Je serais ravi de dire que les politiques m’appellent et que je les envoie balader, mais ce n’est pas le cas.

Est-ce qu’il y a des appels pour dire « Je voudrais être dans le journal ce soir » ?

Ça oui, bien sûr.

Peut-on dire non à Nicolas Sarkozy ?

Je ne sais pas si on peut dire non au chef de l’État. Il se fait tellement rare qu’on est content de l’avoir. Idem pour François Fillon. Mais si le Premier ministre était sur les ondes du matin au soir, ce ne serait plus le cas.

Est-ce qu’on dit non au ministre de l’Intérieur ?

Bien sûr. On dit non tout le temps aux ministres ou aux dirigeants de l’opposition.

Selon vous, « l’opiniâtreté des journalistes passe facilement aux yeux du public pour de l’agressivité ».

Être insistant c’est bien. Mais, c’est vrai, le public n’aime pas que l’on coupe la parole ou que l’on soit agressif.

C’est pourtant ce qui s’est passé dans l’émission que vous avez animée quand Marine Le Pen a été interrogée par Laurent Joffrin et Caroline Fourest. Vous seriez-vous permis ce traitement avec une autre personnalité politique ?

Personnellement, avec Marine Le Pen, je pense avoir été insistant, opiniâtre, mais pas irrespectueux. Joffrin et Fourest, c’est une autre histoire. L’exercice a été conçu comme un combat. Nous n’étions pas tout à fait dans le cahier des charges imaginé.

Vous avez regretté le choix de Joffrin et Fourest ensemble ?

C’est compliqué. À qui profite le crime ? D’une certaine manière, s’adresser comme ça à Marine Le Pen, c’est aussi la poser en victime aux yeux de ceux qui la regardent. Je n’ai donc pas eu le sentiment de lui faire une mauvaise manière, mais plutôt d’un exercice qui ne correspondait pas à ce que j’avais imaginé.

C’est un drôle de raisonnement… Vous ne recevriez évidemment pas Hollande de cette façon.

Il n’y avait aucune volonté de ma part d’être agressif, ce n’était pas un règlement de comptes. En tout cas, Marine Le Pen, après cette séquence, n’était pas fâchée.

Ce n’est pas une réponse. Pourquoi avoir choisi deux journalistes de gauche ?

C’était mon choix. Caroline Fourest venait de publier un livre sur Marine Le Pen, donc on avait envie de l’avoir. Et Le Nouvel Observateur était le partenaire de l’émission. Ça s’est fait comme ça. Le jour où nous recevrons Mélenchon, ça ne me choquera pas si nous avons deux journalistes de droite pour lui porter contradiction.

Et la CGT qui appelle à la grève parce qu’elle est votre invitée ?

Beaucoup pensent qu’il n’aurait pas fallu Marine Le Pen à la première de « Des paroles et des actes ». Je ne partage pas cette opinion. Pour la CGT, l’inviter à la première, c’est comme si elle parrainait l’émission. Ce temps-là est fini.

Les journalistes qui interviewent Marine Le Pen ne sont-ils pas obligés de donner des gages à l’opinion et à leur rédaction, pour bien montrer qu’ils sont anti-Front national ?

C’était le cas il y a dix ans encore. Mais au fil des interviews, tout le monde a compris que c’était contre productif, que ça n’avait pas lieu d’être. Contre-productif ou pas lieu d’être ? Ça n’a pas lieu d’être. Mon job, c’est d’extirper la vérité d’une interview. Mais ceux qui procédaient de cette façon, il y a quelques années, et qui pensaient leur attitude en terme de productif ou non, sont tous aujourd’hui acquis à l’idée que c’est contre-productif. Quant à moi, je dirais que ce n’est pas mon rôle.

« Personnellement, avec Marine Le Pen, je pense avoir été insistant, opiniâtre, mais pas irrespectueux. Joffrin et Fourest, c’est une autre histoire. »

Qu’est-ce qu’on fait sur France 2 quand le journal télévisé de TF1 reçoit DSK ?

Ce n’était pas moi qui présentais le journal ce soir-là. On se dit que pas mal de gens en ont marre de cette affaire, et qu’ils vont quand même regarder notre journal. Et, de fait, nous avons fait les deux tiers de notre audience normale. Finalement, pas si catastrophique qu’annoncé…

Vous comprenez que DSK ait choisi TF1 ? Et Claire Chazal ?

Je l’explique. Ses dernières interventions étaient sur France 2. Il a sans doute choisi Claire Chazal plutôt que Laurence Ferrari en raison des liens de la première avec Anne Sinclair.

Est-ce que certains invités vous choisissent en fonction de vos liens avec eux ?

Des liens non. En revanche, il y a des gens qui préfèrent être interviewés par Untel. Mais ça ne tient pas uniquement aux liens personnels.

En avez-vous avec des personnalités politiques ?

Personnels, c’est beaucoup dire. J’en tutoie certains. Mais personnel au sens d’amical, non.

Tutoyez-vous Sarkozy ?

Non. Il vous tutoie ? Il a essayé. Nicolas Sarkozy va dire « tu » naturellement. Le tutoiement « méridional » en quelque sorte… Je n’ai pas regretté d’avoir gardé le « vous », parce que c’est compliqué de tutoyer le président de la République.

Et Martine Aubry ?

Non plus.

Lui avoir souhaité d’être élue, et vous l’être fait reprocher, ça vous a énervé ?

Ça m’a fait sourire. On s’habitue à ce qu’un petit doigt qui dépasse soit surinterprété. J’ai simplement dit : « Si vous êtes élue président de la République, ce qu’on vous souhaite. » Je n’ai pas dit « ce qu’on souhaite ». C’est une formule ! Tout est interprété, je suis sarkozyste, puis pro-Marine Le Pen, etc. Au bout d’un moment, dans ce job, on est obligé de s’en amuser plus que de s’en inquiéter. Je ne dis pas que ça fait toujours plaisir.

Vous êtes blindé ?

Pour Martine Aubry, honnêtement, le soir même, ça m’a beaucoup énervé. Mais c’était terminé le lendemain matin. Pour Mélenchon, ça m’a bien pris une semaine. On n’est jamais complètement blindé, mais on est obligé, sinon on devient dingue.

Sarkozy vous a dit : « Je vous ai toujours apprécié, j’ai toujours été pujadien. »

Oui, je l’ai écrit dans mon livre pour illustrer les stratégies de séduction avant une interview. Cela fait partie des attitudes auxquelles on peut être confronté. Intimidation ou complicité… Un jeu dont il faut se maintenir à distance.

Vous vous maintenez à distance du people, aussi ?

Je m’y suis soumis deux ou trois fois. Pour TV Mag, par exemple, avec ma femme. Jamais avec mes enfants. Avec le recul, je ne dirais pas que je le regrette. Ça m’a amusé, mais ce n’est pas mon truc.

Ça ne décrédibilise pas ?

Je ne pense pas. Patrick Poivre d’Arvor, par exemple, qui était le roi de ce genre de chose, n’en était pas moins crédible. Ce sont deux registres totalement différents : la personne, l’ego, l’estime de soi et de l’autre côté, le professionnel. J’ai l’impression qu’on peut faire cette séparation.

La moitié des Français pense que les journalistes sont des vendus…

Cela n’a rien à voir avec la presse people. Mais plutôt avec le rejet des élites. Tous pourris.

Figurer dans cette presse vous associe à ça ?

Peut-être. Mais est-ce parce que cette impression qui ne repose sur rien existe qu’il faut y renoncer ? Objectivement, il n’y a pas de lien entre quelqu’un qui décide d’exposer sa vie privée et ses mérites professionnels. Si certains font le lien, faut-il se ranger à leur sentiment ? Je ne le crois pas.

Le jugement des gens sur les élites est-il infondé ?

Pas totalement, mais largement.

Qu’est-ce qui le nourrit ?

Une forme de panurgisme. Mais il est incongru de dire que journalistes, politiques, chefs d’entreprises, CAC 40, etc., composent un tout homogène. Ce sont des âneries. Je ne dis pas que ça n’existe pas, qu’il n’y a pas des scandales de connivence ou de consanguinité, mais pas globalement. En revanche, dire que les journalistes vivent dans une bulle est plus recevable.

Deux des six candidats aux primaires socialistes vivent avec des journalistes : ça ne veut rien dire ?

Ce n’est pas le problème des candidats, mais celui des journalistes.

Audrey Pulvar dans votre journal en train de boire le champagne avec Arnaud Montebourg, alors qu’elle est en situation d’interviewer les adversaires de son compagnon sur France 2 ou France Inter les jours précédents ou suivants…

Je vous retourne la question : est-ce qu’Audrey Pulvar, quand elle interviewe Ségolène Royal, n’a pas la capacité de faire la part des choses ?

Pour le grand public, ce n’est pas le problème…

Honnêtement, je n’ai pas d’avis sur le sujet, parce que je pense qu’il n’y a que des mauvaises solutions. Mais dire «  Il ne faut pas le faire, parce que ça nourrit un soupçon » n’est pas non plus la panacée. Tout ce qui nourrit le soupçon, même s’il est infondé, fantasmatique, devrait être pris en compte ? C’est compliqué.

Les éditos d’Audrey Pulvar sont le reflet de la gauche bien-pensante. Peut-on parler d’indépendance ?

Pour le coup, vous la soupçonnez en disant : si elle fait des éditos de la gauche bien-pensante, c’est parce qu’elle vit dans cette sphère-là.

Bien sûr, c’est son monde. Pas question de le lui reprocher. Mais imaginez que ce soit quelqu’un de droite… Est-ce que ça ne se poserait pas en d’autres termes au service public ? Zemmour par exemple, qu’on a remplacé par Audrey Pulvar…

Ce qui posait problème avec Zemmour, c’est sa condamnation. On est dans un autre registre. Vous êtes en train de m’interroger sur l’existence d’un procès politique. Si vous me demandez si les journalistes sont plutôt à gauche, je ne vais pas vous dire l’inverse. D’une manière générale en France, les professions intellectuelles sont plutôt à gauche. De là à dire qu’il y aurait un traitement différent si Audrey Pulvar était la femme d’un homme politique de droite… Je ne suis pas certain qu’il y aurait des réactions plus vives.

« Les Infiltrés », c’était une mauvaise idée ?

Je ne présente plus « Les Infiltrés », mais je défends l’émission à 100 %.

Même celle où vous avez fait arrêter des pédophiles ?

Durant l’enquête, nous avons rencontré des gens qui constituaient une menace pour les enfants. Nous n’avons rien fait de plus que ce que n’importe quel citoyen peut faire : envoyer leurs messages Internet à une unité censée enquêter, qui a déterminé s’il y avait lieu d’intervenir.

Terrain glissant, non ?

Ultradélicat. Mais si c’était à refaire, je ne peux imaginer que, le soir en rentrant, l’équipe de CAPA prenne une décision inverse.

Est-ce que ce n’est pas le principe même de l’émission qui piège le journaliste ? Vous saviez très bien qu’ils n’allaient pas tomber sur des enfants de chœur…

On aurait pu tomber sur des gens animés de pulsions, mais qui jamais ne seraient passés à l’acte. On ne les aurait pas dénoncés. Il y a toujours un risque de tomber sur des criminels. Ce n’est pas le problème de l’infiltration, mais le fait de se livrer à des recherches sur des gens qui contreviennent à la loi. Si on avait rencontré ces pédophiles en menant une enquête classique, ç’aurait été exactement la même chose.

« Dans ce job, on s’habitue à ce qu’un petit doigt qui dépasse soit surinterprété. On est obligé de s’en amuser plus que de s’en inquiéter. Je ne dis pas que ça fait toujours plaisir... »

Ils n’auraient sans doute pas parlé…

Si, sous garantie d’anonymat… Infiltré ou pas infiltré, quand on fait le boulot d’enquêter sur des gens qui contre- viennent à la loi, on s’expose.

Qui sont vos modèles journalistiques, aujourd’hui ?

Je n’ai pas vraiment de modèle. À mes débuts, j’ai beaucoup appris aux côtés de Benoît Duquesne. J’aime bien regarder Darius Rochebin, sur la TSR : il est précis et ne joue pas au présentateur. Vincent Hervouët aussi, présentateur du Journal du monde sur LCI, pour le côté « délié » de sa présentation. Il est un peu éditorialiste, ce que je ne peux plus être. J’adore Florence Aubenas, parce que, en quelque sorte, elle est, comme moi, amoureuse des faits. J’ai également de l’admiration pour des enquêteurs comme Hervé Gattegno, très puissant dans sa manière de travailler.

Vous voyez-vous à 60 ans en train de présenter le journal ? Est-ce que, comme Poivre d’Arvor, vous avez déjà décidé de la date de votre dernier journal ?

Ni l’un ni l’autre. Je ne m’y vois pas à 60 ans, mais je n’ai aucune idée du moment où j’arrêterai.

La « laisse d’or » et le « bobard d’or », ça vous a blessé ?

Même réponse que pour Mélenchon. Ça m’a un peu blessé, mais j’avoue que ça m’a surtout effrayé. Six types qui me prennent à partie devant mon scooter… On peut faire ce genre de choses, à condition d’y mettre une petite pointe d’humour. Tout comme l’entartage. Au départ, Noël Godin était un amuseur. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas.

Et le « bobard d’or » ? Vous l’avez reçu en 2010 pour avoir utilisé des images du Honduras pour illustrer la répression d’une manifestation en Iran.

Ce n’était pas au 20 heures, mais au 13 heures. Et le 13 heures a rectifié. J’ai rectifié aussi pour eux. Ça peut arriver. Celui qui prétend qu’il n’a jamais fait d’erreur se moque du monde. Il y en a eu, il y en a, il y en aura. On leur accorde beaucoup de place, alors qu’elles sont moins nombreuses. Dire que le journalisme serait moins rigoureux qu’il ne l’était autrefois est une contrevérité qui relève du mythe de l’âge d’or… La critique des médias est non seulement intéressante, mais indispensable. C’est parce qu’on a fait des bêtises et qu’on a été épinglé qu’on s’améliore. Là, on n’est plus dans la critique, mais dans l’insulte, le happening pour faire parler de soi.

Vous dites que les cas de censure sont rarissimes. Vous-même avez pourtant été censuré sur TF1

C’était effectivement un cas de censure caractérisé, beau comme dans les films. Nous avions réalisé une très bonne émission du « Droit de savoir » sur Jean-Marie Le Pen. C’était à l’époque de cette haine entre Le Pen et Bernard Tapie. On a donc décidé de faire le même genre de reportage sur le second. En oubliant que, quelques mois auparavant, il était encore actionnaire de TF1, que c’était un ami de Patrick Le Lay, et qu’il était le patron de l’Olympique de Marseille, lequel faisait de très belles audiences sur TF1… On m’avait vaguement mis en garde, mais j’ai continué à travailler…

« Le journalisme joue souvent contre la société. Parce qu’il valorise l’individu plus que le collectif, le droit plus que la politique. »

C’est vous qui avez révélé l’histoire des trucages de matchs ?

Oui, on avait sorti l’« empoisonnement » des joueurs de Rennes venus à Marseille. Et des histoires de corruption dans le football. Sur le plan politique, je racontais la façon dont Tapie avait demandé à sa suppléante, en arrivant à Marseille, de rencontrer le milieu. À l’époque, Tapie était ministre de la République, l’espoir de la gauche, le chef d’entreprise qui réussissait… Il a eu vent de mon travail. Le Lay a demandé à Gérard Carreyrou, à l’époque directeur de l’information : « Qu’est-ce qu’il trafique, ton mec ? » Puis, un jour, il exige de voir le reportage. J’étais en salle de montage, en train de terminer. Je suis venu présenter mon 26 minutes en faisant le commentaire sur les images. Carreyrou et Charles Villeneuve étaient présents. Au bout de sept-huit minutes, Patrick Le Lay annonce : « C’est n’importe quoi… Ça suffit, j’en ai assez vu, terminé, oubliez-moi ça. » De vingt-six minutes, j’ai dû passer à une minute trente… sur Tapie jeune chanteur !

Ce serait impossible aujourd’hui ?

Absolument. D’abord à cause de l’évolution des esprits. Et puis avec Internet, ça se saurait immédiatement.

Si Internet avait existé à l’époque, vous auriez sorti l’info ?

Peut-être pas moi. L’Internet de l’époque, c’était Le Canard enchaîné. Je n’y avais pas de connexion. Et puis Villeneuve et Carreyrou m’avaient dit : « On s’est fourvoyés, on est désolés, maintenant, on te demande de ne pas en parler… » J’ai accepté parce que j’avais plaisir à travailler avec eux. On avait réussi des choses formidables dans « Droit de savoir ». Cette histoire m’a poursuivi à TF1. Finalement, j’en ai parlé. Ça sort toujours.

Qu’a changé Internet dans votre travail ?

Ça ne l’a pas changé fondamentalement. Si ce n’est qu’on a pu s’emballer sur quelques rumeurs. Je pense à la fameuse scène de Sarkozy avec Poutine, où on se demandait si le chef de l’État était ivre. Forte pression pour qu’on diffuse la séquence : un million de vues sur Internet, et les médias officiels n’en parlent pas ? On a tenu bon, On ne voulait pas diffuser le buzz pour le buzz. Et on a bien fait car il y avait zéro info. Mais Internet est également un moyen de dissuasion contre les pressions. Tout se sait donc les tentatives de pressions sont inefficaces. De ce point de vue, la Toile nous protège.

Vous réfléchissez sur l’information ?

Oui, j’écris un livre sur le journalisme, dans la ligne de Marcel Gauchet. Mon intuition est que le journalisme joue souvent contre la société. Parce qu’il valorise l’individu plus que le collectif, le droit plus que la politique. Parce qu’il est d’abord branché sur la déploration. Parce qu’il s’intéresse d’abord à la douleur. Prenons un exemple : la Sécurité sociale, et ses tentatives de rééquilibrages. Les médias se feront uniquement la caisse de résonance des « victimes » des ajustements, médecins moins bien payés, assurés moins bien couverts, pharmaciens en colère. L’architecture du système et ses contraintes de compromis passera à la trappe. C’est toute la différence entre la déploration et la critique. Je ne dis pas que le média doit construire, mais il doit faire comprendre qu’il y a aussi une dimension de négociation, de politique, qui fait qu’à un moment donné, ce qui ne pleure pas, qui ne crie pas, qui ne se lamente pas, doit être aussi pris en compte. C’est le vivre ensemble.

Vous en discutez avec votre rédaction ?

Parfois. On discute surtout du prisme négatif. Notre pente naturelle, c’est de ne parler que de ce qui ne va pas. De temps en temps, il faut savoir dire : « La Seine-Saint Denis, c’est aussi le département qui, depuis trois ans, a accueilli le plus d’entreprises. » Il faut exprimer le bienvivre.

Vous y arrivez avec le poids de l’actualité et des mille réflexes professionnels ?

On peut faire du positif sans flirter avec le nunuche. Il y a de la marge !

Trouvez-vous que les minorités visibles sont sous-représentées dans la rédaction de France 2 ?

Je suis pour la discrimination positive. À compétences égales, il faut donner un coup de pouce. Le premier à avoir compris ça, c’était Étienne Mougeotte. Pas par grandeur d’âme, mais parce que, commercialement, ça tient. Les 10 % de population de couleur qui nous regardent doivent être représentés.


 
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