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Mediamorphose - dossier

Monde arabe : les révolutions 2.0 n’ont pas eu lieu

3- De l’ivresse éditoriale : la révolution tunisienne racontée par Al Jazeera

Par Riadh Ferjani, Maître-assistant à l’Université de Tunis-Manouba, chercheur au CARISM

Depuis sa création en 1996, Al Jazeera a démontré sa capacité à ouvrir des brèches dans la propagande du régime tunisien, jusqu’à devenir un acteur majeur du champ médiatique pendant la révolution. La chaîne qatarie n’en demeure pas moins soupçonnée de collusion avec l’un ou l’autre protagoniste de la scène politique nationale et internationale.

Le 11 septembre 2001 est une date charnière dans la polarisation des opinions occidentales, mais aussi des analyses académiques sur Al Jazeera, comme l’a formulé Walter Armbrust : « Est-elle une force de promotion de la société civile ou bien, au contraire, une voix irresponsable d’un radicalisme antiaméricain, teintée d’un panarabisme anachronique ou (en fonction de l’observateur) de sympathies islamistes ? » Dans le monde arabe, et plus particulièrement en Tunisie, Al Jazeeraa été accusée d’être tour à tour islamiste/laïque, progouvernementale/antigouvernementale, prosioniste/nationaliste arabe, indulgente envers les régimes des monarchies pétrolières/manquant de discernement dans son traitement des réalités tunisiennes... Bien que fortement contrastées, ces oppositions binaires s’accordent toutes à considérer qu’un média est porteur d’un (seul) discours, matrice de sa ligne éditoriale. Pour éviter les pièges de la polarisation, cette contribution se propose d’envisager Al Jazeera non à travers un discours, mais comme carrefour de plusieurs discours. Mon hypothèse est que cette chaîne est condamnée à un état d’ivresse éditoriale permanente, dans la mesure où sa pluralité résulte de rapports de force au sein de la rédaction, de la structure du pouvoir décisionnel et des arbitrages politiques de son propriétaire, l’État du Qatar.

Al Jazeera,
un média alternatif ?

Tard dans la soirée du 17 décembre 2010, Al Jazeeraa été la seule chaîne de télévision à relater un rassemblement devant le gouvernorat de Sidi Bouzid, suite à l’immolation d’un jeune chômeur. Moins d’un mois plus tard, le 14 janvier 2011, c’est à la chaîne qatarie que le président d’un jour, Mohamed Ghannouchi, offre sa première interview exclusive, reprise en direct par la télévision d’État TV7. Entre ces deux dates, Al Jazeeraa été l’une des principales sources d’information sur le soulèvement populaire qui a mis fin au règne de Zine el-Abidine Ben Ali.

Ce rôle pourrait paraître d’autant plus étonnant que la chaîne n’avait jamais pu ouvrir un bureau à Tunis, que son correspondant n’a pas été épargné par la brutalité policière et que la tension permanente entretenue par le régime pouvait sérieusement limiter sa capacité à rendre compte, avec toute la précision requise, de l’actualité tunisienne, comme ce fut le cas pour le soulèvement du bassin minier de 2008, qui, en dépit de son ampleur, a été totalement occulté par Al Jazeera. Dès le printemps 2009, « Al Hassad Al Magharibi » (« Moisson maghrébine »), l’édition quotidienne du JT de celle-ci, diffusée en deuxième partie de soirée, traditionnellement centrée sur le Maroc et la Mauritanie, avait commencé à accorder plus de place à l’actualité tunisienne, en ouvrant l’antenne aux intellectuels et autres acteurs de la société civile. À la fin de l’été 2010, Rachid Khechana, rédacteur en chef d’Al mawkif 2 et correspondant du quotidien londonien Al Hayat, était nommé à la tête d’« Al Hassad Al Magharibi ». Cette longueur d’avance sur les autres chaînes transnationales portera ses fruits dès le début de la révolte de Sidi Bouzid. La différence ne tiendra pas tant à sa capacité à réunir les opposants de Ben Ali et ses thuriféraires sur un même plateau qu’à son maillage du territoire de la révolte par un réseau de correspondants improvisés. Des syndicalistes, avocats et militants des droits de l’homme filmaient les manifestations, les postaient sur Internet et intervenaient par téléphone en direct dans l’édition maghrébine. Pour se protéger de la police politique, ils étaient obligés d’écourter les correspondances, de changer souvent de téléphone et de domicile. Les images des cadavres jonchant les couloirs des urgences à l’hôpital de Kasserine, du personnel médical débordé et d’autres vidéos, témoignant de la férocité de la répression lors du week-end meurtrier des 8 et 9 janvier, marqueront un tournant dans l’espace accordé à l’actualité tunisienne. Celle-ci occupera l’essentiel des JT et des magazines de la chaîne qatarie jusqu’au 25 janvier, date du début de la révolution égyptienne.

Le fond d’écran est… vert ?

Notre intention n’est pas ici de revenir sur les choix éditoriaux pro-islamistes d’Al Jazeera 3, mais de voir comment, pendant la révolution tunisienne, ceux-ci oscillent entre des formes euphémisées et l’engagement partisan. Avant le 14 janvier, les représentants du mouvement Ennahdha 4 n’apparaissaient pas en tant que tels, mais, tour à tour, comme président d’une association de lutte contre la torture, directeur d’un improbable centre d’études ou tout simplement écrivain et analyste politique. Après la chute de Ben Ali, la visibilité du mouvement islamiste traduira un certain décalage entre une édition maghrébine qui s’essayera tant bien que mal à une forme de neutralité et le reste des programmes inclinant parfois à la complaisance. Ainsi, dès l’annonce de la formation du premier gouvernement Mohamed Ghannouchi, Al Jazeera a diffusé douze fois, entre le 17 et le 18 janvier 2011, une déclaration incendiaire de Yusuf al-Qaradawi appelant « le peuple tunisien à renverser ces vestiges du régime de Ben Ali ». Or, la crédibilité d’alQaradawi, même auprès des téléspectateurs de son émission « Ach Chariâ wal-Hayat 5 », est sérieusement écornée depuis qu’il s’est rendu en Tunisie en 2009, en tant qu’invité d’honneur de la manifestation « Kairouan, capitale de la culture islamique ». Les magazines d’information seront aussi mis à contribution pour mettre en relief l’actualité prévisionnelle d’Ennahdha. Moins d’une semaine avant son retour d’exil, Rached Ghannouchi, chef historique du mouvement islamiste, sera l’invité de l’émission « Hiwar Maftouh » du Tunisien Ghassan Ben Jeddou, correspondant d’Al Jazeera à Téhéran avant d’être nommé chef du bureau de Beyrouth. Ni l’intervention de Sihem Bensedrine par téléphone ni la présence d’Abdelbari Atwan6 sur le même plateau ne viendront perturber la symbiose entre l’intervieweur révérencieux donnant du « cheikh Rached » et son invité reconnaissant, l’appelant par son prénom. Cela n’empêchera pas Ben Jeddou de présenter sa démission et de dénoncer la partialité de son employeur au moment où Al Jazeera choisira de rendre compte de la révolution syrienne.

Interférences entre informations nationales et intérêts géostratégiques

Une deuxième ligne de fracture a commencé de poindre à l’horizon, dès le 17 janvier 2011, autour de la présence, à Doha, de Sakhr El Materi, gendre du président déchu. Plusieurs médias ont confirmé celle-ci, mais pas Al Jazeera. Il est vrai que l’asile politique que lui a accordé l’émir Khalifa Al Thani est sans doute le résultat de l’association financière entre le groupe de télécommunications qatari Qtel et le jeune milliardaire tunisien. Ce casus belli envers la révolution naissante a suscité une vive émotion et a été souvent brandi par les médias tunisiens comme preuve de l’absence de professionnalisme de la chaîne qatarie. Au sein de la rédaction de celle-ci, les journalistes tunisiens ont été partagés entre silence embarrassé et conscience des limites de l’indépendance journalistique. Ces attitudes reflètent le conflit latent entre les affinités politiques des islamistes bienveillants à l’égard du régime de l’émir et d’autres professionnels soucieux de leur crédibilité auprès d’une opinion publique de plus en plus suspicieuse envers la chaîne. Parmi cette dernière catégorie, certains journalistes ont sollicité une réaction officielle du ministre des Affaires étrangères qatari, mais la fin de non-recevoir signifiée à leurs demandes d’interview sera interprétée comme un embargo sur toute information concernant l’affaire Materi. D’autres, comme Mohamed Krichen, présentateur de JT, osera exprimer ses « regrets qu’Al Jazeera n’ait pas été en mesure d’informer sur cette question importante pour les Tunisiens7 ». Les interférences entre intérêts géostratégiques et ligne éditoriale sont une seconde fois à l’ordre du jour le 30 mars 2011, quand la Syrienne Rola Ibrahim annonce subitement le retour de l’émission « Al Hassad Al Magharibi » dans les studios de Doha, après deux mois et demi de diffusion directe depuis Tunis. Si aucune explication n’a été donnée à ce départ précipité, les observateurs de la scène médiatique ont souligné la concordance de cet arrêt inopiné avec la libération de Lotfi Massaoudi, journaliste tunisien d’Al Jazeera retenu en otage à Tripoli pendant deux semaines. Mais l’ivresse éditoriale d’Al Jazeera n’est pas caractéristique d’un journalisme panarabe qui, en temps de crise, est ballotté d’un positionnement idéologique et géostratégique à son contraire. Les chaînes françaises elles-mêmes ne seront pas épargnées par le jeu de force entre un gouvernement apportant un soutien sans faille au régime de Ben Ali, la perspective hexagonale des informations et la distribution du pouvoir au sein des rédactions. Ainsi, avant le 14 janvier, la rédaction arabe de France 24 avait choisi de privilégier les débats entre pro et anti-Ben Ali plutôt que de suivre l’évolution de la situation sur le terrain, ce qui est plus coûteux, plus risqué, mais aussi plus récalcitrant à la propagande du régime. Cette tâche aurait été d’autant plus délicate à accomplir qu’Abderrazak Tabib, correspondant de France 24-Arabe, est en même temps fonctionnaire de la chaîne étatique tunisienne. Après le 14 janvier, la chaîne française ne sera pas sourde à la propagation des rumeurs alarmantes (incendies, contamination de l’eau potable, attaques à main armée…) diffusées par les chaînes tunisiennes. Mieux, Mohamed Ghariani, le secrétaire général du parti de Ben Ali, fera sa première apparition publique le 23 janvier 2011, sur… France 24, pour saluer « la mémoire des martyrs de la révolution » ! Il sera incarcéré et son parti dissous moins de deux mois plus tard. ■

1. Armbrust Walter, « Al Jazeera is Not a Medium », Transnational Broadcasting Studies, no 15, 2005. Disponible sur : http://www.tbsjournal. com/Archives/Fall05/Letter.html. 2. Hebdomadaire, organe du Parti démocrate progressiste (PDP). 3. Cf. Ferjani Riadh, « Religion and television in the Arab World. Toward a communication studies approach », Middle East Journal of Culture and Communication, no 3, 2010, p. 82-100. 4. Principale composante de la mouvance islamiste, interdite et sévèrement réprimée sous Ben Ali. 5. « La loi islamique et la vie », émission hebdomadaire d’al-Qaradawi. 6. Directeur du quotidien londonien Al Quds Al Arabi. 7. Émission « Chahed wa Chawehed » (« Témoignages »), TTN1 (Télévision tunisienne nationale 1), diffusée le 16 mai 2011.


 
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