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Décryptage

De la veulerie journalistique

par Raoul Vaneigem

Où l’irréductible auteur de « L’Adresse aux vivants » pointe un retour insidieux de « la peste de la servitude volon- taire ». De cette information concoctée pour nous plonger dans la torpeur.

L’État n’est rien, nous sommes tout. Voilà le cri que les gouvernements sont unanimes à vouloir étouffer à tout prix. Il est encore inaudible ? Sans doute, mais à mesure que le désarroi et l’absurdité font lamentablement crachoter les gestionnaires de faillites, il faudra bien que la voix de la conscience individuelle et sociale sonne de plus en plus clairement. L’effondrement du pouvoir autoritaire et patriarcal, produit par le consumérisme, a été le prodrome d’un effondrement général de l’économie d’exploitation. Nous avons le plaisir d’y assister. La machine pénitentiaire tourne encore mais ses rouages se grippent et sautent de partout.

En abdiquant devant le pouvoir des mafias multinationales, l’État s’était trouvé dépouillé de ses prérogatives traditionnelles : la répression et l’entretien des services publics. Il sombre maintenant dans le naufrage d’un capitalisme mis à mal par un cyclone dévastateur, celui de l’argent qui tourne sur lui-même et s’anéantit en semant la ruine sur son passage.

Le désinvestissement social, provoqué par la spéculation boursière, a produit un État zombie qui ne dispose plus pour s’imposer aux citoyens que d’une force perpétuant par inertie une autorité formelle et invertébrée. Ce qui empêche sa débilité d’apparaître au grand jour, c’est la débilité de citoyens rompus au réflexe de servilité par un joug séculaire. De même que l’idéal démocratique obnubile les mentalités et rabat vers les urnes des électeurs qui en viennent ainsi à soutenir des démocraties corrompues, de même la mémoire d’un État, hier encore garant d’un certain bien-être social, accrédite la nécessité d’instances dirigeantes, alors que, préoccupées de spéculations et de malversations financières, elles manifestent chaque jour leur mépris envers ceux qu’elles sont censées représenter.

De la morale patriarcale, justifiant jadis une haine salutaire, il ne subsiste qu’une ridicule peau de chagrin. Il y avait du plaisir à combattre le puritanisme et l’humanisme papelard prônant les vertus du sacrifice. Aujourd’hui, c’est du bonheur consumériste et de la santé indispensable à son exercice que le pouvoir s’autorise. Il pousse le cynisme de sa sollicitude jusqu’à fonder ses recommandations éthiques sur la seule valeur qui annule toutes les autres, à commencer par la solidarité humaine : la valeur marchande. L’absurdité triomphe partout. Ceux qui exaltent les vertus du travail propagent le chômage en fermant les entreprises, et de préférence les plus indispensables au bien public. Les promoteurs de l’idéologie sécuritaire sont les mêmes qui accroissent la précarité sociale et le mal de survie, source des comportements agressifs et suicidaires.

On investit dans les prisons et on réduit les budgets de l’éducation. On prône dans les écoles concentrationnaires les mérites du diplôme, qui favorise l’inutilité lucrative sur un marché en perdition. La propagande axée sur la santé des électeurs sert les intérêts des empires pharmaceutiques et va de pair avec la dégradation accélérée des hôpitaux et de la qualité des soins. Comme s’il ne suffisait pas que la pollution généralisée engendre des pandémies pour le plus grand profit pharmaceutique, on en invente de toutes pièces (ou presque) en misant sur cette peur endémique, dont se conforte un État qui part en quenouille.

Le consumérisme a condamné les institutions religieuses à la désuétude mais, dans le même temps, la vieille croyance en une débilité native de l’homme n’a rien perdu de sa virulence. Elle l’accoutume à recourir aux béquilles vendues par les commis voyageurs d’un Dieu tutélaire ou d’un pouvoir suprême, elle continue à propager la peste de la servitude volontaire dont, au XVIe siècle, La Boétie dénonçait déjà les ravages.

« Se faire élire par des imbéciles donne des lettres de noblesse à la sottise. »

Les tyrans du passé possédaient la science de l’obscurantisme, ils savaient manier le mensonge et la trique pour dépecer la raison et noyer les idées dans le sang. Depuis lors, l’armée et la police ont perdu le terrifiant prestige qu’elles s’arrogèrent si longtemps. Nul, en Europe, ne redoute les coups de bottes dans la porte ni les tanks dans la rue, pourtant la peur est partout, comme si l’ombre des baïonnettes d’antan ranimait le frisson d’une terreur archaïque. Or, le plus effrayant dans cette peur paradoxale réside moins dans la réminiscence maladive du passé que dans cette peur de vivre et d’agir par soi-même, que Reich avait stigmatisé dans « Écoute, petit homme ».

Les gouvernants ont beau rivaliser d’inintelligence et de vulgarité, ils ne suscitent chez les gouvernés que le clin d’œil de la lassitude. Comment ne verraient-ils pas dans la passivité générale un encouragement à rabaisser davantage encore ceux qui courbent la nuque sans que pèse sur eux le risque d’une sévère répression, ceux qui se contentent de brocarder et de rechigner démocratiquement, sans se déterminer enfin à passer outre aux grotesques diktats intimés.

Pourquoi les exploiteurs se priveraient-ils d’ôter aux individus toute estime de soi ? Pourquoi ne pas les pousser à s’incliner plus bas que terre, à s’aveugler sous le seuil de survie ? Ne s’agit-il pas de vérifier jusqu’à quel degré de vilenie les citoyens sont capables de ramper ? Le misérable pouvoir, hérité de l’antique système patriarcal, est devenu si incertain qu’il a besoin de favoriser la misère mentale pour prêter à sa médiocrité une manière de plusvalue. Se faire élire par des imbéciles donne des lettres de noblesse à la sottise. Il n’en faut pas davantage aujourd’hui pour légiférer. Dépouillé de son efficacité par les mafias multinationales, le dirigisme en est réduit à s’exercer dans le domaine du futile et dans une surenchère clientéliste qui procure au ressentiment croissant un grand choix de boucs émissaires.

Quand les instances gouvernementales prétendent protéger le citoyen, c’est qu’elles ont, en fait, besoin de se protéger contre lui. Stigmatiser les fumeurs en laissant aux producteurs de cigarettes le privilège d’inonder le marché apparaît, dans un pays où les hôpitaux sont mis à mal, moins comme un souci de santé que comme une brimade. Si l’on veut réduire la vitesse sur les autoroutes, pourquoi ne pas produire des voitures moins rapides et non polluantes ? Peut-on en appeler à la sagesse du conducteur quand les citoyens sont soumis à un stress qui augmente et qui tue ?

Les meilleures résolutions deviennent les pires quand elles se font répressives. L’antiracisme dérape dans le populisme et assimile à de la xénophobie et à de l’intolérance le fait de s’en prendre à l’inhumanité des reli- gions, à leur misogynie fondamentale, à leur politique nataliste, a la barbarie des affrontements entre musulmans, entre protestants et catholiques, entre tant de sectes transformant en militants de la mort des suicidaires fabriqués à la chaîne par le mal de survie. « Les Causes célèbres », relatant les faits et erreurs judiciaires du passé, font grand cas des machinations qui, à l’exemple de l’affaire du courrier de Lyon et de l’infortuné Lesurques, épargnent l’assassin et envoient l’innocent à l’échafaud. Staline a perfectionné le procédé en obtenant de la victime indûment accusée qu’elle clame sa culpabilité. Nous voici à l’époque du stalinisme mou, de l’autopunition rampante. Le citoyen intériorise une terreur qui n’existe plus hors de lui — si ce n’est exceptionnellement et de façon caricaturale.

Plus n’est besoin de flics ni de goulags pour qu’il se persuade d’être coupable, comme le pressentait Kafka. Coupable de n’avoir pas de travail, d’en avoir trop, de n’être pas assez rentable, de manquer d’efficacité, d’être malade et d’accroître ainsi le déficit de la sécurité sociale, d’être en bonne santé — intolérable défi aux pandémies à la mode —, d’être pauvre, sans vie, sans joie. Il courbe la tête chaque fois qu’une autorité politique, éthique ou financière l’admoneste, comme l’enfant jadis giflé « pour son bien ». Les salariés se suicident pour n’avoir pas à estourbir le patron qui les empêche de vivre. Des êtres dépouillés d’existence par la dictature de l’avoir en arrivent si désespérément à croire que la vie commence après la mort qu’ils n’ont de cesse de se convertir en kamikazes. Le puritanisme éthique mène la danse macabre d’une corruption entretenue, de l’extrême gauche à l’extrême droite, par l’attrait du pouvoir et du profit. Il mise sur un nihilisme, où l’envers vaut l’endroit, il entretient une gestion chaotique, dont les intérêts les plus louches et les plus divers tirent de hâtifs profits. Le drapeau de la droiture politique et de la bienfaisance religieuse flotte au sommet de l’ordure universelle.

L’indignation est partout, la révolte nulle part. La roublardise est une intelligence bornée à l’art de duper. L’escroquerie généralisée est devenue raison d’État. Elle n’a pas besoin de canons. N’a-t-on pas vu une majorité d’électeurs italiens réélire un pitre aux mains crochues ? L’escroc passe aisément pour un aigle aux yeux des pigeons fascinés qu’il dévore. C’est un exemple qui fait école, partout où la démocratie parlementaire sert de couverture à la corruption démocratisée. La veulerie journalistique prête complaisamment son concours mercenaire à cette entreprise de dénigrement de la vie et des valeurs humaines, que le totalitarisme de l’économie poursuit inlassablement en ruinant les ressources planétaires et existentielles. Il n’y a pas si longtemps, une presse combative n’hésitait pas à défendre les libertés sociales et individuelles face à un pouvoir encore capable de réprimer durement ce qui s’appelait alors l’« esprit subversif ». Hormis la volonté satirique et la résistance de quelques irréductibles, les journalistes sont devenus les larbins d’un fast-food où l’information est servie sous forme d’un infâme brouet, concocté pour écœurer et plonger dans la torpeur. Jamais, dans un pays infatué de sa culture, l’intelligence de ceux qui s’en prévalent par métier n’est tombée aussi bas.

Mais jusqu’à quel point est-ce tolérable ? L’épreuve de force est engagée à pas feutrés, le verbiage des fausses querelles impose silence à la conscience de l’émancipation (ainsi la querelle du voile islamiste, alors que le vrai combat doit se mener en faveur des droits de la femme, sans lesquels les droits de l’homme ne sont qu’une imposture). Pourtant, il arrive un moment où l’être humain se réveille, sort de son cauchemar climatisé, respire l’air que, du grand large, la vie souffle vers lui. La solitude n’a pas découragé David Thoreau d’inciter à la désobéissance civile. Que l’idée fasse si lentement son chemin ne l’empêche pas de progresser résolument. Il faudra bien qu’au nom de la vie et des bonheurs qu’elle dispense, le sens humain impose sa prééminence, mette la prédation hors la loi et passe outre à une légalité inique, parce qu’imposée au nom du pouvoir, du profit et de la mort.


 
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