Avez-vous toujours eu la tentation d’être à la fois Arlequin et Zorro ?
Le premier gouvernement auquel j’ai appris à résister dans l’Algérie de mon enfance, c’est celui de mes parents. Dans ma famille, on pensait qu’on était injuste avec Hitler, qu’il avait fait de très bonnes choses dans la peinture figurative. Parmi les livres qu’on trouvait à la maison, « Bagatelle pour un massacre » ou « L’École des cadavres » de Céline. Depuis, je me suis mis à Céline, mais je me contente de « Mort à crédit » et du « Voyage au bout de la nuit » illustrés par Tardi qui, lui, n’est pas suspect de penchants néo-nazis. Mes parents voulaient m’envoyer à l’église, je n’allais au presbytère que pour retrouver mes copains, ça m’aérait de la maison où j’étais totalement mutique. D’accord, je me suis rattrapé depuis ! À l’époque, j’avais sept ans, je me souviens avoir arraché une page de mon cahier d’écolier, et m’imposant à moi-même de « faire des lignes », avoir recopié cent fois : « Quelle connerie la messe, quelle connerie la messe. » J’ai pourtant été enfant de chœur. Sans doute pour le costume, j’aimais déjà me déguiser.
Déjà ces rapports ambigus avec l’autorité, la société. Et, désormais, les médias ?
Oui, c’est vrai, je suis des deux côtés de la barrière. D’un côté lorsque je suis amuseur, saltimbanque, de l’autre lorsque je me mêle de ce que je regarde, que je deviens parleur ou écrivain citoyen. Il m’est même arrivé de tenir une chronique - éphémère - dans Libération. C’est Serge July qui me l’avait demandé, me donnant carte blanche pour y traiter tous les sujets. Mais il y a eu vite incident de frontière lorsque je me suis mêlé d’exprimer une opinion contraire à celle du critique maison à propos de l’excellent film de Robert Altman, « Short Cuts »...
On dit du journalisme qu’il est le quatrième pouvoir. En ce qui me concerne, je pense davantage à mon devoir qu’à mon pouvoir. D’une certaine manière, mes premiers professeurs de Sciences Po ont été Beaumarchais, Marivaux et Shakespeare. Puis j’ai rencontré des gens dans ma vie. Simone Signoret, ce grand personnage... Au moment de « Dragées au poivre », le film que j’avais coécrit avec Jacques Baratier, en 1963, j’avais eu le bonheur de l’avoir comme interprète, et elle m’a aussitôt choisi comme petit frère. Pour une actrice, elle était vraiment très intelligente ! Outre sa faculté exceptionnelle d’indignation, elle riait aussi beaucoup, elle aimait rire. Elle avait inventé un jeu, je crois que c’était pour moi, le jeu des résistants et des collaborateurs dans les médias. On faisait des listes, il y avait des résistants inattendus et des collabos imprévisibles...
C’est elle qui m’a initié - il faut bien le dire - à la manipulation des médias. Elle m’a appris que nous devions nous servir de ce qu’elle appelait le « service après-vente », c’est-à-dire la période de promotion de nos prestations de comédien pour l’« ouvrir », pour faire passer nos messages d’opposition, de protestation, d’indignation. Ceci était surtout valable lorsque la télévision était en direct. Car, aujourd’hui, par fatalisme ou par lucidité, lorsque je participe à une émission dite de « talk-show », il m’arrive de me censurer, de m’autocensurer, parce que je sais que si je franchis quelque ligne jaune que ce soit, ce sera coupé au montage.
Pour éviter ce genre de désagrément, et considérant que « les médias », ça n’est pas un grand corps abstrait, indifférencié, mais un corps vivant composé d’hommes et de femmes, je choisis d’abord de ne pas aller n’importe où, je ne fréquente pas n’importe qui, et pour des raisons qui me regardent, j’ai mes têtes. Il y a des surprises, dans les deux sens. Par exemple, je vais toujours, et sans arrière-pensée, chez Michel Drucker, quoi qu’on puisse penser de sa supposée bienveillance universelle. Drucker a été pour moi une sorte de père tranquille de la résistance. Lorsque j’étais censuré par la télévision de Valéry Giscard d’Estaing, il constituait alors une dernière fenêtre ouverte sur le monde audiovisuel. Jacques Chancel aussi a continué à me recevoir. Sinon, une censure abrupte s’est abattue sur moi.
A quelle occasion ?
Ce n’était pas à proprement parler politique. Un soir, en direct, dans une émission de Philippe Bouvard, j’ai dit à Guy Lux que je le prenais pour un con. Ce n’était pas de la diffamation, c’était de l’information. L’homme était à ce moment-là tout-puissant, un hebdomadaire venait de consacrer sa couverture à « la France de Guy Lux ». Moi, je venais seulement dire que je n’appartenais pas à cette France-là. La première conséquence a été exorbitante. Considérant que pour proférer une telle insolence, je ne pouvais qu’être ivre mort, on a supprimé les boissons alcoolisées sur le plateau des émissions en direct. Serge Gainsbourg m’en a beaucoup voulu...
Oui, cette altercation avec Guy Lux a suffi à me rendre indésirable à la télévision. La parution de mon premier livre au titre explicite : « Je craque » n’a rien arrangé. Mais les mauvaises pratiques de la télévision ont perduré. Je me souviens avoir participé à une émission de Patrick Sabatier, « Le Jeu de la vérité ». Soudain, dans le public, une femme se lève et m’apostrophe : « Ce que je n’aime pas chez vous, c’est votre vulgarité. » Je lui réponds : « Non madame, je ne pense pas être vulgaire, grossier parfois, mais pas vulgaire. C’est comme si j’affirmais que vous êtes une pute. J’aurais tort, je n’ai pas de preuves. » Après l’émission, la femme en question vient me voir : « Excusez-moi, me dit-elle, je vous adore, je suis allée vous applaudir deux fois à Rennes. Mais c’est Patrick Sabatier qui m’a dit de vous lancer ça... »
« Aujourd’hui, par fatalisme ou par lucidité, lorsque je participe à une émission de talk-show, il m’arrive de m’autocensurer. »
Étendiez-vous déjà ce « parler vrai » à d’autres domaines ?
Je la ramène beaucoup. Moi, en fait, je suis un vrai modeste [rires]. Je n’ai pas découvert la politique, l’insolence et la liberté d’expression avec l’arrivée de Giscard, mais j’avais encore l’habitude de me cacher derrière des personnages. « Vacances à Marrakech » est un sketch ouvertement antiraciste, mais je ne crois absolument pas être assez important pour en faire un message personnel. C’est à partir de « Je craque » que je réalise que je peux m’exprimer à la première personne et cependant, intéresser. En 1975, pour mon retour en solitaire à l’Olympia, je commence donc à improviser. Je n’ai pas encore ce que j’appelle mes fiches cuisine, c’est de l’improvisation pure. Entre deux sketches, rien n’est écrit. Comme si je butinais dans les journaux, je me mets à soliloquer sur l’état du monde, de la France, accessoirement de moi-même. Et ça accroche. Ce soir-là, c’est vrai, il s’est passé quelque chose. Je me suis fait dans l’instant de nouveaux amis et de nouveaux ennemis. Pour les mêmes raisons. Peut-être parce que - j’espère que c’est la raison essentielle - je n’appartiens à personne. La « revue de presse » était née. Depuis, elle est étrangement incontournable. À partir de là, mon spectacle est devenu une sorte de tribune que je transporte parfois à la radio ou à la télévision, ayant l’impression d’y poursuivre ma revue de presse.
Ce premier soir, à l’Olympia, je me souviens avoir soupé avec Jacques Martin et Coluche. Ils étaient sidérés : « Mais tu es fou ! Qu’est-ce qui te prend de parler de politique ? » Il est vrai qu’à l’époque, le domaine était réservé exclusivement aux chansonniers. Et moi j’étais plus près sans le savoir de Lenny Bruce, l’iconoclaste amuseur américain, que d’un Jean Amadou, par exemple. Je ne suis évidemment pas l’inventeur de la « stand up comedy » anglo-saxonne, mais disons que j’en suis l’importateur, le premier en France à parler à la première personne tout au long d’un spectacle. Remarquez, Jacques Martin et Coluche ne penseront pas longtemps l’un et l’autre que j’étais fou, ou alors le sont-ils devenus eux-mêmes. Martin allait créer l’excellent, l’impertinent, l’éphémère « Petit Rapporteur » à la télévision, et Coluche irait jusqu’à devenir - contre mon avis, d’ailleurs -, candidat à la présidence de la République. Nous sommes tellement plus efficaces lorsque nous restons dans notre registre. J’en ai eu la confirmation plus tard, en 1981. Robert Badinter, grand ministre humaniste, artisan de l’abolition de la peine de mort, est venu me voir dans ma loge au Cirque d’hiver et m’a dit : « Vous ne connaissez pas votre chance, vous dites tout ce que vous avez sur le cœur et nous, nous ne pouvons pas, soumis que nous sommes au devoir de réserve. » Cela m’a flatté, touché... et fermement encouragé à ne jamais me présenter à des élections !
Vous est-il arrivé de vous tromper de cible ?
Notre métier est, ici où là, un métier à risques. Oui, j’ai été trop loin parfois. Je m’en suis voulu. Chez moi, l’action peut précéder la réflexion : je dégaine trop vite. Il m’est arrivé d’atteindre des gens que je ne voulais pas blesser. Il est vrai que, pour certains, l’humour est une langue étrangère. Il faudrait mettre des sous-titres. Mais le seul qui ait déclaré que chaque fois que je prononcerai son nom, il me traînerait devant les tribunaux, est Le Pen. Avec les présidents de la République (je ne parle pas de l’actuel, qui pourtant m’a dragué), c’est une tout autre chanson. Il y a beaucoup de choses qui me gênaient chez François Mitterrand, notamment certaines de ses déclarations sur l’Algérie. Moi, j’ai fait la grève de la faim pour ne pas aller tirer sur les Algériens qui étaient mes copains d’enfance... Donc j’ai beaucoup brocardé Mitterrand, n’ayant jamais été un courtisan, mais ça le distrayait. Lorsque nous nous rencontrions, nous ne parlions jamais politique. Il y avait plus mauvaise compagnie. Tout ce qu’il me disait, c’est : « Vous y allez fort, tout de même ! » Quant à Jacques Chirac, que j’ai souvent lacéré, il m’a envoyé une lettre lorsque j’ai reçu un Molière des mains de Raymond Devos. Une lettre, hein, pas une circulaire, disant : « C’est même un plaisir d’être égratigné par vous. »
« Pour certains, l’humour est une langue étrangère. Il faudrait mettre des sous-titres. »
Vous considérez-vous comme un « artiste engagé », même si l’expression a beaucoup servi ?
S’indigner à perpétuité de toutes les injustices du monde, cela peut prêter à sourire. Il est vrai que nous sommes voués au radotage. Je vais être un peu désagréable avec la presse, ce qui d’ailleurs ne veut rien dire, chaque journaliste étant une île... Oui, je trouve la presse assez frivole, quand elle abandonne avec cette désinvolture et cette célérité certains sujets brûlants, sous prétexte qu’on les a déjà traités.
Comment vivez-vous que votre engagement médiatique spectaculaire pour la cause des sans-papiers, des expulsés, soit quelquefois durement critiqué ?
Mal. Je le vis mal. Essayons d’être précis. Je n’ai pas à plaider notre défense, car je ne crois en aucun cas que nous soyons coupables ! Pour prendre l’exemple que je connais le mieux, le mien, et exception faite de mes interventions à l’intérieur de mes spectacles, la plupart du temps nous intervenons parce que nous sommes appelés par telle ou telle association. Droit au logement, le DAL, en l’occurrence, pour la rue de la Banque. J’y ai rejoint mes copines. Nous avons fait des mini-conférences de presse, avec des gens aussi motivés que nous. Pourquoi vient-on ? Sans doute pour faire plaisir à ceux qui ne trouvent rien de plus scandaleux de nos jours que de voir, à la télé, Carole Bouquet, Emmanuelle Béart ou Guy Bedos défendre des femmes couchées par terre dans la rue pour échapper à leurs nids à rats et à cafards. Pour ces gens-là, il n’y a que les caritatifs institutionnels qui vaillent, les Restos du cœur, le Téléthon. Moi, j’ai donné beaucoup d’argent à une époque, je m’autorise à le dire parce que je n’en donne plus. Ce sont désormais des institutions qui exonèrent l’État de ses devoirs. J’ai présenté avec Michel Drucker le premier Téléthon par sympathie pour Jerry Lewis qui était de passage à Paris et avait créé le mouvement aux États-Unis. Mais quand tout ça est devenu trop consensuel, avec des gens qui participent uniquement pour se montrer, j’ai renoncé.
En revanche, pour les causes moins gratifiantes, plus difficiles, politiquement incorrectes, à qui fait-on appel ? Aux saltimbanques qui, effectivement, attirent les caméras, les magnétophones, les photographes. Nous servons à rendre visible ce qu’on ne veut pas voir. Dans le film de Véra Belmont que j’ai tourné récemment, « Survivre avec les loups », je joue un Juste qui protège une petite fille juive pendant la guerre. Je pense qu’aujourd’hui, ce pourrait être une petite fille africaine, maghrébine. Et l’oncle Ernest que j’interprète se retrouverait menotté de la même façon. Protéger ou héberger un sans-papiers vous expose à cinq ans d’emprisonnement et à une énorme amende. Hortefeux (à volonté) veille... Je pense être tiré d’affaire, je ne finirai pas ma vie sous un carton, mes enfants non plus. Mais la misère autour de nous m’empêche de respirer : c’est insupportable. Tant pis pour ceux qui s’y accoutument. Et tant pis aussi pour ceux qui sont prêts à nous reprocher de ne pas nous y habituer.
Ce qu’il pense des médias...
— « Je croirai vraiment à la liberté de la presse quand un journaliste pourra écrire ce qu’il pense vraiment de son journal. Dans son journal. » Journal d’un mégalo.
— « Depuis que toutes les chaînes se livrent cette bataille pour l’audimat, parler de l’intelligence à la télévision, c’est comme si l’on distribuait des guides gastronomiques au Sahel. » Jeune Afrique, 1992.
— « Hommes politiques face à la presse : ce n’est pas en crachant dans les miroirs qu’on guérit de l’eczéma. » Petites drôleries et autres méchancetés sans importance, 1992.
— « Il y a des journalistes qui ont appris leur métier à l’école hôtelière. Ils posent les questions comme on passe les plats. » seniorplus.fr, janvier 2008
Aphorismes pour la route
Extraits de « Sarko & Co », aux éditions du Cherche Midi, février 2008
— « On me dit que je parle des Arabes sans les connaître. Et je suis né où, moi ? En Suède ? »
— « La gauche est au centre, le centre est à droite et la droite à l’extrême droite. Faut suivre... »
— « Je tape beaucoup sur la droite, OK, mais qu’est-ce que vous voulez que je dise sur la gauche ? À part réclamer une minute de silence ? »
— « Jérusalem, comment voulez-vous que ça marche, Jérusalem ? Ça me fait penser à une superproduction hollywoodienne où il y a trop de stars ! Vous avez vu le casting ? Jésus-Christ, Abraham, Mahomet. Dans le même film. Et en plus trois cas psychiatriques ! Un enfant adultérin maniaco-dépressif, un père infanticide, et l’autre, Mahomet, qui s’envole dans le ciel sur son cheval blanc - pourquoi pas un éléphant rose ? Là, on est dans la drogue dure... Et les fans-clubs de ces trois types ne cessent de s’entre-tuer depuis des siècles. C’est à ne pas croire ! »
— « J’ai cru pouvoir changer le monde. Je suis né en Algérie dans un milieu raciste et antisémite. Je vais mourir alors que le monde entier est la proie du racisme et de l’antisémitisme. Quel succès ! »

Revue Médias















Vive Le Pen !
Les intellectuels jugent les médias - Tome 1
Les intellectuels jugent les médias - Tome 2
Faut-il avoir peur de francs-maçons ?
Cantines : le règne de la mal-bouffe ?
Les homosexuels font-ils encore peur ?
Pour ou contre l’homéopathie ?
Pour ou contre la garde alternée ?
Peut-on tout dire ?
Les Français sont-ils antisémites ?
Faut-il interdire les écrans aux enfants ?
Faut-il être plus sévère avec nos enfants ?
Faut-il croire les journalistes ?
Faut-il avoir peur des religions ?
Et si on jugeait les juges ?


