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Décryptage

L’opinion et son contraire :

débat sur Al-Jazira

« L’opinion et son contraire. » C’est le slogan d’Al-Jazira. Pour le lui appliquer, nous avons choisi de mettre face à face deux jugements contradictoires portés sur la chaîne ces dernières années. L’un a été écrit pour le Wall Street Journal par Amir Taheri, un journaliste iranien exilé à Londres. Il remonte au 28 décembre 2001, c’est-à-dire au moment où Al-Jazira a véritablement fait irruption sur la scène internationale de l’information pendant la guerre d’Afghanistan. L’autre, publié par le quotidien pakistanais Daily Times le 15 août dernier, est dû à Daoud Kuttab, directeur de l’Institut des médias modernes à l’université Al-Quds, à Ramallah (Territoires palestiniens). Deux voix musulmanes se contredisent à travers le temps et l’espace pour évaluer, l’une en bien l’autre en mal, l’impact de la télévision qatarie sur le monde arabe, ses chances d’évolution démocratique et ses relations avec le monde occidental. En contrepoint de leur dialogue émerge une question : un média arabe peut-il être « objectif » sur les conflits actuels au Moyen-Orient ?

QUI A PEUR D’AL-JAZIRA ?

Par Daoud Kuttab - (Pakistan Daily Times)

Personne n’est indifférent à Al-Jazira, la chaîne de télévision arabe par satellite basée au Qatar. On peut pratiquement voir bouillir le sang des dirigeants américains lorsqu’ils en parlent. C’est sûr qu’Al-Jazira partage l’aspiration de tous les Arabes à être unis et indépendants de tout contrôle étranger. Mais cela ne rend pas son service d’information mensonger pour autant.

En fait, Al-Jazira, que le secrétaire d’Etat américain Colin Powell estime « horrible » et « partiale », est un instrument essentiel de réforme et de changement que les activistes arabes sincèrement démocrates, comme la communauté internationale, ont appelé de leurs vœux. Pourtant, les Etats-Unis ont été tellement furieux qu’ils ont créé leur propre organe en langue arabe avec la chaîne satellitaire Al-Hurra. (...) Mais les Arabes n’ont pas confiance en elle. Elle a démontré sa position de caniche [des Américains] en ne diffusant jamais aucune image des prisonniers victimes d’abus dans la tristement célèbre prison d’Abou Ghraib, à Bagdad. Sur ce point-là au moins, Al-Hurra correspond parfaitement à la tradition docile de l’audiovisuel des Etats arabes.

(...)

Au lieu de critiquer Al-Jazira ou de chercher à l’affaiblir, les politiciens devraient encourager ce bastion de la libre expression en reconnaissant que les Arabes auront à souffrir une progression chaotique vers la démocratie. Il faut s’attendre à ce que, sur ce chemin tortueux, les grandes puissances du monde soient fréquemment offensées.

Pendant des années, la télévision dans le monde arabe a été le porte-voix des présidents, des rois et des émirs en place pour propager leurs opinions officielles et rien d’autre. Des unités militaires d’élite protègent habituellement les stations de radio et de télévision parce qu’elles ont souvent été les premières cibles des coups d’Etat militaires.

Etant donné cette situation, et l’avalanche d’appels aux réformes dans le monde arabe, c’est une tragique ironie que l’Amérique et l’Occident se soient si peu intéressés au monopole des Etats arabes sur les télévisions. En réalité, les critiques américaines d’Al-Jazira traduisent davantage le besoin de défendre l’inepte cafouillage en Irak, qu’un véritable désir de voir exister des médias arabes libres, ouverts et critiques.

Si la démocratie signifie que l’on offre au peuple un libre choix, il n’y a pas de doute que le choix de la plupart des Arabes est pour une télévision qui fasse écho à leurs aspirations. En ce sens, Al-Jazira est évidemment partiale parce qu’elle est dirigée par des patriotes arabes et exprime les sentiments arabes. Mais ce n’est pas plus un crime que ça ne l’est pour les médias américains de refléter les aspirations américaines et, en temps de guerre, de se comporter comme les « cheerleaders » des forces américaines. La vraie question est de savoir si Al-Jazira et les télévisions américaines rapportent la vérité.

(...)

La devise d’Al-Jazira, « l’opinion et son contraire », a fasciné les audiences arabes parce que le choc d’opinions contraires se produit rarement sur les télévisions publiques arabes.

Bien sûr, Al-Jazira n’a pas été objective dans sa couverture de l’occupation israélienne de la Palestine ou dans la guerre menée par les Etats-Unis en Irak. Comment pourrait-elle l’être ? Mais elle n’a pas inventé les faits ; elle a simplement reflété l’opinion arabe majoritaire. Sur des questions aussi fondamentales du consensus arabe, il est tout simplement illogique de s’attendre à ce qu’un diffuseur arabe soit objectif.

De surcroît, Al-Jazira n’a pas été sourde aux plaintes portées contre elle. En juillet [2004] elle est devenue la première chaîne de télévision arabe à se doter d’un code d’éthique professionnelle. Selon la BBC, ce code définit avec une clarté absolue et dans la transparence comment doivent se conduire les journalistes d’Al-Jazira, et pose les limites précises entre l’information, l’analyse et le commentaire.

Quant à la performance professionnelle d’Al-Jazira, il est grand temps qu’elle soit jugée par des journalistes professionnels respectés et non par des personnalités officielles, américaines ou autres, ayant une politique à défendre. Le département de journalisme d’une grande université travaillant avec des spécialistes des médias arabes pourrait, par exemple, fournir une analyse beaucoup plus honnête du travail de la chaîne.

Si les dirigeants américains, britanniques et autres occidentaux sont sérieusement intéressés aux réformes dans le monde arabe, ils doivent soutenir les personnalités et les organisations arabes réformistes, même si ces organisations les mettent quelquefois dans des positions inconfortables. Si cela devient la norme en Occident, Al-Jazira sera à juste titre perçue comme faisant partie de la solution plutôt que du problème.

LA CHAINE PRIVEE DE BEN LADEN

Par Amir Taheri - (Wall Street Journal)

Très tôt après le 11 septembre, la chaîne appartenant au monarque du Qatar, le Cheikh Hamad Ben Khalifa Al-Thani, a été perçue en Occident comme le porte-parole d’Ossama Ben Laden et de ses terroristes d’Al-Qaida.

(...)

Les raisons souvent invoquées pour expliquer le succès d’Al-Jazira sont que, contrairement aux autres chaînes [du Moyen-Orient], elle peut critiquer les dirigeants arabes, et qu’elle est le seul lieu où les Arabes, et les musulmans en général, peuvent débattre librement de toutes questions. (...) Mais est-ce vrai ? Un examen plus approfondi montre clairement qu’Al-Jazira fait plus de tort au débat démocratique que beaucoup des ternes chaînes arabes dont elle a détourné les téléspectateurs depuis sa création en 1996.

[L’auteur explique alors qu’à l’exception de l’Algérie et du Koweït, les émissions de la chaîne qatarie ménagent beaucoup plus les chefs d’Etat arabes, et en particulier le régime saoudien, qu’on ne le croit. Il l’accuse de démagogie islamiste :] Le secret du succès manifeste d’Al-Jazira réside ailleurs que dans sa lâche attitude envers les dirigeants arabes. Elle dit aux Arabes ce qu’ils croient déjà être le sentiment de la mythique « rue arabe ». Elle suppose que l’islamisme radical progresse dans tous les pays arabes et qu’il est secrètement soutenu par la majorité. C’est pourquoi les émissions de débat, qui sont les piliers de sa programmation, favorisent les islamistes radicaux. La chaîne tient aussi pour évident que l’Arabe moyen est profondément antioccidental, et spécialement antiaméricain. Elle crée l’impression que l’Occident, et particulièrement les Etats-Unis, sont derrière tous les malheurs des Arabes, y compris l’existence de régimes incompétents et corrompus.

[L’auteur fait ensuite le compte des interventions d’islamistes radicaux dans les programmes d’Al-Jazira et des émissions consacrées à Ben Laden sur une période de quatre ans et ajoute :]

Cela crée l’impression que non seulement les islamistes dominent la politique arabe, mais qu’ils sont les seuls à avoir un programme de réformes crédible dans des sociétés qui ont sérieusement besoin de changement. Le slogan « l’islam est la solution » est souvent entendu sur Al-Jazira. Le résultat est que toutes les questions politiques sont transformées en questions théologiques, persuadant les téléspectateurs que la société n’échappera à la pauvreté, à la tyrannie et à la corruption qu’en devenant « plus islamique ».

(...)

Et pourtant, la vérité est que les islamistes ne représentent qu’une part, bruyante mais minoritaire, de la plupart des sociétés arabes. Dans beaucoup de pays arabes, une nouvelle classe moyenne urbaine a pris forme et aspire à une alternative entre la théo-paranoïa des islamistes et la léthargie corrompue des cliques régnantes. Al-Jazira n’offre jamais à cette nouvelle classe moyenne une chance de s’exprimer. Elle n’offre pas de tribune à la riche diversité des opinions du monde arabe. La gauche démocratique, la droite démocratique et le centre modéré ne sont jamais représentés sur Al-Jazira.

(...)

Les a priori d’Al-Jazira sur la « rue arabe » trouvent leur application la plus spectaculaire à propos du conflit arabo-israélien. La chaîne a essayé de transformer un conflit portant essentiellement sur la possession d’une terre et la création d’un Etat en un duel entre l’islam et le monde judéo-chrétien. Israël est communément appelé « l’ennemi sioniste » et calomnié comme « occupant », même par les présentateurs. Ceux qui regardent Al-Jazira auraient facilement l’impression que les Palestiniens sont plus fidèlement représentés par le Hamas ou le Jihad islamique que par le gouvernement assiégé de Yasser Arafat.

(...)

Le monde arabe a besoin d’une chaîne d’information satellitaire professionnelle et indépendante. Il a les ressources intellectuelles nécessaires à la conduite d’un débat politique sérieux sur tous les aspects de sa vie et sur ses relations avec le reste du monde. Les chaînes d’Etat qui sont pétrifiées par une peur pathologique de la politique excluent un tel débat. Al-Jazira ne fait pas non plus l’affaire parce qu’elle vise à soulever les passions plutôt qu’à encourager une approche rationnelle de la politique. La solution devra venir de chaînes de télévision véritablement privées qui se feront concurrence en offrant un vrai débat démocratique.


 
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