Vous avez été journaliste et éditeur. Vous êtes aujourd’hui chroniqueur. Vous avez écrit sur le pouvoir et l’avez côtoyé de près. Toute votre vie est un va-et-vient entre littérature, journalisme et pouvoir. Qu’est ce qui vous y prédisposait au début de votre carrière ?
J’ai débuté comme localier à La Dépêche du Midi en Corrèze. Je voulais me rapprocher de l’écriture et je pensais, à tort, que le journalisme pouvait m’y amener. Ce n’était pas le journalisme qui m’attirait mais l’idée d’un métier qui m’aurait permis de vagabonder, d’ouvrir les rideaux d’une société dans laquelle je n’avais pourtant pas envie d’entrer. J’avais 24 ou 25 ans. J’étais étudiant. J’hésitais entre devenir le nouveau Schopenhauer ou le nouveau Rimbaud. C’était mon seul véritable désir, n’ayant par ailleurs aucune ambition sociale. Je me suis retrouvé à La Dépêche parce que je séjournais en Corrèze à ce moment-là : j’étais là par hasard. Ma vie a toujours été faite de hasards. Je découvre l’univers de la presse quotidienne régionale, cette « locale » qui relève plus de l’animation paroissiale que du journalisme. L’idéal des gars de ma génération était Libération qui incarnait la contre-culture, le contre-pouvoir, le sens de la dérision, la contestation. Le modèle était unique, une vraie doxa comme aurait pu dire Roland Barthes. J’ai ainsi découvert l’ambiguïté du pouvoir politique : mon premier patron, JeanMichel Baylet, était président des radicaux de gauche. Il l’est toujours d’ailleurs : en trente ans, il ne s’en est pas lassé ! J’étais un gaulliste amoureux de Malraux, et je découvre que la démocratie n’est faite que de compromis. Jacques Chirac, alors Premier ministre, était député du territoire que je couvrais. Un jour, il fallait l’attaquer, car Jean-Michel Baylet l’avait dit lors d’un congrès. Le lendemain, il fallait être gentil avec lui, au contraire, parce que madame Baylet avait rendez-vous à Matignon pour des histoires d’impôts. C’était compliqué et en même temps merveilleux : j’ai appris la vie politique, économique, sociale, culturelle, les organismes consulaires et les microsociétés. Quand j’ai travaillé à l’Élysée, par la suite, je me suis rendu compte que le fonctionnement en était identique. Les mêmes codes, les mêmes structures mentales. Le micropouvoir et le macropouvoir sont deux choses similaires. Tout comme les ambitions et les compromissions d’un conseiller général ou d’un président de la République sont les mêmes.
Combien de temps êtes-vous resté à La Dépêche ?
Cinq ans. Je suis parti au moment où La Dépêche a fermé son bureau de Tulle. J’étais le prototype du journaliste de campagne, ce prolétaire du journalisme dont parlait Hubert Beuve-Méry, le gars qui se balade avec son Reflex et son petit calepin. J’avais une 4L. Je sillonnais les routes de la Haute-Corrèze. Je couvrais nos événements : le gala des donneurs de sang, le bal des pompiers, l’arbre de Noël des gendarmes, les matches de rugby, les élections, les courses cyclistes. Puis j’ai vu arriver ce truc délirant pendant les mois d’été : les festivals. C’était au moment où on voulait répandre la culture dans le peuple, qui, lui, s’en foutait. Durant deux mois, pas la moindre église sans son festival baroque ; des expositions d’art contemporain étaient organisées dans les châteaux du conseil général... Des spectacles ahurissants, sans aucun sens, décalés. Bref, la culture comme je ne l’aime pas.
« La dimension politique a disparu tandis que la dérision est devenue omniprésente. »
Vous découvrez donc la vie sociale et culturelle de la province, les longs hivers et leur répétition à travers le journalisme. Est-ce cela qui vous a permis d’écrire votre premier livre ?
Oui, un livre qui résumait cet ensemble. J’en ai fait le blues solitaire du provincial qui se balade et observe le monde avec le regard mi-attendri, mi-exaspéré par la mélopée de cette ritournelle des régions. Au deuxième arbre de Noël, on a compris. On se dit que cela sera toujours pareil. Jusqu’à la fin du monde. Héraclite, qui voyait que les fleuves coulaient toujours, pleurait en songeant que cela ne s’arrêterait jamais. Je n’aime pas l’océan, ce ressassement imbécile. Quand je regarde la mer, je me demande si les vagues n’en ont pas assez de se jeter contre des rochers pour produire toujours la même mousse !
Je ne savais pas pourquoi mais je voulais être écrivain. Je ne me voyais même pas forcément publié. Mais devenir comme Henri-Frédéric Amiel qui tenait un journal publié après sa mort. J’imaginais mes petits-enfants découvrant dans le grenier une caisse avec mes écrits et dire : « Ce n’était pas un mauvais écrivain de la fin du XXe siècle. » En matière d’engagement politique, j’avais décidé de me replier. Je n’étais pas marxiste et n’adhérais pas à ma génération. J’aurais aimé aller crapahuter en Amérique du Sud avec un fusil et une cause au bout ! Mais j’étais l’incroyant d’une génération marxiste, gauchiste qui, elle, voulait sauver le monde avec le prolétariat et construire le paradis sur terre. Cela me paraissait puéril et mortifère. J’ai donc publié ce livre sur la Corrèze dans laquelle je n’avais jamais vécu aussi longtemps auparavant.
Quand je vivais à Paris, la Corrèze était le paradis des vacances chez ma vieille grand-mère. On y parlait patois, des vaches traversaient les routes. Quand j’y venais, c’était un peu Tintin au Congo et un rêve d’enfant pour un petit Parigot — un malheureux viré de toutes les écoles, qui a passé ses deux bacs en candidat libre. Adulte je me dit : « Pourquoi ne pas aller vivre en Corrèze ? » Une idée rousseauiste. J’y suis allé. J’ai découvert le secret du localier. Tout se chuchotait le matin dans les bars et les cafés. Par définition, ce n’était jamais dans le journal.
La Dépêche du Midi n’est-il pas un journal particulier, puisque journal d’un organe politique ?
Les papiers de notre éditorialiste n’étaient pas différents de ceux de Sud-Ouest, des Nouvelles d’Alsace ou de La Voix du Nord. Tous les journalistes étaient de gauche à cette époque, même au Figaro !
Cela a-t-il vraiment changé ?
Non. Mais leur gauche est différente. La dimension idéologique a disparu, tandis que la dérision est devenue omniprésente.
Aviez-vous des exemples d’écriture journalistique à ces tout débuts ?
Les blocs-notes de François Mauriac, écrivain de mon adolescence que j’ai lu entre mes 15 et 20 ans. J’ai choisi d’aller faire mes études à Bordeaux, un peu à cause du rugby et beaucoup pour Mauriac ! Plus tard, j’ai raconté à Claude Mauriac, le fils aîné de François, toutes les fois où je rodais avec mon Solex autour de Malagar... Sans jamais oser y entrer. J’étais trop timide.
Lisiez-vous L’Équipe ?
Non, cela ne m’intéressait pas beaucoup. C’est bien plus tard que j’ai découvert Antoine Blondin, Denis Lalanne. Je lisais Le Figaro, Le Monde, qui était un peu la Pravda de Sciences-Po Bordeaux.
Et aujourd’hui ?
Je suis d’une génération marquée par la presse écrite. Je lis Le Monde, Le Figaro, et surtout la presse régionale partout où je suis. J’ai un attachement viscéral à la PQR. Si je vais dans le Berry, je lis Le Berry républicain. Libération est mort parce que c’est un journal générationnel. Le seul qui ait vraiment bien réussi ces quinze dernières années, c’est Le Parisien. Parce qu’il est interactif : le lecteur fait le journal.
Est-ce durant ces années de journalisme que vous découvrez vraiment Jacques Chirac ?
Non, pas tout à fait. Je l’avais déjà vu en 1966, chez moi, l’année de mon bac. Mes parents ont habité Paris, puis Vichy. À la retraite, mon père est devenu maire d’Auriac. Chirac était député de la circonscription et choyait ses maires qui obtenaient ce qu’ils voulaient. Journaliste, j’ai appris à le connaître. Mais, pour moi, ce technocrate pompidolien n’était pas la panacée. Je me suis « chiraquisé » à mon corps défendant : il m’a séduit physiquement. Quand il entrait dans une salle, il se passait quelque chose, un peu comme Elvis Presley à Las Vegas ou Marius Trésor déjouant l’apesanteur ! Des liens personnels se sont créés, qui n’étaient pas politiques, et qui sont la base de toute la suite.
Tout y était donc dès le départ : chiraquien, journaliste mais méfiant par rapport au journalisme, écrivant mais pas encore tout à fait écrivain. Est-ce à ce moment que vous vous engagez à ses côtés ?
Je ne m’engage jamais. Encore une fois, le hasard a joué un grand rôle. En 1982, j’obtiens le prix Nimier alors que je ne savais même pas qui était Nimier ! Un mardi, on m’annonce que je recevrai le prix le vendredi suivant. Je file à Tulle en toute hâte. J’entre dans la bibliothèque municipale et demande tous les livres de Nimier. Je découvre alors une famille littéraire qui me plaît mais dont j’ignore tout. Chirac vient à la remise du prix. Nos routes se croisent à nouveau. Mais le prix Nimier a un autre avantage : il me permet de devenir éditorialiste pour Madame Figaro, magazine de parfums et de lingerie qu’on habille de culture entre deux pubs et dont je n’ai jamais lu aucun numéro. Cela dit, Le Nouvel Obs me l’aurait-il proposé que j’y serais allé tout autant.
« J’ai l’Elysée en horreur : je n’aime ni le quartier, ni le lieu, une bonbonnière XVIIIe siècle dans un tableau de Fragonard ! Rien de grand ni de noble ne peut s’y faire. »
C’est à ce moment-là que vous décidez de « monter » à Paris ?
Je me suis dit : « Pourquoi ne pas aller faire le chroniqueur à Paris et me battre dans ce champ ? » Je rédigeais des grands entretiens presque chaque semaine pour Madame Figaro. Parfois aussi des reportages pour Le Figaro Magazine. Deux immeubles l’un à côté de l’autre. Madame Figaro ressemblait à Deauville et Le Figaro Magazine à Beyrouth ! C’était extraordinaire. Les journalistes se tiraient dans les pattes ! D’un côté, la bande à Pauwels : des officiels, vaniteux et perfides, des années d’études derrière eux, plein de médailles. De l’autre, le clan de Robert Hersant. J’aimais davantage ces « tontons flingueurs », qui avaient juste le certificat d’études et étaient tous francs-maçons. Costards clairs et godasses en croco... Ils s’étaient débrouillés pour caser leurs maîtresses comme secrétaires. Ils me commandaient des reportages à Dakar, et me prenaient comme copilote, moi qui savais à peine conduire. Dans le même temps, Jean-François Kahn me propose de piger aux Nouvelles littéraires dont il vient de prendre la tête. J’avais conservé une chronique littéraire pour La Dépêche qui me permettait de rester connecté au monde des lettres. À Paris, j’ai découvert que le VIe arrondissement était un village, absolument identique à Tulle. Mêmes combines. Mêmes intérêts de microcosme, sinon que celui-ci était politico-journalistico-mondain. Au passage, je me suis également aperçu qu’une des tares de la France n’était pas le centralisme mais cette culture de cour — ce qui m’a permis de rester très bonapartiste et contre les pouvoirs locaux : un intendant militaire pour chaque région à la place du préfet m’irait très bien. Tout se passait dans quelques restaurants, dont le Récamier. On y trouvait les hommes de pouvoir et les journalistes du moment. J’étais venu pour découvrir la vie littéraire et j’étais bien obligé de convenir qu’elle n’existait plus dans un monde dominé par l’audiovisuel. Or, je ne regardais pas la télévision et je n’écoutais pas la radio. J’ai alors pris conscience d’être une sorte de gardien des ruines. J’ai compris mon obsolescence. Paumé dans ce monde, je l’ai pris comme il était : une comédie.
Il existe une constance dans votre vie : vous semblez toujours plus obnubilé par l’ombre du pouvoir que par le pouvoir. Pourtant, vous êtes devenu éditeur, ce qui confère une certaine puissance.
C’est vrai. Les coulisses m’intéressent davantage. En tant qu’écrivain, je me sentais comme un voyeur alors que j’aurais voulu être acteur de l’histoire comme Chateaubriand dans ses exils, Byron à Missolonghi, Malraux en Indochine... Je me sentais privé d’action parce que l’action, à cette époque, était révolutionnaire et que je n’y croyais pas. J’étais fasciné par le « Journal d’un petit bourgeois » qu’avait écrit Régis Debray en prison en Bolivie. Quand je suis devenu effectivement éditeur, je l’ai mis dans mon catalogue par « piété ». On en parle souvent avec Régis Debray : c’est mon voisin de palier. Lui a une amertume bien plus grande que la mienne. J’ai défendu une civilisation occidentale qui est en train de mourir. Il la découvre et commence à l’aimer contre tout ce qu’il a fait durant sa vie. Et l’édition, donc ? À nouveau le hasard. Au tout début des années 1990, je m’apprête à partir en Somalie avec Gérard Prunier, un africaniste que j’avais connu grâce à Sciences-Po. Les billets sont pris quand on m’apprend que Alain Lefebvre veut me rencontrer le lendemain. Il vient de racheter les éditions de La Table Ronde. Il cherche quelqu’un pour les diriger, avec une image littéraire de droite, mais pas d’extrême droite — ce qu’avait été un moment La Table Ronde. J’étais gaulliste. J’avais eu tous les prix qui collaient : prix Nimier, prix Léautaud, prix Chardonne. J’aimais Mauriac, Bernanos. Je suis allé voir Antoine Blondin pour prendre conseil. J’ai accepté. Je suis alors devenu un acteur éditorial, mineur certes, mais beaucoup plus présent dans le paysage.
En quoi ce nouveau statut a-t-il changé votre existence ?
Me sachant à Paris, Jacques Chirac, pour qui j’écrivais quelques notes, a commencé à penser de plus en plus à moi. Il s’était pris une raclée par François Mitterrand en 1988 et voulait toujours devenir président. Je n’y croyais pas beaucoup, mais je l’aimais bien. Je découvre progressivement un autre petit monde qui, curieusement, fréquente les adresses que je connais déjà. Les deux se rejoignent au Récamier ou Chez Edgar. Petit à petit, j’y suis presque tous les soirs. On est bientôt en 1993. Je rencontre Alain Juppé, Philippe Séguin, Edouard Balladur, Nicolas Sarkozy. J’organise des dîners littéraires pour Edouard Balladur, à la demande de Jacques Chirac, qui ne pensait pas que Balladur se présenterait, l’estimant trop lâche. Je l’avertissais. Je lui disais de faire attention, car je voyais bien qu’il était poussé. Assez naturellement, je me retrouve en 1994 au cœur de la campagne dans la position de l’intellectuel de Jacques Chirac, même si je suis bien obligé de reconnaître qu’il n’y avait pas de grande concurrence. C’est alors que je le conduis à Phares et Balises, un club plutôt à gauche où j’avais été admis grâce à mon amitié avec Régis Debray et Jean-Claude Guillebaud. Chirac était angoissé avant de s’y rendre : tous ces intellos parisiens ! Ce fut une soirée mémorable. Ils s’attendaient à rencontrer un butor agité et fascisant. Ils ont découvert un mec animé de pulsions tiers-mondistes. Ils ont tous été séduits et convaincus. En fait, ces grandes pensées de gauche sont faciles à manipuler. Chirac est sorti du club avec un enseignement essentiel. Avec Balladur en face, il lui fallait mener une campagne de gauche. Tandis qu’en 2002, ce sera l’inverse. C’est le principe d’un match : l’objectif, c’est d’avoir un point de plus que l’autre à l’arrivée.
Avez-vous eu le sentiment que vous rejoigniez les « premiers cercles » ?
Pas vraiment. Certes, j’étais devenu un personnage provisoirement important. Quantité de PDG du CAC 40 m’appelaient, me disant : « Cher ami, j’aimerais avoir votre avis sur l’économie », alors que je n’y connaissais rien. On m’a proposé d’être ministre et j’ai refusé. Je trouvais ça ridicule. Je n’ai jamais aimé les événements officiels. Je déteste porter une cravate. Et j’ai l’Élysée en horreur : je n’aime ni le quartier, ni le lieu, une bonbonnière XVIIIe siècle dans un tableau de Fragonard ! Rien de grand ni de noble ne peut s’y faire. Je regrette que le général de Gaulle n’ait pas obéi à son désir : quand il est revenu au pouvoir en 1958, il voulait s’installer au château de Vincennes. De petits énarques boutonneux lui ont dit que cela ferait fasciste. Quel dommage... Au château de Vincennes, il y a toute la mémoire, de Saint Louis à Saint-Cyran. Alors que l’Elysée a été fait par Murat, où sa femme Caroline le trompait.
Comment voyiez-vous les journalistes depuis les coulisses de la sphère politique que vous côtoyiez alors ? De droite et de gauche, opposants ou proches du pouvoir, tous avaient comme point commun une fascination prépubère pour le pouvoir, une sorte de pulsion sadomasochiste, peut-être plus sadique que masochiste. Il fallait voir cette jouissance quand on leur amenait un politique… C’est toujours valable aujourd’hui. Toujours cette culture de cour : dix personnes seulement peuvent tout contrôler. Dans ces années-là, c’étaient des Serge July, Alain Duhamel, Michèle Cotta… Une sorte de domination d’une génération de soixantehuitards amenée au pouvoir par Mitterrand, vénalisée par les voitures de fonction, les ministères, exerçant un conformisme intellectuel incroyable, une pensée unique terrifiante, à base de désamour de soi et de dérision.
« J’ai vu la classe politique se prosterner devant cette nouvelle catin qu’est l’opinion publique. »
Vous pensez vraiment que c’est typiquement français ?
Oui. Tout comme cette ambiance de guerre civile à l’approche des élections, où l’on se traite de « sale réac », de « sale socialo » ! Cela n’existe pas en Angleterre, par exemple. Nous vivons dans une démocratie républicaine avec des rituels, des compromissions. Aux États-Unis, un journaliste qui déjeune avec un ministre aux frais du ministre est viré. En France, il est admiré. C’est très facile de les gagner à la cause. Ils veulent être tellement près du Président que, si on les placedans un avion avec lui, ils se transforment en agneaux ! J’ai de la tendresse pour les acteurs politiques, souvent talentueux, mais le système me débecte. Ce n’est pas beau et ce n’est pas ça qui va relever la France. J’étais dans ces coulisses comme dans un théâtre, à la fois spectateur et copain. Derrière la scène, je les voyais se maquiller. Aujourd’hui j’en reste marqué : je suis invité sur des plateaux télé mais toujours en bout de table, car je reste le « droitier ». Comme autrefois. 95 % des intellectuels étaient favorables à Mitterrand et à Jospin, et 5 % pour Chirac : nous avions calculé cela ensemble pour sonder la présence médiatique !
Cette image de réactionnaire, vous l’avez cherchée. Elle vous dessert autant que vous vous en servez, non ?
Pas vraiment. Je n’étais pas très heureux quand je lisais dans les journaux, dans Le Monde par exemple, « proche du pouvoir » ou des expressions de ce type. Je n’étais proche de rien du tout ! C’est vrai, au début, j’étais beaucoup à l’Élysée. Ce qui m’a posé un cas de conscience : je voyais bien que j’étais intime du Président, plus que ne l’était la moitié des ministres. Je me suis donc demandé si ce n’était pas mon devoir de citoyen d’en faire quelque chose. Et puis non. L’idée, à la Bernard Henry-Lévy, d’être le conseiller du Prince ne me disait trop rien : le prince est seul et décide seul, point final. Le reste n’est qu’argument pour justifier sa propre fascination. J’ai vu le pouvoir de trop près. C’est un peu comme la spirale de Lacan qui tourne autour du vide. Sur l’ensemble des sujets, on est emprisonné dans une pensée : les choses qu’on a le droit d’exprimer et celles qu’on n’a à peine le droit de penser. Il ne fallait jamais rien dire sur les femmes car, bien sûr, on se doit d’être féministe, ni sur les homosexuels de peur de passer pour homophobe... En fait, c’est toujours avec les intellectuels de gauche que j’ai le plus de plaisir à discuter. Ils ont plus de culture et c’est beaucoup plus drôle. Quand je suis devenu ami avec Régis Debray, c’était pour lui une véritable transgression de développer une relation avec un réactionnaire ! Comme s’il avait touché une fille sous la table...
Vous avez écrit qu’après avoir été fidèle à Jacques Chirac jusqu’en 2002, vous vous êtes ennuyé comme un « rat mort » à l’Élysée...
À l’Élysée, très vite, Claude Chirac et Dominique de Villepin ont pris Jacques Chirac en main. J’aimais beaucoup Pierre Mazeaud. Villepin l’a marginalisé. J’avais été choqué qu’on appelle Claude Pilhan, ancien conseiller en communication de François Mitterrand. Ce choix donnait l’impression qu’on ne faisait que changer l’emballage et que le contenu était toujours le même. Le dernier discours que j’ai rédigé pour Jacques Chirac concernait la suppression du service militaire. Il l’a prononcé à la télé. Je lui en ai proposé un à la mort de François Mitterrand, très respectueux, mais en rupture. Christine Albanel, de son côté, avait préparé un éloge amoureux de Mitterrand. Il a choisi celui-là. Finalement, il finissait par agir comme Mitterrand. Il me disait : « La France vit au-dessus de ses moyens et va vers le sous-développement comme l’Espagne du XVIIIe siècle. Mais on n’y peut rien. On ne peut pas bouger les Français. » Les énarques se positionnaient l’un par rapport à l’autre. Le brave Séguin dans l’héroïsme social. Villepin dans l’héroïsme bonapartiste. Mais tous avaient les mêmes structures mentales et langagières. Un seul me semblait différent : Sarkozy. J’allais le voir comme un bourgeois va voir sa maîtresse. En tant que proscrit, il m’était sympathique. Pour les chiraquiens, il était pire que Besancenot ou Le Pen : le traître par excellence. Celui qui avait osé regarder Chirac dans les yeux et lui dire : « Vous êtes un ringard, je choisis Balladur. » Puis finalement, il y a eu le dîner de la réconciliation et je me suis rendu compte que je m’amusais beaucoup avec Sarkozy.
Qu’est ce qui a pu vous séduire chez lui ? Vous êtes pourtant son antithèse ?
D’une certaine façon, nous nous ressemblons. À cause de son manque d’éducation, il n’a pas de barrières, alors que Chirac était enfermé dans une langue de bois : ce qu’il « faut dire » et ce qu’il ne « faut pas dire », ce qu’il faut penser et ce qu’il ne faut pas penser. Dans ces mêmes années, Chirac, se soumettant à je-ne-sais-qui, a commencé à se repentir de tout. Il fallait s’excuser d’avoir été esclavagiste au XVIIIe siècle, puis colonialiste au XIXe siècle, puis tortionnaire en Algérie, puis collabo sous Vichy. Quand je retrouvais Nicolas Sarkozy, qui s’énervait en disait : « On n’en peut plus de leur repentance à la, con ! », ça me faisait plaisir. Quel bonheur de ne plus être avec ces gens qui euphémisaient le réel, ces milieux de diplomates qui font des « non-papiers ». Ce petit bonhomme splendidement vulgaire, merveilleusement mal élevé, admirablement goujat, foutu comme l’as de pic, sorte de pile dans une boule de caoutchouc, je me suis dit : « Il les aura ! »
Qu’est-ce qui, dans ces années 1990, a changé dans l’uni vers médiatique et les alentours du pouvoir ?
C’est très simple. J’ai vu éclore cette engeance qui s’est fait beaucoup d’argent : le communicant. Le premier fut Baudouin. Mais c’était encore des sortes d’attachés de presse dotés d’un gros bon sens politique. Puis ils se sont professionnalisés, pondant des sondages qualitatifs qui arrivaient en masse à l’Élysée, qui avertissaient l’équipe politique de tout et de rien : « Cette semaine, le Français préfère le bleu au rouge. » La semaine suivante, c’était le contraire et il fallait adapter le discours. J’ai vu la classe politique se prosterner devant cette nouvelle catin qu’est l’opinion publique, qui régnait comme la putain fardée de Romain Gary. Qu’est-ce que de Gaulle avait à faire de l’opinion publique ! J’ai vu aussi arriver, dans les années 1990, la fin de l’écrit, en tant que PDG de La Table Ronde, avec le fax, l’ordinateur, le mail... Je revois Claude Chirac branchée de tous les côtés, avec deux portables dans chaque main. On est entrés dans une ère de surinformation. C’est le temps des chaînes d’informations en boucle, de l’hypercrétinisme d’information avec une inculture de base de plus en plus grande ! Quand je me retrouve dans mon petit village de quatre-vingts habitants, à promener mon chien sous les étoiles, je me demande où va l’Occident, que est le sens de tout ça…
Si c’était à refaire, le referiez-vous ?
Non. J’étais tellement indépendant ! Je soutiendrais Chirac comme ça, parce que je crois qu’il a incarné la France dignement. Comme écrivain, j’aurais été prêt à partir avec un de Gaulle ou un Bonaparte, pour une grande aventure. Mais c’est tout. La démocratie en temps de paix et de liberté, c’est chiant ! C’est gérer des crèches, des bacs à fleurs, prendre mille et un principes de précaution : tout sauf le job de l’écrivain ! On peut préférer un homme politique à un autre parce qu’on aime mieux la couleur de sa cravate, ou sa tronche, mais le destin de l’homme n’est pas engagé. Or, c’est ça qui m’intéressait. Je crois que j’ai confondu la politique avec l’Histoire avec un H majuscule. Je me suis trompé. Lucidement, car ça m’amusait aussi. Mais je n’irai plus. C’est trop cher payer. ■

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