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A contre-courant

Portfolio :

des artistes-reporters

par Virginie Luc

Certains artistes ne sont-ils pas aujourd’hui de vrais reporters résistant à la pensée javellisée ?

Chacun éprouve une sorte d’effroi devant le flot délétère et standardisé de l’information. Exception faite d’une presse encore engagée, avec des journalistes et des photographes qui résistent face à une pensée javellisée, ce qui domine c’est un sentiment d’uniformité. Que de bruits pourtant, que de paroles et de couleurs criardes ! Notre époque parle à l’œil en hurlant. Les images qui nous entourent sont inconsolables à force d’être gaies, elles sont sales à force d’être propres.... Il en est de même pour la parole, vidée de sa substance par un trop-plein de mots qui ne veulent rien dire.

Les médias délivrent le plus souvent, sur notre écran de télévision et à la une des journaux, les mêmes fragments d’une réalité qui ressemble à une mauvaise fiction. Sous couvert de tout dire, tout de suite, en direct « live », on n’a jamais été aussi confus. On est assis devant le feuilleton du monde comme devant une scène de théâtre.

La déferlante d’images infusées en boucle engendre non plus une prise de conscience mais un sentiment diffus de léthargie et d’impuissance.

La dérive de « la » presse n’est que le reflet d’un phénomène qui la dépasse largement. Celui d’une société qui ne tourne pas très rond. Ou justement, qui tourne trop en rond. L’individu occidental, dans sa quête effrénée du bonheur immédiat, est devenu le centre des préoccupations : chacun défend ses droits, son bien-être physique et psychique. On s’en tient à soi, à ses préoccupations immédiates (au mieux, à son pays). On s’adore soi-même. On est dans l’ère du « moi je », immanquablement névrosé. Notre société occidentale s’est coupée de toute transcendance. Il n’y a pas (plus) de projet commun et unificateur, plus d’élan vers l’extérieur, vers ce qui nous dépasse... On a sacralisé l’individu qui finit aujourd’hui par s’asphyxier lui-même.

La liberté des journalistes s’est réduite comme peau de chagrin, coincée entre une pensée dominante et moralisatrice, les censures économiques et une certaine complaisance à l’égard du pouvoir politique.

Dans ce paysage indifférent et rassurant comme le quotidien, le regard de certains artistes sur notre réalité est d’autant plus troublant. Sans doute ce contexte est-il indispensable pour qu’ils ressentent la nécessité de s’insurger et de produire des œuvres qui nous rattachent au monde, dont elles nous coupent pourtant, nous laissant entrevoir ce qu’il reste de l’homme, dépouillé des apparats.

S’engager dans cette aventure humaine et singulière - celle d’un art contemporain - n’est pas sans risque. Parce qu’elle nous rend encore plus insupportable le mensonge. Pendant une année entière, nous avons entrepris avec le reporter-photographe Gérard Rancinan un voyage auprès d’artistes contemporains. Comme l’explorateur au début du siècle qui partait découvrir une tribu sauvage dans des contrées lointaines, il nous a fallu recouvrer une sorte d’innocence. Nous avons laissé tomber, un à un, les préjugés, les filtres, les écrans qui faussent la vue et les sens. Fascinés par leur différence, nous avons endossé leur peau et pris part à leur révolte.

Leurs œuvres sont des actes de présence au monde et agissent parfois comme une morsure. Elles sont des tentatives inquiétantes, au sens étymologique, c’est-à-dire « pourvoyeuses d’interrogations ». A coups de sang versé, de poèmes, d’actes terroristes, les artistes interrogent, interpellent, inquiètent. En ce sens, ils questionnent notre temps, nos modes de pensées, nos standards de beauté, de morale... Ce sont des « artistes-reporters » qui autorisent un autre regard sur la réalité, ouvrent une autre perspective.

A l’instant où l’artiste américain Paul McCarthy plonge sa tête dans le ketchup, il joue pour qu’on ne joue plus. C’est lui, l’homme de l’illusion, le saltimbanque à la fois au sommet et au ban de l’humanité, celui qui fait rire et qui fait peur, celui qu’on ne croit jamais et qu’on écoute toujours. C’est lui qui entretient la plus secrète complicité avec le réel.

Quand Chris Burden, au cours d’une performance intitulée « The Shoot », se fait tirer dessus par un ami alors que la guerre du Viêt Nam fait rage et que les spectateurs sont immunisés devant les images de guerre, il cherche à réveiller le public. «  Mon acte devenait pur symbole de cette guerre absurde. Aux Etats-Unis, la mort est intégrée dans la culture, vidée de son sens. La mort est partout. A la télé, dans les films, les journaux. Elle se situe quelque part entre les feuilletons et les “apple-pies”. Je voulais faire quelque chose qui nous rappelle sa vérité, rendre son importance à cette frontière terrible. »

Quand le performer italo-londonien, Franko B, s’offre en sacrifice sur la scène, il ne moralise pas, ne violente pas en imposant une pensée unique. Il s’adresse à la part libre de chacun, chacun restant libre de l’accueillir ou de la réfuter.

« Les artistes ne travaillent pas tant sur la violence que sur le fait de violenter les autres, ceux qui regardent les œuvres. La première fonction de l’artiste est de remettre en question, de déranger le regard, la façon de penser, le “prêt-à-penser” », dit Orlan qui depuis trente ans travaille sur son propre corps « mutant ». « L’artiste est à l’écoute de ce qui va basculer, se transformer. Il observe les germes du futur. Une de mes devises préférées est : “Souviens-toi du futur.” Offrir des projets de société, ou du moins interroger notre société et ses manières de penser : voilà ce que doit être l’art. »

Bien sûr, ce sont des vérités « poétiques », des propositions imaginaires, esthétiques. Mais «  en disant une réalité à travers l’imagination, je peux changer notre perception. Plus que jamais, on a besoin du pouvoir de l’art », dit l’Anglais Marc Quinn. Vérités poétiques et mensonges romanesques... L’art n’est-il pas un mensonge qui dit la vérité quand le journalisme se présente comme une vérité qui dit souvent un mensonge ? Pour l’artiste australien Stelarc, « l’activité de la culture, de l’art, est une sorte d’activité méta-humaine. Elle n’est pas nécessaire mais c’est une activité qui construit notre humanité. Nous comprenons les hommes pas seulement à travers leurs opérations immédiates mais aussi au travers de leurs artefacts culturels. A travers l’enregistrement d’écrits, de peintures, de travaux artistiques... L’activité culturelle est l’amplification de notre humanité. »

L’appauvrissement du journalisme a peut-être fait naître chez les artistes cette vocation d’« éclaireurs », de trouble-fêtes, de haut-parleurs. De même que la mise à distance du réel les a sans doute incités à se rapprocher des matériaux vivants, organiques. Le matériau de prédilection des performers est le corps humain. Le pinceau est le geste. La couleur est le sang. Il n’y a plus de mise à distance du réel par l’intermédiaire de la toile ou de la terre glaise, plus de filtres entre la réalité de la vie et la fiction de l’œuvre. L’œuvre est une matière vivante. Ou sa réplique. Ainsi l’œuvre de Cattelan, « Mona Ora », qui met en scène un mannequin de cire sosie du Pape, écrasé par une météorite. Son installation est comme un instantané d’une scène réelle qui serait survenue...

Ces artistes ne nous ont-ils pas remplacés, du fait de la liberté et des forces vives qu’ils déploient ? Le « journaliste » et le « photographe » appartiennent, semble-t-il, à une autre époque. Parce que le paysage a changé : les enjeux financiers, les influences politiques, les moyens technologiques de transmission des images et de l’information ont révolutionné ce métier et engendré une paupérisation des journalistes.

En contrepoint, savoir et vérité peuvent venir des champs artistiques. Les artistes « inventeurs » c’est-à-dire, au sens étymologique, « découvreurs », nous éclairent et nous donnent les clés pour nous aventurer au plus près de ce que l’on est. Ils agissent sur le mode de la rupture, brisent les repères, effacent les continuums. Leurs œuvres m’apparaissent comme des tentatives insurrectionnelles qui s’acharnent à nous garder en vie, en nous parlant sur un mode subjectif et subversif.

Quand toute la pensée de ce siècle est marquée par le rejet des certitudes, le journalisme continue à reposer sur la dangereuse idéologie du fait objectif. Le public et les journalistes eux-mêmes, pour la plupart, croient qu’il est possible de saisir la vérité, comme un enfant une bulle de savon. Or, l’information ne peut, dans le meilleur des cas, être plus qu’une petite partie de ce qu’on pense savoir de quelque chose à un moment donné. Les chercheurs de vérité sont suspects. Où est l’objectivité dans la presse ? N’est-ce pas, paradoxalement, au comble de la subjectivité, que l’on atteint une plus grande objectivité ?

Aujourd’hui, le contraste est saisissant entre, d’une part, un art si proche de la vie, qui cherche à raviver notre entendement et nos pulsions enfouies sous un surplus de civilisation et, d’autre part, les médias qui sont devenus des miroirs teintés d’infimes lâchetés. Tout est mis en place pour rompre apparemment notre solitude au moyen de « relais » (journaux, télé, radio, internet ...) qui ne font pourtant que l’accentuer. L’œuvre, elle, instaure un dialogue de solitudes. C’est depuis cette région qu’elle me parle. C’est dans cet espace qu’elle m’invite, lieu de tout échange véritable. Elle peut me donner quelque chose qui ne meurt pas.

Virginie Luc est journaliste et écrivain.

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