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Le grand entretien

Etats-Unis :

Des médias aveugles à la pauvreté

Document traduit et commenté par Claude Moisy

George W. Bush soulève un lièvre. La Columbia Journalism Review s’en empare... Il en ressort que les médias américains se seraient embourgeoisés.

Les journalistes américains font-ils désormais partie de la classe supérieure au point de ne plus voir les laissés-pour-compte de la société ? Ce débat récurrent aux États-Unis a été relancé au début de cette année lorsque l’un des plus proches conseillers de George W. Bush a déclaré que le Président estimait que la position économique et sociale des reporters n’avait plus rien de commun avec celle de la plupart des Américains. Il y a trente ans, Richard Nixon reprochait déjà à la presse, qu’il honnissait, de s’être complètement coupée de la « majorité silencieuse » du pays. En fait, la même accusation est périodiquement portée par la droite populiste républicaine contre une profession qu’elle considère comme faisant partie de l’élite intellectuelle, progressiste et démocrate. Mais, en dehors de ces habituelles querelles partisanes, beaucoup de sociologues pensent que, depuis la révolution des technologies de l’information et l’avènement de la pensée unique libérale, la grande presse américaine se soucie de moins en moins des 35 millions de personnes qui, aux États-Unis, vivent au-dessous du seuil de pauvreté. Les pauvres, a dit l’un d’eux, sont devenus invisibles.

Le dernier numéro de la Columbia Journalism Review revient sur le débat dans un essai du directeur de sa rédaction, Brent Cunningham, qui a autorisé Médias à le reproduire. Il estime que «  les journalistes d’aujourd’hui sont plus coupés que jamais de la vie des pauvres et des classes laborieuses d’Amérique ». Cela nous a semblé d’autant plus digne de réflexion que l’on est en droit de se demander si le même phénomène n’existe pas aussi de notre côté de l’Atlantique. Pour adapter cet essai aux besoins de notre revue nous avons dû écarter beaucoup de cas d’espèce, d’exemples et de citations portant sur des situations et des personnes spécifiques à la scène médiatique américaine qu’il aurait été trop fastidieux d’expliquer à des lecteurs étrangers. Nous nous sommes par contre efforcés de retenir toutes les idées avancées par l’auteur pour appuyer sa thèse de l’indifférence croissante de la presse envers les exclus de la société d’abondance. Ce faisant, nous avons conscience de ne rendre que partiellement justice au travail de Brent Cunningham.

(...)

Bush a raison. Enfin, d’une certaine façon. Le fossé de classe est réel entre les journalistes et les Américains pauvres et des classes laborieuses pour lesquels, et au sujet desquels, beaucoup d’entre nous prétendent écrire. Mais cela a peu à voir avec l’idéologie politique et c’est plus complexe. (...) Nous faisons partie de la catégorie des professions libérales, bien éduquées et raisonnablement prospères. En 1996, par exemple, la Société américaine des rédacteurs en chef de journaux (ASNE) a effectué une large étude sur les salles de rédaction des Etats-Unis : 86 % des journalistes avaient terminé des études supérieures alors que, selon le dernier recensement, seulement 27 % des Américains avaient au moins quatre ans d’université.

(...)

Nous, journalistes, avons la responsabilité de nous adresser à tous, et pas seulement aux lecteurs et téléspectateurs avec qui nous partageons les mêmes références culturelles et économiques. La bonne nouvelle est que les meilleurs reporters et les organes de presse sérieux trouvent le moyen de combler ce fossé. La mauvaise nouvelle est que nous ne le faisons pas assez souvent, et que notre réticence à parler des classes sociales, dans les salles de rédaction et ailleurs, rend difficile de remédier à cet état de choses. Il n’est pas sans conséquences que des millions de gens de ce pays voient si peu d’eux-mêmes et de leur vie dans les médias, à moins qu’ils ne soient d’une façon ou d’une autre à l’origine d’un problème. Cela peut expliquer qu’il y ait si peu d’estime et de confiance envers la presse, ou que le tirage quotidien des journaux décline depuis vingt ans. Lorsque nous partageons tous la même myopie, il nous est difficile de voir les 44 millions de personnes dépourvues d’assurance médicale dans ce pays autrement que comme une faillite de la politique sociale, importante mais abstraite.

(...)

photos : Mélanie Hamon / Anthony Rabisse
photos : Mélanie Hamon / Anthony Rabisse

« Dans les années 80, le fossé entre les riches et les pauvres s’est approfondi, et les journalistes se sont de plus en plus trouvés du côté des riches. »

La seule idée de classes sociales met mal à l’aise les Américains, y compris les journalistes. Cela va à l’encontre du mythe, si fermement intégré à notre conscience collective, que nous formons une société de gens parvenant à leurs buts par leurs propres efforts. Cette idée persiste bien que l’ascenseur social soit largement devenu une légende. Cela ajoute une touche de moralisation aux discussions sur la pauvreté : la notion que les pauvres sont en grande partie responsables de leur état et que, en corollaire, les riches ont le mérite de leur succès.

[L’auteur observe ensuite, exemples à l’appui, que le traitement des différentes classes sociales par les médias américains est largement affecté par la question raciale et par le fait que peu de journalistes sont d’accord sur les critères déterminant les différences de classe.]

Selon notre dialectique nationale, nous sommes un pays de classe moyenne, un point c’est tout. Dans les sondages, les gens tendent à se définir comme « classe moyenne » quels que soient leur occupation ou leurs revenus. (...) Du point de vue journalistique, la classe ouvrière a historiquement été associée au syndicalisme ouvrier. Et comme le nombre des ouvriers, et donc leur pouvoir politique, a décliné, notre couverture en a aussi diminué. En même temps que la plus importante manifestation publique de la classe ouvrière [le syndicalisme] s’est estompée, son point de vue a aussi largement disparu [du débat public].

[Après avoir fait l’historique de l’attitude des médias américains envers les pauvres et les classes laborieuses depuis le début du XXe siècle, Brent Cunningham en vient aux deux dernières décennies.]

Dans les années 80, le fossé entre les riches et les pauvres s’est approfondi, et les journalistes se sont de plus en plus trouvés du côté des riches. La classe moyenne s’est divisée à mesure que, d’un côté, les emplois des industries de manufacture disparaissaient et étaient remplacés par un flot d’emplois précaires et mal payés du secteur des services et que, de l’autre, la classe des professions libérales s’élargissait. Sous Reagan, le pays s’est jeté dans les vastes bras d’une brillante culture de l’argent proposant le salut par le libre marché (et plus tard par la technologie). La déréglementation des médias a ouvert la voie à une série de fusions en cascade (...). Tandis que les journalistes grossissaient les rangs d’une élite professionnelle en expansion, les sociétés pour lesquelles ils travaillaient prenaient les dimensions de monstres capitalistes.

Dans les années 90, l’économie Internet et ses millionnaires instantanés aiguisèrent l’envie de la nouvelle génération de journalistes pour les gros salaires d’autres professions libérales. (...) Tant de journalistes se précipitèrent dans la bulle Internet, ou menacèrent de le faire, que des journaux commencèrent à offrir des « stock-options » pour retenir leurs talents. Le fossé se creusa encore un peu plus

(...)

L’évolution du journalisme en tant que profession - avec ses normes éthiques plus élevées, son insistance sur la compétence, les qualités d’écriture et d’analyse - était cruciale pour que la presse tienne son rang dans le monde. Mais cela eut un prix. Tant que les conditions d’accès au journalisme étaient plus basses, les salles de rédaction étaient ouvertes à des gens qui apportaient à leur travail un plus large éventail d’expériences humaines que nous ne l’avons aujourd’hui. L’époque passée avait certainement ses problèmes. D’abord, elle était peuplée presque exclusivement par des hommes blancs. Mais un élément intéressant de l’étude de l’ASNE [sur les salles de rédaction d’aujourd’hui] mentionnée plus haut, porte sur la plus grande similarité de beaucoup d’attitudes malgré les différences d’âge, de race, de sexe ou d’ethnie. Il semble que la diversité existant actuellement soit seulement superficielle.

[L’auteur examine, exemples à l’appui, la façon dont la presse traite généralement les problèmes des lotissements de « logements publics » (HLM) de villes américaines comparables à nos « quartiers difficiles ».]

Ce discours est trop souvent unidimensionnel : les pauvres sont un problème, qu’ils soient victimes ou délinquants, ils personnifient l’échec de politiques sociales. Ces affaires, bien sûr, doivent être couvertes ; l’information concerne souvent des problèmes, des choses qui ne marchent pas. Mais pour ceux d’entre nous qui ont la chance d’avoir une assurance médicale, une nourriture abondante, une maison, et un emploi qui nous donne un revenu satisfaisant, l’information offre bien autre chose que les problèmes. Nous voyons notre vie se refléter dans les pages sur l’immobilier, les voyages, la cuisine, l’économie et les affaires. Quand avez-vous lu pour la dernière fois un article sur la façon d’acheter une bonne voiture d’occasion pour moins de mille dollars ?

« La classe ouvrière a pratiquement disparu de nos pages, et personne ne semble s’en apercevoir. »

La presse a des difficultés à voir ce qui est familier aux pauvres. (...) La peur aussi rend difficile de voir ce qui est familier aux pauvres : la plupart des gens travaillant aujourd’hui dans le journalisme ont grandi dans une société qui nous apprenait que les logements sociaux étaient des endroits dangereux qu’il fallait éviter. (...)

Tout cela semble suggérer que si nous voulons une couverture plus nuancée des pauvres et des classes laborieuses, nous devrions embaucher davantage de journalistes issus de la pauvreté ou des classes laborieuses. Mais, comme le prouvent encore aujourd’hui beaucoup de bons reporters, il n’est pas nécessaire d’être fille de mineur de charbon pour bien écrire sur les Appalaches.

(...)

Même si des reporters sont familiers avec les complexités de la vie des pauvres et des classes laborieuses, ils rencontrent beaucoup d’obstacles pour faire passer ces sujets dans le journal ou à l’antenne. La recherche du profit par les journaux et les télévisions a eu un effet radical bien connu sur la qualité du journalisme : articles plus courts, reporters moins nombreux, et priorité aux lecteurs qui intéressent le plus les annonceurs. (...)

Outre les priorités des entreprises de médias, la façon même dont nous définissons et distribuons aujourd’hui l’information joue contre la couverture [de la pauvreté]. Notre révérence pour l’idéal de l’objectivité produit trop d’articles qui sont tellement préoccupés par « l’équilibre » qu’ils finissent par ne plus vouloir dire grand-chose. Le rythme du cycle de l’information, aussi bien que la réduction de l’espace consacré aux nouvelles, génère une façon de penser qui ne favorise pas la nuance et la complexité. Nous sommes entraînés à enclencher le bouton instantané et non pas à relier les différentes étapes pour parvenir à la conclusion.

(...)

Il y a des moyens de combler ce fossé de classes et d’obtenir une information «  à perspectives multiples », comme le dit le sociologue de [l’université] Columbia, Herbert Gans. Le plus évident est d’élargir le champ de nos programmes de recrutement en y mettant davantage l’accent sur la classe sociale. Des efforts pour amener davantage de diversité ethnique et raciale dans les salles de rédaction ont déjà été faits sans beaucoup de succès, et il ne sera pas plus facile de persévérer.

(...)

Les journaux doivent jouer de leurs points forts et cesser d’essayer de concurrencer les médias électroniques sur toutes les histoires qui surviennent. La capacité du journalisme le plus perspicace à provoquer de réels changements est au mieux minuscule, mais les articles qui ont la chance d’y parvenir - les scoops qui comptent - sont ceux qui vont en profondeur et nous disent des choses importantes sur le monde, qui interpellent notre façon de voir les choses. (...)

Un peu d’indignation, aussi, serait utile. Russell Baker [écrivain, ancien chroniqueur au New York Times] dit que l’indignation a été « extirpée » de nous, que nous sommes issus d’une classe pour laquelle le système a dans l’ensemble bien fonctionné, et il a raison. La classe ouvrière a pratiquement disparu de nos pages, et personne ne semble s’en apercevoir. (...) Nous sommes le plus riche pays de l’histoire du monde, et nous tolérons que 35 millions de nos concitoyens américains vivent dans la pauvreté ; nous tolérons que 44 millions vivent sans assurance médicale. Et pendant ce temps-là, Gannett [une grande chaîne de journaux] verse 600 000 dollars par an à son ancien directeur financier Larry Miller pour un contrat de consultant à durée illimitée avec voiture et cotisation à un club de golf.


 
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