Longtemps Georges Frêche traita royalement les journalistes. Au zénith de son pouvoir, l’ancien maire de Montpellier, aujourd’hui président de la région Languedoc-Roussillon, conviait chaque mois les représentants de la presse locale à l’hôtel de ville pour de plantureux petits déjeuners de presse servis avec empressement par un garçon en veste blanche et, surtout, un one-man-show du maître des lieux qui pouvait se prolonger jusqu’à midi, festival de réflexions de haute volée, de vachardises, d’échappées géostratégiques, de formules à l’emporte-pièce.
On le sentait emporté par sa connaissance des dossiers et par le désir d’épater ses invités. Lui qui aspire à tout maîtriser a pourtant un problème avec les journalistes : « Ils ont le dernier mot. » Alors prudence : « Je ne leur dis que ce que je veux bien leur dire. Je les balade avec des broutilles et je garde pour moi les choses importantes. »
Les Montpelliérains se souviennent encore de son coup d’éclat lors de l’inauguration de la nouvelle gare SNCF en 1983. Tous les notables étaient là. Également le ministre des Transports, Charles Fiterman. Mais, constatant avec colère que les caméras de France 3 Sud manquaient à l’appel, Frêche annula illico la cérémonie. Il a attendu vingt ans pour le reconnaître : « C’était une erreur. »
Mathieu Croissandeau, du Nouvel Observateur, raconte sa prise de contact avec Frêche : « Il a convoqué dans son bureau le directeur du District, le directeur de la Technopole, les responsables de la communication de la Ville et du District. Il a pris la parole et ne l’a plus lâchée, confinant du coup ces hauts cadres dans un rôle de spectateurs muets. Il s’est embarqué dans un récit interminable de l’histoire de Montpellier. On approchait de la fin de l’“entretien”. Je lui ai rappelé que j’étais là pour qu’il me parle d’Odysseum, son grand projet d’urbanisme de loisirs. Il m’a dit : “Je vais au Parc des Expositions inaugurer la halle Gargantua. Ça durera cinq minutes et je vous répondrai après.” Sur place, il s’est lancé, pendant trois quarts d’heure, dans un discours axé sur Odysseum, la justification de l’opération en réponse à ses détracteurs. Quand il a terminé il m’a glissé : “Vous avez vu : j’ai fait une intervention spécialement pour vous !” »
« Ayant la conviction d’avoir accompli une œuvre immense, il cherche sans désemparer la reconnaissance des médias. »
En 1989, dans Midi Libre, Rémy Loury campe Frêche aux prises avec les journalistes : « Vous l’interviewez dans son bureau. Vous voilà lesté de cinq kilos de documents. Cerné par mille chiffres. Surveillé du coin de l’œil par son premier adjoint et deux conseillers en communication. Et l’attaché de presse qui s’empresse, et la secrétaire qui passe le café. Trois mots de question. Vingt minutes de réponse. On perd le fil. Le voilà qui s’ébroue. Ludique. Charmeur... »
Frêche dévore les articles qui lui sont consacrés. Dans le remue-ménage provoqué par ses embardées orales - des harkis traités de « sous-hommes », des Blacks jugés trop nombreux dans l’équipe de France de football - sa vindicte s’abat sur « la folie des politiques, des moralistes parisiens et des journalistes », cible Libération, « son fiel », son correspondant montpelliérain « toujours au rendez-vous de la haine ».
Un crève-cœur pour qui, ayant la conviction d’avoir accompli une œuvre immense, cherche sans désemparer la reconnaissance des médias. À HEC, il s’est initié aux principes et aux ficelles du marketing. Depuis son élection, en 1977, à la tête de Montpellier, la communication est au cœur de son action. Il n’a pas son pareil pour faire briller la ville qu’il remodèle avec entrain, pour y attirer les stars de l’urbanisme, de la danse, de la musique, du théâtre, pour braquer l’attention des médias sur ses grandes ambitions. Sa référence ? La Florence de la Renaissance, donc Frêche, Médicis du xxie siècle.
« Lui qui aspire à tout maîtriser a pourtant un problème avec les journalistes : ils ont le dernier mot. »
Il a été le premier des grands maires à « vendre » méthodiquement sa ville dans des campagnes de promotion hexagonales et même internationales. Il a planté l’étendard de « Montpellier la surdouée » dans de rutilants placards publicitaires de la presse magazine. Son objectif : à marche forcée, placer sa ville sur le podium de la performance et ensuite emboucher les trompettes de la renommée. Il mène l’affaire au culot. Au terme d’une enquête, le magazine économique L’Entreprise avait placé Montpellier en tête des villes qui font « le plus d’efforts » pour la création d’emplois. Le journaliste Rémy Arnaud se souvient que Frêche avait placardé aussitôt dans la ville d’immenses affiches reproduisant le logo du magazine au-dessus d’une affirmation nettement plus musclée : « Montpellier : la ville de France qui crée le plus d’emplois ». Le patron de L’Expansion écrit au maire pour lui demander d’interrompre cette campagne. « Trop tard, elle est terminée », lui fait répondre Frêche.
En politique, Georges Frêche ne se reconnaît aucun modèle. Mais dans l’art d’asseoir son pouvoir sur une ville, Gaston Defferre, l’ancien maire de Marseille, fut pour lui un exemple. Il a envié, en particulier, sa maîtrise de l’information locale et régionale à travers Le Provençal, quotidien dont il s’était emparé à la Libération pour en faire le « journal des patriotes socialistes et républicains », et sur Le Méridional, l’organe de la droite marseillaise racheté à ses propriétaires.
Maîtriser le Midi Libre, quotidien montpelliérain issu, comme Le Provençal, de la Résistance, a toujours été le rêve de Frêche. Mais l’opération s’engage mal. Au début des années 1970, c’est en trublion que l’ardent universitaire fait irruption sur la scène locale. Il aurait aimé compter, alors, sur les deux sénateurs socialistes - Jean Bène et Charles Alliès - l’un et l’autre administrateurs du quotidien. Des notables. Mais, à Montpellier, les affinités sont fortes entre la rédaction du Midi Libre et l’homme que Frêche a entrepris de déloger, son maire giscardien, François Delmas.
Devant les militants socialistes, le jeune conquérant s’en prend à Jean Bène, alors président du conseil général, et, officiellement, « directeur politique » de Midi Libre. Il s’indigne que le quotidien fasse si peu de place aux socialistes et néglige de les appuyer. Le Midi Libre réplique par un boycott de l’insolent. Frêche disparaît quasiment de ses colonnes. Ce qui ne l’empêche pas d’emporter l’hôtel de ville en 1977. Entre le nouveau maire et le Midi Libre s’ouvre alors une histoire chaotique qui, depuis trente ans, ne cesse de rebondir de conflits en armistices, pour repartir en guerres ouvertes suivies d’arrangements. En 1998, quand Frêche se lance à l’assaut de l’hôtel de région, le Midi Libre est dans le camp de Jacques Blanc, l’homme en place qui, pour sauver sa présidence, s’allie au Front national. Furieux d’avoir été battu, Frêche se répand en harangues vengeresses, pilonne le « journal pétainiste ». Il explique : « Pour les services de publicité je pesais 4 millions de francs et Blanc 12. »
Le maire de Montpellier sait jouer du nerf de la guerre. En 1982, la direction du Midi Libre souhaitait ardemment mener une juteuse opération immobilière au centre-ville, sur l’emplacement de l’ancien siège du journal. Ce fut l’occasion d’un deal discret. Le maire de Montpellier accordait le permis de construire, mais, en contrepartie, obtenait du PDG, Maurice Bujon, le départ du chef de la rédaction locale, Rémy Loury, dont il ne supportait pas les articles acérés. Des relations plus apaisées s’instaurèrent dès lors entre le quotidien et l’hôtel de ville.
Élu en 2004 président du conseil régional, Frêche veut transmuter le Languedoc-Roussillon en Septimanie. L’initiative braque l’opinion régionale, surtout en Catalogne. Sous la contrainte, Frêche renonce à son projet mais punit, pour avoir relayé et « amplifié » la protestation populaire, le Midi Libre et L’Indépendant, l’un et l’autre aux mains du Monde depuis 2000. Il claironne qu’il leur coupe « les subventions », c’est-à-dire la manne de la publicité et des annonces légales que distribuent le conseil régional et la communauté d’agglomération de Montpellier. ACM, l’organisme HLM de Montpellier que dirige son épouse, Claudine Frêche, emboîte le pas. Interrompu pendant neuf mois, le flux financier a été rétabli l’été dernier. Le groupe de presse a perdu, pendant ce laps de temps, 2 millions d’euros. Les dirigeants ont la sensation d’avoir toujours une épée de Damoclès au-dessus de la tête. « La situation reste fragile », observe Roger Antech, directeur de la rédaction du Midi Libre. Autrement dit : son journal reste sous haute surveillance.

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