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Mediamorphose - dossier

Monde arabe : les révolutions 2.0 n’ont pas eu lieu

7- Diplomatie publique américaine et révolutions colorées

Par Olivier Koch, ATER à l’UFR des sciences de la communication, Université Paris XIII

Après avoir utilisé les médias audiovisuels pour atteindre leurs objectifs de démocratisation dans le monde arabe, les États-Unis mettent de plus en plus l’accent sur les technologies de la communication pour transformer les régimes de cette région.

Les révolutions dans le monde arabe font écho à l’ambition américaine de démocratiser le Moyen-Orient. Déjà développé à l’époque de George W. Bush, et repris sous le mandat de Barack Obama, ce projet consiste à renforcer les intérêts des États-Unis en incitant au développement des sociétés civiles arabes. Cependant, les moyens mis en œuvre pour y parvenir ont évolué. Les médias audiovisuels, désormais moins centraux, ont cédé la place aux technologies de l’information et de la communication (TIC). Cette évolution doit être rapportée à un nouveau modèle d’interventionnisme, celui des révolutions colorées. Celles-ci, comme en Géorgie (2003), en Ukraine (2004) ou au Liban (2005), consistent en des soulèvements populaires pacifiques mais dont l’impact est calculé en amont par des professionnels de la communication.

Les échecs de la guerre contre le terrorisme

La guerre contre le terrorisme lancée à la suite des attentats du 11 septembre 2001 a relevé, en Afghanistan et en Irak, du hard power mais pas seulement. Tout un appareil de communication, directement financé par les États-Unis, a été mis en place pour convaincre les publics régionaux et tenter de modifier l’image négative du pays. Il s’agissait à la fois de contrôler la production de l’information sur les théâtres d’opérations, notamment grâce aux journalistes embarqués par les troupes, et d’exploiter les médias transnationaux états-uniens afin de défendre la vision officielle du pays contre ses adversaires. L’objectif de la guerre communicationnelle qui se déploie alors est également de combattre ce qui est perçu, du point de vue américain, comme les nuisances des médias régionaux. Ainsi, la chaîne arabophone Al Hurra (2004) ou la radio Sawa (2002) ont-elles été créées pour endiguer les effets des chaînes panarabes, à commencer par Al Jazeera (Qatar), mais aussi Al Arabiya (Arabie saoudite), ou encore Al Manar (Hezbollah). Les États-Unis n’ont cependant pas gagné ces batailles de l’opinion. Et, en représailles, l’administration américaine a été à l’origine d’initiatives visant à réduire, sur son sol et à l’étranger, l’influence de la chaîne qatarie, mais aussi d’un ensemble de procédures juridiques visant à interdire la diffusion de celle du parti chiite libanais et de sa radio Al Nur, ou encore de la télévision iranienne Sahar. À défaut de convaincre, il fallait couper le flux de ces informations dissidentes.

Qu’il s’agisse du volet médiatique ou du militaire, un constat d’échec s’impose dès 2004, qui va pousser le gouvernement à une réorientation stratégique. À partir de cette date, l’administration de George W. Bush va mener sa diplomatie publique autour du projet du « Grand Moyen-Orient », dont l’axe essentiel est la « démocratisation » de ces pays, de la Mauritanie au Pakistan. Ce changement est crucial puisque, dès lors, les médias indépendants et les soutiens à la société civile commencent à faire l’objet d’une attention toute particulière. Le « printemps de Beyrouth » va servir de laboratoire à cette réorientation stratégique. L’assassinat du premier ministre libanais Rafic Hariri, le 14 février 2005, sera le point de départ de manifestations contre la présence syrienne au Liban qui, par leur ampleur, aboutiront au départ de l’occupant. La singularité de ces manifestations est d’abord qu’elles mobilisent la société civile, au-delà des appartenances confessionnelles, dans une série d’actions pacifiques. Ensuite, elles ont été préparées par une agence de publicité, Saatchi & Saatchi, et des leaders du mouvement : l’organisation des manifestations, les logos et les drapeaux, aux couleurs chatoyantes, ont été pensés en fonction de leur potentiel médiatique et de leur visibilité internationale. En contraignant la Syrie à retirer ses troupes, la « révolution du cèdre » a rendu possible, via la société civile libanaise, ce à quoi la politique étrangère américaine n’était pas parvenue par d’autres moyens. C’est en ce sens qu’elle va inspirer un nouveau modèle d’interventionnisme dans le monde arabe, dans la perspective d’un « effet domino » de démocratisation, souhaité par les stratèges de la Maison Blanche. Les TIC vont être considérées comme les outils majeurs de cette politique qui aspire au développement de la société civile. Dès 2003, le rapport rédigé par l’Advisory Group on Public Diplomacy for the Arab and Muslim World, présidé par Edward P. Djerejian, préconise d’encourager le développement de ces technologies dans le monde arabe, afin de combattre les « censures officielles », d’y « propager les idées et valeurs démocratiques » et, ce faisant, de « changer les esprits et gagner la paix1 ».

Stimuler la société civile 2.0

Hillary Clinton va approfondir et systématiser cette communication strategy grâce à un dispositif de diplomatie publique rénové. Celui-ci se manifeste à trois reprises. Tout d’abord, l’allocution de la secrétaire d’État à Marrakech, en novembre 2009, soit plus d’un an avant le début des révolutions arabes. Elle y annonce le lancement du projet « Civil society 2.0 » dont l’objectif est d’« amplifier l’impact des mouvements de la société civile 2 » grâce aux outils du numérique. Deuxièmement, en janvier 2010, Hillary Clinton prononce un discours remarqué au sujet de la « liberté sur Internet » (Internet Freedom). Sur fond de rivalité économique avec la Chine, elle se saisit de la question de la censure chinoise de Google pour réaffirmer le principe, cher depuis longtemps au département d’État, de la libre circulation de l’information. Il s’agit de défendre « le droit des peuples à un accès libre à l’information 3 » sur Internet, propre à enclencher des changements dans le monde et, en particulier, dans le monde arabe. Par ce manifeste, les ÉtatsUnis s’engagent à protéger, à une échelle internationale, le droit des dissidents, qu’ils soient Arabes ou Chinois, à accéder aux moyens de communication numériques. Enfin, en décembre 2010, est rendu public le Quadrennial Diplomacy and Development Review ( QQDR 4 ). Véritable plan de restructuration de l’USAID, la grande agence américaine de développement et de promotion de la démocratie, ce programme réorganise l’infrastructure du soft power américain en ordonnant des rapports plus fonctionnels entre ses différentes agences dans le monde.

Cette rénovation de la diplomatie publique états-unienne s’accompagne de mesures très concrètes d’aide et d’initiation à l’usage des TIC, destinées aux cybercontestataires. Des agences fédérales aux États-Unis ont ainsi financé des firmes technologiques, comme Ultrareach ou le Tor Project, pour permettre à des dissidents de communiquer par Internet sans pouvoir être identifiés ou interceptés. De même, certains acteurs des révolutions arabes ont été formés et subventionnés 5 par des instituts comme l’International Republican Institute ou le National Democratic Institute. Ces derniers sont soutenus par le National Endowment for Democracy, organe de promotion de la démocratie financé par le Congrès. Il existe donc une formation aux stratégies et aux techniques de démocratisation pacifique, pour laquelle le modèle des révolutions colorées est désormais un véritable cas d’école. En attestent également les liens de certaines de ces organisations avec des professionnels de la démocratie et des droits de l’homme, comme Canvas ou l’Albert Einstein Institution de Gene Sharp. Au moyen de documents de référence, comme l’ouvrage de Sharp, « Bringing Down a Dictator », ces ONG avaient déjà participé à la formation de révolutionnaires géorgiens et ukrainiens. Plus récemment, elles ont dispensé leur savoir-faire en matière d’actions non violentes à certains acteurs des révolutions arabes, notamment ceux du mouvement égyptien du 6 avril. Et le poing fermé qui sert de logo à Canvas, dont le groupe Otpor contribua à faire tomber Milosevic, a été vu dans les rues du Caire au début des manifestations, ainsi qu’à Damas… Le but ultime de cette politique poursuivie par l’administration de Barack Obama est de consolider la Pax americana. Ce modèle de stabilité s’articule autour de trois axes inséparables : démocratie, marché et sécurité. En recourant notamment aux technologies de la communication, il s’agit à la fois d’œuvrer en faveur d’une démocratisation de la région et de renforcer, dans celle-ci, l’économie de marché. Les États-Unis, où sont hébergées les principales entreprises d’Internet du monde, conjuguent ainsi leurs intérêts économiques et politiques avec la défense de leurs intérêts stratégiques et de leur propre sécurité : ils favorisent l’éclosion de démocraties libérales pour lutter contre les germes du terrorisme. ■

1. Edward Djerejian, Changing Minds, Winning peace. A New Strategic Direction for US Public Diplomacy in the Arab and Muslim World, Report of the Advisory Group on Public Diplomacy for the Arab and Muslim World, Washington, octobre 2003. 2. Hillary Clinton, « Discours de la secrétaire d’État Hillary Clinton au Sixième Forum pour l’avenir », 3 novembre 2009. Disponible SUR http://www.state.gov/secretary/ rm/2009a/11/131288.htm. 3. Hillary Clinton, « Remarks on Internet Freedom », 21 janvier 2010. Disponible SUR http://www.state. gov/secretary/rm/2009a/11/131288. htm. 4. Disponible à : http://www.state. gov/s/partnerships/qddr/. 5. Ian Shapira, « US funding tech firms that help Mideast dissidents evade government censors », Washington Post, 10 mars 2011. Disponible à http://www.washingtonpost. com/wp-dyn/content/ar ticle/2011/03/09/AR2011030905716. html.


 
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