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A contre-courant

Docteur Strauss et Mister Kahn

par Pierre Veilletet / Illustrations : Emmanuel Dunand

L’arrestation de DSK a d’abord sidéré. Comme on ne pouvait pas ou ne voulait guère croire à la tentative de viol, la dénégation succéda vite à la stupeur. Un long feuilleton judiciaire s’annonce. Et les questions ébauchées ici ont moins reçu de réponses qu’elles n’ont suscité de prises de position hâtives et contradictoires.

Les romans de Georges Simenon sont peuplés de personnages semblables. Des hommes — toujours des hommes — dans la force de l’âge, puissants, arrivés, dont un accident de parcours, un moment d’égarement ayant précipité la chute, se trouvent soudain en proie à l’opprobre public. Télégéniquement, on reconnaît aussi, dès les premières images, le style de ces séries américaines où le New York Police Departement (NYPD), après être allé jusque dans un avion en partance arrêter, in extremis, un grand de ce monde, le fait traduire sans ménagement devant un tribunal, lui-même peu amène, où le juge égrène froidement les chefs d’inculpation... Tel nous est apparu, à la mi-mai, l’épisode inaugural de « NYPD contre DSK » diffusé sur les écrans du monde entier. Il avait été précédé d’une sorte de bande-annonce sur Twitter, émanant d’un jeune militant UMP, lequel avait un copain au Sofitel de la honte. Même sans cette opportune coïncidence, la machine à détecter les complots aurait trouvé à moudre son grain.

Durant cette sidérante première semaine, en l’absence de faits avérés et de preuves matérielles, on ne connaîtra de l’affaire que ces images, reprises en boucle comme des spots destinés à démontrer l’inflexibilité de la police et de la justice américaines, lesquelles traitent donc avec une rigueur égale les petits dealers de rue et le très haut fonctionnaire international.

La première salve de reproches était prévisible et elle ne tarde pas ; on reconnaît bien là le voyeurisme des médias qui se laissent instrumentaliser pour exploiter un super scoop : le patron (très vite l’ex-patron) du FMI, favori de la prochaine élection à la présidence de la République française, est accusé de « crimes sexuels » et jeté en prison. Et de fait, faute d’informations réelles (en oubliant parfois jusqu’à l’existence de la présumée victime), radios et télés en feront cent fois, mille fois plus, en quelques heures, sur l’incarcération de D.S.K que sur la détention de Hervé Ghesquière et Stéphane Taponier, ou même de tous les otages français dans le monde ! Trop c’est trop.

Presque simultanément, des voix s’élèvent pour dire l’inverse : nous n’en avons pas fait assez ! Il fallait dénoncer plus tôt ce que tout le monde à Paris savait sur le docteur Strauss et mister Kahn. D’ailleurs, la presse anglo-saxonne n’a pas manqué de vitupérer la « complaisance » bien connue des journalistes français, oubliant leur propre indulgence à l’égard de J.F.Kennedy ou de A. Schwarzenegger, eux aussi enclins à des « comportements inappropriés » qu’on a tus.

Il nous semblait pourtant que plusieurs humoristes, à commencer par Stéphane Guillon, ne s’étaient pas gênés lors de l’affaire Piroska Nagy pour évoquer les frasques de D.S.K. On le leur avait reproché ! Et que veut dire cet hypocrite et trop commode : « tout le monde savait » ? Rien... Tout le monde, c’est au mieux 5 % de confrères assez embedded pour faire les mêmes sourires entendus aux mêmes pesantes allusions qui se répètent de dîners en dîners. Serait-ce des informations ? S’il fallait les publier, l’article 9 du code civil sur le respect de la vie privée coûterait cher à des médias qui n’ont certes pas les moyens de s’offrir des procès en diffamation perdus d’avance... Il nous revient en mémoire qu’à Toulouse, au moment de l’affaire Alègre, « on savait tout » sur Dominique Baudis. Sauf que ce n’étaient que ragots et fantasmes !

Si D.S.K est le cavaleur qu’il a lui-même laissé entendre, voire le libertin qu’on dit, est-ce que ça en fait un satyre, un serial violeur ? Y a-t-il eu le concernant des plaintes qu’on aurait escamotées ? La débauche conduit-elle inéluctablement au crime ? Faut-il que les journalistes enquêtent dans les alcôves et délivrent des certificats de bonne ou de mauvaise conduite ? A toutes fins utiles... Dans cette affaire comme dans beaucoup d’autres qui l’ont précédée et qu’on a oubliées, le sempiternel débat exprime en vain le même double bind, la même pression antagoniste à laquelle les médias se soumettent d’eux-mêmes — trop en dire et/ou ne pas en dire assez — faute de prendre un minimum de recul. Comme l’unité de mesure du temps médiatique est devenue le centième de seconde, il y a peu de chance que ça s’arrange...


 
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