Vous avez toujours été perçu comme un homme de droite ?
C’est un travers répandu de l’époque actuelle que de voir les gens comme des petits pois qu’on peut ranger dans un bocal sur lequel on colle une étiquette. Cela dit, il est exact qu’après mes débuts à Combat, j’ai travaillé au Figaro littéraire, à L’Aurore puis au Quotidien de Paris, trois titres catalogués à droite. Un certain nombre des causes que j’ai défendues et certains de mes engagements peuvent être considérés comme relevant d’une sensibilité de droite. Par exemple ? L’Algérie française ou l’opposition, pendant la première période de son premier septennat, à François Mitterrand... Ma raison est plutôt du côté de l’ordre mais mon caractère, mes pulsions, mes tendresses vont plutôt vers le désordre. J’aime l’ordre théoriquement — pas en pratique. Partout où j’ai travaillé, je me suis souvent opposé au pouvoir, qu’il soit directorial ou politique. Appelez cela l’esprit de contradiction, ou peut-être l’esprit critique... Au fond, vous n’aimez pas les idées dominantes du moment ? Dès que j’entends un discours, a fortiori le discours dominant, j’ai tendance à en chercher les faiblesses et les failles. Ça m’amène généralement à en dénoncer les abus plutôt qu’à suivre des directives.
Est-ce ce dégoût du mainstream qui vous a fait défendre des causes impopulaires, comme l’Algérie française ?
Cette cause ne fut pas toujours impopulaire... Je ne renie pas le partisan de l’Algérie française que j’étais à 20 ans, même si le temps, la réflexion, des informations que je n’avais pas m’ont fait prendre quelque distance avec le jeune homme que je fus.
Votre sensibilité à l’histoire n’est pas celle de notre profession.
Notre histoire est devenue si simple, je veux dire si grossièrement schématique. Au lendemain de la guerre, par exemple, la vision de l’Occupation et du régime de Vichy qu’avaient les gens qui les ont vécus était infiniment plus nuancée, plus balancée, plus partagée qu’elle ne l’est aujourd’hui. L’opinion générale sur le régime de Vichy et l’Occupation s’est durcie au fur et à mesure qu’on les connaissait de moins en moins. Les gens raisonnent aujourd’hui comme si les choses avaient été simples, faciles, évidentes, dès le 17 juin 1940. Comme si de Gaulle avait immédiatement été perçu comme l’homme d’honneur qui préserverait les destinées de la France, et Pétain comme un vieux traître qui persécutait les Juifs et patronnait la milice. Les événements se sont déroulés d’une manière que personne ne prévoyait dans un contexte singulièrement difficile, et les personnages, comme l’époque, sont infiniment plus complexes qu’on ne le pense. De la même manière, cinquante ans après l’indépendance de l’Algérie, la doxa nous dit : colonisation très horrible, pieds-noirs très méchants OAS très fasciste. Peutêtre un peu court, jeune homme...
« Le recul de l’esprit de liberté est manifeste. »
Quel rôle la presse joue-t-elle dans ces simplifications ?
La presse ? Quelle presse ? Ce n’est pas parce qu’elle est encore un peu plurielle qu’elle est toujours pluraliste. Quelle décadence ! Pendant les huit années qu’a duré la guerre d’Algérie, la presse se partageait, de façon de plus en plus inégale certes, entre partisans et adversaires de l’indépendance de l’Algérie. Ce qui caractérise la presse actuelle, c’est que, quel que soit le débat, la voix dominante est de plus en plus dominante, écrasante, et la voix dominée de plus en plus faible et rare. Il faut rendre une copie conforme, dire, écrire, penser comme il faut, comme tout le monde et comme ses patrons. Rappelez-vous les campagnes médiatiques autour des traités de Maastricht et de Lisbonne. On entendait et lisait constamment : « Il faut être pour l’Europe, ça ne se discute pas. Et maintenant, ouvrons le débat ! » Effarant.
Est-ce que ça ne vous fait pas, parfois, défendre des causes difficiles à soutenir ? Il peut en effet m’arriver d’aller repérer, de trouver et éventuellement de défendre ce qui, même dans des causes intrinsèquement mauvaises, est sauvable, digne d’être pris en considération. Je compense, autant que je peux.
Dans une émission de Polac avec Siné, vous défendiez Minute... Nombre de confrères n’auraient même pas cité ce titre.
Minute, quoi qu’on affecte d’en penser, n’est pas une tache, mais un titre. Voyez-vous, j’ai mené ces derniers mois une recherche sur la presse d’avant 1914. La violence des polémiques était supérieure à celle d’aujourd’hui. Mais il ne serait venu à l’idée d’aucun journaliste d’extrême droite — Le Soleil, L’Autorité, L’Action française... — de demander l’interdiction ou la censure des journaux de gauche ou d’extrême gauche. Comme il ne venait à l’esprit d’aucun journaliste de gauche de souhaiter qu’on censure des journaux de droite ou d’extrême droite. Le recul de l’esprit de liberté est aujourd’hui manifeste. Nous sommes de ce point de vue en pleine régression.
En 1988, vous avez appelé Mitterrand à se représenter alors que vous l’aviez combattu durant son premier mandat.
Dès 1981, j’étais tellement désabusé par le giscardisme, notamment à la suite de l’affaire des diamants, que j’ai appelé à voter Mitterrand au second tour. Puis, lorsque ce dernier a mis en œuvre, ou tenté de le faire, durant les deux premières années de son septennat, son programme commun avec ses ministres communistes — nationalisation de la santé, contrôle de la presse, monopole de l’enseignement —, je l’ai naturellement combattu. J’étais alors complètement en phase avec le journal où je travaillais, Le Quotidien de Paris, qui était à la pointe de la lutte. Au fur et à mesure que les années passaient, Le Quotidien s’est obstiné sur une ligne d’antimitterrandisme systématique, dont Tesson est d’ailleurs le premier à dire aujourd’hui qu’il a peut-être été un peu excessif. J’y ai adhéré complètement entre 1981 et 1984, puis de moins en moins, et finalement plus du tout. J’avais été progressivement écarté, avec mon accord tacite, de tout ce qui relevait de la politique intérieure. Comme je paraissais beaucoup dans Le Quotidien — je passais pour l’écrire à moi seul, c’était un peu exagéré —, les lecteurs ne pouvaient m’imaginer en désaccord avec la ligne du journal. D’où leur surprise, en 1987, lorsque j’ai appelé Mitterrand à se représenter. Or, je n’écrivais plus un éditorial politique depuis trois ou quatre ans. La culture, les livres, le théâtre, le cinéma, les faits divers, l’étranger... tout sauf la politique intérieure.
Pour ce qui est de la quantité, vous rivalisez avec Jean-François Kahn !
Il y a du vrai dans ce que vous dites. Cependant, il m’arrive de faire des papiers de 1 500 signes, alors qu’il ne descend jamais audessous de dix-huit feuillets.
Sur Hersant, pour qui vous avez travaillé, on a tout écrit : papivore et collabo. Que pensiez-vous de ce second argument qui le discréditait à jamais pour son attitude pendant la Seconde Guerre mondiale ?
Hersant, en 1940, a effectivement fondé « Jeune Front », l’a installé dans un immeuble réquisitionné à des Juifs spoliés et a, pendant six mois, déployé un extrémisme irresponsable. Ressortir ce passé dix, vingt puis trente ans plus tard, ça commençait à bien faire ! Il n’était ni Doriot, ni Déat, ni Darnand. Et il avait 20 ans... Lorsque, en 1980, on a mis en cause le CV de Georges Marchais qui, contrairement à ce qu’il avançait, n’avait pas été requis par le STO, mais était allé travailler, très volontairement, en Allemagne, André Frossard1 s’était distingué de tous ceux qui attaquaient violemment le leader communiste : « Croyez-vous vraiment qu’un ouvrier de 20 ans, marié et avec un enfant, soit libre de ses décisions ? » Ce qui était condamnable chez Marchais, ce n’était pas d’être allé travailler en Allemagne, mais de dire qu’il n’y était pas allé.
Est-ce que votre propre histoire familiale a pesé sur vos choix de journaliste, et sur ce que vous pensez ?
D’une manière étroite. Mon père ayant été journaliste sous l’Occupation, sans pratiquement s’occuper de politique — il a fait deux articles de cet ordre — et, ayant été nommé professeur de khâgne sous l’Occupation, s’est vu interdire en 1944 les deux métiers qu’il connaissait. Accessoirement, il a fait trois mois de prison. Sachant cela, et certainement influencé par la manière dont il racontait et réfractait l’histoire, j’ai été amené à être plutôt en contradiction avec l’époque où je vivais. Je savais que le malheureux n’était ni un assassin, ni un gestapiste, ni trafiquant du marché noir, mais simplement quelqu’un qui avait continué à professer imperturbablement sous l’Occupation les mêmes idées que celles qu’il professait avant la guerre. Énorme erreur de tactique et de jugement.
Un pacifisme absolu, idéologique même ?
Oui. Mon père est resté monolithique tout au long de sa vie. En 1928, sous l’influence de son maître Alain, il a décidé une fois pour toutes que la guerre était le pire de tous les maux, qu’il fallait tout faire pour l’éviter, que rien n’était pire que de la vouloir, de la déclarer, et de la faire. Il le disait avant 1939, après 1945, mais il l’a dit aussi entre 1939 et 1945. Est-il légitime de garder les mêmes idées quelles que soient les circonstances ? Dire : « Je suis pour le rapprochement entre la France et l’Allemagne » peutil avoir le même sens, la même portée, la même signification morale quand on le dit dans un pays libre ou dans un pays vaincu et occupé ? Mes frères et moi avons été de son fait confrontés, à partir du 25 août 1944, libération de Paris, à un renversement du monde. Tout ce qui était compréhensible, respectable et juste est devenu inacceptable, épouvantable, immonde... Le vénéré maréchal Pétain était devenu Judas ; le président Laval, qui avait donné l’exemple de la sagesse et de l’intelligence dans sa politique extérieure, une crapule sans nom ; la LVF, qui défendait l’honneur de la France et de l’Occident en URSS, n’était plus qu’un ramassis de traîtres ; la Milice, une bande d’assassins. L’épisode paternel nous a installés dans la marginalité. C’est de là, peut-être, que je répugne à bêler systématiquement avec le troupeau.
Votre frère Alain a choisi le Front national, votre nièce en était la tête de liste aux régionales en Languedoc Roussillon. Vous n’avez jamais été tenté par ce choix politique ?
Ce ne sont pas mes idées. Quant à considérer que le FN est un parti nazi, et que ceux qui le dirigent, y adhèrent ou votent pour lui, sont des pestiférés qu’il faudrait déchoir de leur citoyenneté, c’est un conte pour faire peur aux enfants.
C’est pourtant le discours de la plupart de vos confrères...
En effet. Mais, je vous le disais, nombre de mes confrères habillent leur discours au prêt-à-penser du moment.
Vous pensez que la presse est à ce point girouette qu’elle pourrait faire preuve de plus de mansuétude pour un parti dont on se dit qu’il pourrait accéder au pouvoir ?
Les scores à venir du FN pourraient bien modifier la donne et infléchir des postures aujourd’hui rigides. Il sera alors amusant d’observer les variations de couleur de ceux que j’appellerai les journalistes-baromètres.
Vous êtes sévère avec vos confrères...
Les médias actuels sont une école de servitude. À force de s’agenouiller, on finit par croire. Certains sont donc sincères. Chez d’autres, il s’agit simplement de prudence. Ce qui me frappe à l’heure actuelle chez les jeunes journalistes, c’est le matraquage auquel ils sont soumis, et qui s’inscrit dans un formatage général de la profession. Lorsque j’ai commencé dans la presse, on devenait journaliste par piston, par hasard, par vocation, parce qu’on avait du talent, qu’on avait eu une chance, parce qu’on avait été distingué. Le recrutement était peu réglementé, très anarchique. À l’heure actuelle, l’immense majorité des débutants en journalisme vient des écoles. Et que leur apprend-on ? La technique, c’est vite fait, mais surtout, les règles du comportement : ne pas être des journalistes d’opinion, ne pas être personnel, ne pas avoir la tête qui dépasse. Comme ils savent, et on insiste longuement là-dessus, que c’est un métier où il y a beaucoup de demandes, et si peu d’offres, tant d’aspirants et si peu de places, on leur apprend à ne surtout pas sortir de l’ordinaire.
Il faut supprimer les écoles de journalisme ?
Il faudrait en revoir complètement la pédagogie. Enseigner aux étudiants ce qu’on leur apprend aujourd’hui, mais également son contraire. Au moins éclairer leur choix, leur dire : « Vous pouvez faire une carrière tranquille et nulle de fonctionnaire dans un journal. Soyez prudents et vous arriverez à la retraite. » Ou bien : « Vous aurez une carrière plus heurtée, plus difficile, mais peut-être plus excitante, plus amusante : soyez indépendants, que diable ! » On a fourré dans la tête des gens que les journaux peuvent se faire sans journalistes, que ces derniers sont interchangeables. On les a élevés dans cette crainte et ils ont tous tendance à s’écraser.
Vous croyez au Sarkozy qui assassine la presse et la liberté ?
Il fait ce qu’il peut. Mais il n’y est pas encore tout à fait arrivé. Il instrumentalise un certain nombre de titres de presse, de médias ; et il n’est pas le seul... Il n’est pas faux que Sarkozy cherche à avoir de l’influence. Quand le milliardaire russe Pougatchev prend le contrôle de France-Soir, il est question d’un contrat avec les Mistral. France-Soir étant pro-Sarkozy, on a l’impression d’une espèce de package. Quand Dassault, déjà propriétaire du Figaro, s’intéresse au Parisien et que l’on constate que l’État débloque 800 millions d’euros pour acheter des Rafale, on a du mal à n’y voir qu’une coïncidence.
« Daniel Mermet ? Quel talent dans les partis pris, le sectarisme, la mauvaise foi. »
La presse pardonne infiniment plus à un ancien maoïste qu’à un ancien d’Occident. Pourquoi ?
L’indulgence que témoignent les médias aux erreurs commises par des gens de gauche ou d’extrême gauche contraste en effet avec la sévérité dont ils font preuve envers les gens qui ont fait des erreurs à droite ou à l’extrême droite. On est volontiers indulgent pour soi-même. Imaginez qu’à Libération, ou au Monde, quelqu’un dise innocemment : « J’ai été à Occident », on lui montrerait tout de suite la porte ! Alors que « J’ai été à Lutte ouvrière », « Moi aussi, moi aussi, moi aussi ! »
Vous le prenez avec philosophie, finalement...
On prétend qu’il y a pluralité de titres — ce qui est très relatif, on se dirige plutôt vers un rétrécissement —, mais pluralité ne signifie pas pluralisme. C’est même une sacrée différence. Pas la moindre adéquation entre la couleur politique des médias et celle de la France. À l’heure actuelle, il est clair que le FN, naturellement, mais aussi Lutte ouvrière ou le Parti de gauche, ou le PRG ou le MoDem, n’ont pas de représentation dans les médias. Ça n’a pas toujours été le cas. Au temps de la presse écrite d’avant 1914, il n’y avait pas d’uniformité de la pensée et de l’expression. Cinquante quotidiens à Paris, dont l’éventail allait de la plus extrême extrême droite à la plus extrême extrême gauche : quelle liberté pour le journaliste ! Aujourd’hui, nous sommes réduits à cultiver l’espoir que ce qui n’est plus vrai dans la presse écrite redevienne vrai dans les médias nouveaux, radio, télévision ou Internet. Voir à nouveau s’installer un équilibre meilleur entre la réalité des opinions et leur représentation. De nouveau le pluralisme.
Vous y croyez ?
Malheureusement, ni la gauche ni la droite, quand elles sont au pouvoir, n’ont rien fait depuis des décennies pour favoriser le pluralisme dans les médias.
Les journalistes pensent qu’entre Le Figaro et Libération, tout le monde s’exprime...
Peut-être finissent-ils effectivement par le penser. Lorsque le cercle de la raison ou de la politique est tracé de telle manière qu’un certain nombre d’opinions restent à l’extérieur, il est vrai qu’on a toute liberté de s’exprimer, à l’intérieur du cercle où l’on a accepté de s’inscrire.
Vous avez été éditorialiste à France Inter. Que pensez-vous de la situation actuelle de la station ?
Dans les conditions où ils ont été nommés, on peut considérer que Jean-Luc Hees et Philippe Val se devaient de donner des gages au gouvernement. La nouvelle direction de France Inter avait mission d’opérer une reprise en main, donc d’éliminer Stéphane Guillon et Didier Porte. Mais c’était un fusil à deux coups. Hees et Val ont dégommé deux humoristes plus que douteux et se sont arrêtés là. Ils n’ont pas pu, osé ou imaginé s’attaquer à l’énorme domination de la gauche sur cette radio. Du matin au soir, c’est un déchaînement univoque. J’écoute Daniel Mermet toutes les fois que je peux. C’est un délice. Quel talent, oui, quel talent dans les partis pris, le sectarisme, la mauvaise foi.
Vous êtes un nostalgique de Polac ?
Cet aimable faux-jeton... Il m’a fait venir à « Droit de réponse », après avoir essayé d’obtenir quelqu’un du Figaro. Mais comme Hersant y a mis son veto, il s’est rabattu sur moi — j’étais au Quotidien de Paris —, en se disant : « Il y aura le cercle des bons journalistes, et puis un salopard qu’on montrera du doigt et qui sera pulvérisé. » Ça ne s’est pas passé comme il le prévoyait ! Il m’arrivait souvent d’être le seul à défendre mon opinion, à avoir mon point de vue. Ce qui m’attirait plutôt la sympathie des téléspectateurs dès lors que je ne me débrouillais pas trop mal. Polac a été pris à son propre piège. Je ne regrette pas le personnage, mais le principe de son émission. Aujourd’hui, le sujet préféré de la télévision, c’est : rien. Je suivais un soir le journal télévisé de Pujadas. Dans la journée avait eu lieu a l’Assemblée le débat houleux sur la déchéance de la nationalité. Et le soir, pas une image, pas un mot. À ne pas croire...
Pujadas n’est quand même pas aux ordres...
Il me semble qu’il n’a pas pu ignorer cette information sans avoir reçu des consignes. J’ai du mal à le croire.
Êtes-vous sûr que les journalistes aient besoin de recevoir des consignes ?
Vous avez raison. De nombreux confrères disent : « Moi, jamais de pressions. » En effet, à partir du moment où, une fois pour toutes, on a décidé d’être en accord avec son employeur, où l’on sait parfaitement ce qui est interdit et ce qui est recommandé, où l’on va dans le sens de la pression, on ne la subit pas, on ne l’accompagne pas, on va au-devant.
Vous écririez dans n’importe quel journal ?
La seule garantie qui m’importe est de pouvoir écrire ce que je pense, comme je veux.
Vous vous êtes battu contre la loi Gayssot. Aujourd’hui, un homme est en prison en vertu de cette loi.
C’est insupportable. Je vais d’ailleurs signer une pétition pour sa libération. La loi Gayssot est une loi circonstancielle, puisqu’elle vise sous le nom de révisionnistes, de négationnistes, les gens qui ont sur le nazisme, le fascisme et la dernière guerre une opinion différente de celle qu’il faut avoir. Elle ne peut naturellement pas empêcher les gens de penser ce qu’ils pensent. Quelle loi le pourrait ? Elle les empêche de le dire ou de l’écrire. C’est donc typiquement une loi de censure. Un jour, peut-être, il y aura un meilleur des mondes de cauchemar — les différents totalitarismes en ont rêvé —, un monde où l’on empêchera les gens de penser ce qu’ils pensent, où on les amènera à penser autre chose que ce qu’ils pensent, où les cerveaux seront lavés plus blanc. « Vous pensez des choses abominables, ce que vous pensez est un crime. Ne pouvant vous empêcher de le penser, je vous interdis de l’exprimer. » C’est d’autant plus indéfendable qu’il y a dans l’arsenal judiciaire largement de quoi punir les appels au meurtre, l’apologie du crime, les injures, outrages et diffamations. Ça suffisait.
Pensez-vous que l’on puisse tout dire ?
Les seules limites admissibles sont connues. Je trouve normal que la justice réprime l’appel au meurtre, l’apologie du crime, la calomnie... Mais en dehors de ça, pas de censure. À partir du moment où l’on désigne, où l’on cible un certain nombre d’opinions que l’on déclare intolérables, c’est le début de l’engrenage. Et on est allé trop loin dans cet engrenage en France. Oui, je suis pour la liberté totale de l’expression. En cette matière, mon guide est Noam Chomsky. Mon second modèle, c’est Philippe Muray, qui est allé à l’encontre des lois de la pesanteur du conformisme social et politique. Le troisième personnage de mon panthéon personnel est Pierre Vidal-Naquet, un homme de gauche. Pendant la guerre d’Algérie, celle-ci s’est mobilisée progressivement pour le FLN, pour l’indépendance de l’Algérie — et comment ne pas la comprendre, même si, à l’époque je n’étais pas du même avis — et contre la torture. Noble combat. Or, lorsque l’OAS est née, de Gaulle, pour la combattre, a envoyé en Algérie des barbouzes qui ont recouru très largement à la torture. La gauche a détourné les yeux, s’est bouché les oreilles, s’est tue. Elle a implicitement avoué : la torture en tant que telle ne la choquait que si elle était utilisée contre ses amis. Pierre Vidal-Naquet, seul ou presque, a dit : « J’étais contre la torture quand on torturait le FLN, je le suis également lorsque l’on torture les gens de l’OAS. »
Vous auriez écrit l’introduction au livre de Faurisson, comme Chomsky ?
Dans les pays anglo-saxons, on considère que la liberté d’expression doit avoir le moins de limites possibles. En France, nous ne sommes pas du tout dans la même tradition. En France, préfacer Faurisson, même pour condamner ses thèses, même pour dire qu’on ne le fait que pour défendre, au nom d’un principe inscrit dans la déclaration des droits de l’homme, une opinion que l’on réprouve ? Autant se tirer une balle dans la tête. Je n’ai pas, je l’avoue, la vocation du martyre et nous vivons dans une société qui est aussi tolérante avec ses dissidents que feu Mesrine avec les journalistes de Minute ! ■

Revue Médias















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