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Quartier libre

Quartier libre à Robert Redeker

Droit à la différence vs liberté d’expression

On reconnaîtra dans la liberté d’expression la conquête la plus singulière — historiquement la plus inédite — des sociétés démocratiques modernes. Sans doute en est-elle aussi la plus fragile en même temps que la plus précieuse ? À notre époque, la menace pour sa survie vient moins de l’État que du multiculturalisme. De plus en plus souvent le droit à la différence, à la visibilité de cette différence, entre en conflit direct avec la liberté d’expression. La liberté d’être différent s’accorde mal avec la liberté de s’exprimer différemment. Pourquoi ?

Tenir en faveur la liberté d’expression implique une attitude difficile, noble par l’ascèse qu’elle enveloppe : vouloir que s’expriment publiquement des opinions hostiles à celles que l’on défend soimême. Mieux : il s’agit d’offrir l’hospitalité aux opinions hostiles. Maurice Barrès et Jean Jaurès, au cours de leurs duels de discours à la Chambre avant la Grande Guerre, offrent l’illustration parfaite de cette hospitalité à l’hostilité qui est le cœur de la liberté d’expression.

Le paradoxe de la démocratie moderne tient dans le rapport de forces entre, du point de vue politique, la majorité, et du point de vue culturel, les minorités. La majorité, qui est une abstraction politique, un concept, est universaliste, quand les minorités culturelles, vivant selon des différences concrètes, énoncent des revendications particularistes. Ainsi avons-nous vu surgir une dictature des minorités, concernant les questions culturelles, dans l’espace où s’exerce le pouvoir de la majorité politique. Le « politiquement correct » est le nom de cette dictature. C’est que les minorités culturelles sont travaillées par la tentation de dicter leurs visions du monde particulières en se masquant derrière une morale universelle ! Ainsi le CRAN milite-t-il de façon sinistre pour la suppression des épreuves de culture générale dans les concours d’accès à la fonction publique, au nom de l’antiracisme. La multiplication des procès pour délit d’opinion — dont celui infligé à Éric Zemmour n’est que le dernier en date — trouve son origine dans cette tentation.

Cette situation conduit à un constat : il se développe au sein même des démocraties modernes une forme nouvelle de guerre civile, celle qui oppose le principe de la majorité politique, universel, aux principes particuliers des minorités culturelles. C’est une guerre de prétoires mise en scène au sein de l’espace politique dont la limitation de la liberté est l’enjeu. L’universel de la majorité politique englobe toutes les opinions possibles, il est donc le fondement même de la liberté d’expression, son garant, quand les points de vue des minorités culturelles excluent ces opinions divergentes, partent par suite en guerre contre la liberté d’expression. Ces minorités travaillent à la corruption de la démocratie en un fade « vivre ensemble ». Elles concourent à transformer le contrat social, socle de la législation, de l’édifice politique, en un simple code de bonne conduite verbale réciproque entre les communautés. Dans les années 1960-1970 du siècle passé, les deux libertés, celle de s’exprimer et celle d’être, les deux droits, à l’expression et à la différence, paraissaient solidaires. L’histoire récente a montré qu’en lieu de solidarité, ces deux droits et libertés sont appelés à entrer dans une lutte à mort. La légitime liberté d’être musulman, homosexuel, etc., s’oppose violemment à la non moins légitime liberté de dire des choses désagréables pour les musulmans, les homosexuels, etc. Hélas ! dans toutes les sociétés démocratiques contemporaines, la liberté de penser et de s’exprimer recule devant les diktats de la liberté d’être. ■


 
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