Cette crise de la presse dont tout le monde parle, est-ce une vraie crise ou tout simplement l’arrivée de nouvelles techniques qui bousculent nos habitudes ?
On vit la presse sur le mode de l’impatience, de la revendication soupçonneuse. Les médias auront donc toujours tort vis-à-vis de nos attentes.
Leur mission - informer, éduquer, distraire - est très mal remplie. Les causes en sont : la concurrence, le raccourcissement des délais, la dictature du direct, celle de l’opinion. La presse est prise en tenailles entre la montée des nouvelles technologies qui lui font concurrence, et un impératif démocratique - dont elle est le rouage essentiel - qui vire à la revendication individualiste et à l’émiettement, à la fragmentation, à la disparition même d’un espace public de délibération ou de raisonnement.
On a tendance à enjoliver le passé de la presse pour regretter un âge d’or qui n’a jamais existé. Le mot même de presse dit qu’elle est pressante et trop pressée, qu’elle nous met sous pression, sans remplir l’attente née de cette pression. On va ainsi de pression en déception, un peu épuisé par le rythme des médias. L’aspiration au savoir, à la mémoire, à la connaissance est régulièrement lésée par cette information au jour le jour, qui, malgré tout, est nécessaire.
Peut-on imaginer des médias sans journalistes ?
C’est un peu ce qui s’est passé dans l’émission de TF1 « J’ai une question à vous poser » où PPDA se trouve délogé de sa fonction de « grand questionneur ». On y a assisté à une démédiatisation. C’est un phénomène qu’on observe avec les blogs, Internet. Les gens pratiquent entre eux une auto-information, conquête de la démocratie, qui s’exerce évidemment au détriment d’une corporation, d’un métier qui avait son calendrier, ses usages, ses faiblesses. Je ne pense pas que cela soit pour autant la fin du journalisme.
On va voir reparaître le journaliste questionneur, le journaliste expert, celui qui ajoute la mémoire à l’actualité, notamment lors d’élections. Le journaliste n’est pas encore détrôné. Il affronte une forte concurrence qui naît de la pression démocratique elle-même, instrumentée par les nouveaux médias. La presse est ainsi mise au défi d’avoir à se requalifier professionnellement.
Vous ne versez pas dans la nostalgie...
Je suis toujours émerveillé par un kiosque à journaux ou lorsque je reçois chaque matin mon journal. En tant qu’universitaire, je serais bien en peine d’avoir cette capacité de réaction et de synthèse face au flot quotidien. J’aime la stimulation qui vient par ce flot, tout en faisant bien la distinction entre le flot et l’œuvre. L’œuvre est ce qui échappe au flot. Elle ne se déclasse pas du jour au lendemain, elle n’est pas mise en concurrence par d’autres canaux d’information plus rapides. Elle relève davantage du savoir ou de la culture.
« L’information fatigue. La communication rassure, harmonise le corps social avec lui-même et avec le monde extérieur. »
Vous expliquez qu’avec les nouvelles technologies, c’est le statut même du fait qui est remis en cause.
Je ne serai jamais d’accord avec Virilio ou Baudrillard qui ont plaidé la thèse d’une pulvérisation des faits. Certains faits s’imposent, d’autres se construisent, d’autres encore doivent être recoupés avant de s’avérer : on ne vit pas dans le simulacre, l’illusion, la féerie ou l’imposture permanente. Les médias ont toujours construit le monde, l’actualité, et c’est un immense travail. Dans « actualité », il y a le mot acte. Construire l’actualité en est un. Chaque matin, chaque soir au journal de 20 heures, l’information est rebâtie par les différents canaux, plateaux ou conférences de rédaction. Tout cela est plein d’artefacts, puisque c’est une construction. Néanmoins, je suis reconnaissant à la presse d’être le vecteur de ce réalisme. Ce sont les citoyens qui rêvent et qui disjonctent, qui se replient dans le cocon domestique. Sans la presse, leur horizon serait moins ouvert, ils auraient moins de connaissances.
Vous venez de parler de conférences de rédaction : avec Internet, c’est fini ?
L’hyper-soupçon porté sur la presse ordinaire fait que les jeunes préfèrent les informations trouvées sur Internet - pourtant moins fiables que les autres car non recoupées et non traitées. Cette indulgence vis-à-vis des nouveaux médias se fonde, à tort à mon avis, sur une promesse de fraîcheur, d’authenticité. C’est évidemment toujours possible, car nous vivons sur le mode de l’euphorie les promesses des nouvelles technologies. Un temps d’usage, d’adaptation, de décantation est nécessaire pour tout rééquilibrer, que l’on se déprenne de cet engouement pour Internet et les blogs. On va apprendre à vivre les deux espaces, les deux rythmes, qui deviendront, non pas antagonistes, mais complémentaires.
Mais pour l’instant...
L’hyper soupçon peut aboutir à la désaffection d’achat de presse écrite et donc à un problème financier important. La publicité elle-même migre vers les supports Internet. Nous sommes confrontés à un glissement et donc à une adaptation, une reformulation des espaces et des métiers. Que les citoyens s’emparent d’Internet, je trouve cela très bien. La création d’une encyclopédie comme Wikipédia, avec des contributions de non-spécialistes, n’est pas une mauvaise chose. Il faut toujours rappeler en effet que si personne ne sait rien, personne en revanche ne sait tout. On peut trouver sur Internet un savoir de qualité à condition qu’il soit mis en concurrence, recoupé. Une grande compétition s’organise pour fournir le meilleur récit. À terme, les journalistes, de par leur culture et leur exigence professionnelle, sont les mieux placés. Les petites histoires surgies d’Internet ne les tueront pas.
Les journalistes se sentent menacés, des défis sont lancés à la corporation, mais cela est tout aussi valable pour les professeurs, harcelés par les nouvelles technologies, pour la justice, mise en danger par ces nouveaux moyens de propagation. Les nouvelles technologies apportent ce brassage, cette concurrence, et nous n’avons guère le choix : il nous faut faire avec.
« Nous ne pratiquons l’information qu’à condition de la déformer, de l’interpréter et de la laisser tomber. »
Vous insistez sur la réception de l’information, sur le fait qu’il n’y a pas d’audience passive. Vous citez Alain Souchon : « On n’lit pas tous le même journal ».
Chacun lit, écoute la radio ou regarde la télévision à son propre rythme, dans son propre espace-temps. L’information n’est pas une substance que l’on verse de la carafe dans le verre. Quand le cerveau traite les signaux qu’il reçoit par le biais d’une page écrite, d’une information entendue à la radio ou vue à la télévision, d’une photo, d’un écran, il le fait en fonction de son univers personnel. Être un sujet, c’est construire son propre monde. C’est filtrer, ne laisser passer que les signaux qui nous concernent, qui ont un sens pour nous, ici et maintenant. Parfois, cela peut être follement injuste par rapport aux propositions de l’information. Un journal propose 30 pages, 10 000 mots et je n’en isolerai qu’une part infime. Mon quotidien, je l’écornifle, je zappe, je le jette sans en avoir lu le dixième. Mais c’est ce qui fait l’originalité de la presse : personne ne lit ni ne retient les mêmes choses. La traduction, la distraction, l’accommodation sont la règle pour chaque « récepteur ». Nous ne pratiquons l’information qu’à condition de la déformer, de l’interpréter et de la laisser tomber.
L’information, on ne la subit pas, on la traite. Le journaliste, d’abord, mais le lecteur, le récepteur ensuite, à leurs rythmes, avec leurs propres codes, leurs propres curiosités, leurs propres désirs. C’est ce traitement qui nous garantit contre les visions orwelliennes où chacun serait le sujet passif, écrasé par une propagande dominante. On n’est pas du tout dans cette situation-là. Mais, à force de traiter l’actualité chacun à sa manière et selon ses propres codes, on assiste à un émiettement, une fragmentation. C’est la disparition de l’espace qu’on appelait public. Or, la démocratie traditionnelle s’apparente à une scène commune où les opinions viennent s’affronter de façon parfois un peu théâtrale. Ces scènes ont tendance à disparaître. On en reconstruit pour les grandes occasions, comme l’élection présidentielle, où l’on a assisté entre les deux tours à une confrontation entre les deux finalistes en guise de débat public. Mais on voit bien à quel point les scènes se morcellent. La démocratie participative prônée par Ségolène Royal passe par les blogs, par des circuits assez privés de communication. Les nouvelles technologies ne favorisent pas la convergence optique ni une vision frontale de la scène.
Vous insistez sur l’importance de ne pas réduire les médias à l’information, en mettant en avant la place réservée dans ceux-ci au sport, à la variété, au divertissement en général.
On ne peut pas réduire TF1 au journal de 20 heures. Les médias, c’est de la communication. Et la communication veut dire mise en commun, en contact. La musique est un excellent instrument de communication parce qu’elle met les gens en harmonie, en phase les uns avec les autres. C’est un « amortisseur de tension », un tranquillisant du corps social et, à terme, de chaque individu. On compte bon nombre d’émissions radiophoniques pendant lesquelles les auditeurs appellent, participent, jouent, gagnent. Ce n’est pas de l’information, c’est de la relation. De la bonne relation. C’est avec cela que les chaînes font leur audience, leur budget publicitaire.
L’information fatigue. La communication rassure, harmonise le corps social avec lui-même et avec le monde extérieur. Nos médias sont, de façon dominante, voués à la communication et de façon marginale, à l’information. Il ne faut donc pas juger les médias sur la fourchette « est-ce vrai ?/est-ce faux ? » parce que si le faux qualifie l’information, une communication n’est ni vraie ni fausse. Elle est chaleureuse, bon enfant, sympa, cool, fun. Or, il serait désastreux d’appliquer ces adjectifs à l’information. Ce serait sa ruine.
Selon vous, on passe du « message au massage ».
C’est une fonction très importante de la communication : le massage social, qui n’a rien à voir avec le message. Au contraire, la communication se passe très bien de message. Le message pourrait fâcher, ce que la communication doit éviter à tout prix. Elle doit être euphorisante. La communication ne se refuse pas. Elle doit fonctionner en opérateur d’ambiance, de « climatisation », comme le dit Peter Sloterdijk.
« On n’a que les médias qu’on mérite. C’est profondément vrai, assez démocratique, voire ironique. »
Vous dénoncez « les sociologues à sensibilité gauchiste ou adeptes de la théorie du complot, les dénonciateurs de la pensée unique et d’un appareil d’information assimilé à l’empire de la manipulation ».
Le modèle de l’école de Francfort, issue du choc immense du nazisme et du communisme, voit encore les mass media comme dominateurs et totalitaires. Or, à notre époque, la notion de masse est morte. Pas complètement, bien sûr : on assiste encore à des phénomènes de masse impressionnants à l’occasion de grands matchs de foot ou de grandes manifestations électorales. Néanmoins, d’une manière générale, les gens ne consomment plus ni la politique ni le sport sur un mode collectif.
Avec les nouvelles technologies, on vit les choses davantage depuis chez soi, derrière un écran. Nous vivons l’âge d’une fragmentation sans précédent des audiences, des publics, des consommations. La notion de masse est devenue un fantasme d’intellectuels critiques, mais elle n’existe plus qu’à l’horizon de nos nostalgies. La critique des médias au nom du dogmatisme massificateur est caduque.
Pourtant, certains voient encore dans les médias l’empire de la manipulation.
On pourrait parler de l’empire de la séduction, ou de la communication, mais pas de la manipulation. La méfiance envers les médias est telle que l’on vit aujourd’hui davantage dans une hyper suspicion que dans la crédulité. L’une peut pourtant avoir les effets de l’autre. Avec la super-suspicion, on peut en arriver à penser qu’on n’a affaire qu’à des menteurs et des bidonneurs. Que l’attentat du 11 septembre fut une mise en scène médiatique et qu’aucun avion ne s’est écrasé ce jour-là sur le Pentagone. Notre relation de confiance aux messages médiatiques est difficile à régler, il faut toujours les questionner, les mettre en cause, mais pas au point de nous défier radicalement.
On peut aussi faire de la critique des médias un fonds de commerce.
La culture du soupçon est une culture partagée. Elle est démocratique. La démocratie étant média-dépendante, chaque individu se vit comme média-dépendant. Nous savons qu’une partie de nos rêves, de nos certitudes, de nos espérances sont forgés par les médias. Nous sommes donc, à juste titre, inquiets de savoir comment cette « forgerie », cet artefact nous surplombe. La critique des médias devient un réflexe. On peut facilement en faire, sinon un fonds de commerce, du moins un argument de campagne, de persuasion. Pour séduire les gens, on se targue de n’être pas médiatique.
On introduit ainsi une distinction, d’ailleurs illusoire, car ceux qui tiennent ce genre de discours sont en général eux-mêmes très média-dépendants et immergés dans le jeu médiatique ou politico-médiatique. Toute influence, notamment pour un homme politique, passe par les médias. Plus qu’un autre, l’homme politique est média-dépendant et il le sait. Sa moindre parole peut être relayée, même par un blog, et renvoyée, tel un boomerang. La surveillance a augmenté. On échappe moins aux médias qu’avant puisqu’ils se sont ramifiés, capillarisés, notamment grâce aux téléphones mobiles dont les photos peuvent se retrouver sur le Net quelques heures plus tard. Tout cela est source de déconvenue, surprise, inconfort, harcèlement et soupçon pour l’homme exposé et surexposé.
Vous citez Nicolas Sarkozy : « Les batailles politiques sont d’abord des campagnes médiatiques. La communication est à l’action ce que l’aviation est à l’infanterie. L’aviation doit passer pour que l’infanterie puisse sortir. C’est lorsque l’on a gagné la bataille de la communication que l’on peut commencer à agir. »
La formule est un raccourci des relations réelles entre information et communication. En effet, une bonne information est en général précédée par une campagne de communication. Avant de toucher les gens avec une information, il faut avoir construit avec eux une sphère de communauté d’intérêts et de relations mutuelles. Si l’on veut argumenter auprès de gens qui n’ont aucune curiosité pour vous écouter, il faut d’abord les séduire. La communication répond à cette nécessité, pour tout orateur, de capter la bienveillance, l’écoute, le regard. Le projet d’influencer ses contemporains est impensable sans un appareil médiatique bien travaillé. L’opinion se travaille, les médias aussi. On ne peut pas reprocher à un homme politique son engagement médiatique : c’est l’essentiel de son métier.
« La déontologie suppose de chercher l’information plutôt que la sensation. C’est parfois difficile car, chronologiquement, la sensation vient forcément en premier. »
L’information, expliquez-vous, est une arme essentielle dans toute guerre moderne. Le terrorisme, poursuivez-vous, ne peut que « prospérer dans notre nouvelle écologie médiatique mondialisée ».
Le terrorisme ne pourrait exister sans les médias. Un attentat est précisément commis pour que ceux-ci en parlent. Celui des Twin Towers était le plus « réussi » de tous les attentats imaginables car la cible était à ce point surexposée, surtout lors de la deuxième frappe, que l’on était certain d’en voir les images reprises en boucle sur toutes les télévisions du monde. C’est la logique terroriste dans sa fulgurance : frapper une cible pour un retentissement maximum. Il ne s’agit pas forcément de tuer des gens, mais de fabriquer des images d’horreur telles que les plus récalcitrants des médias seront forcés de les passer. Les journalistes sont donc devant un choix crucial face aux images terroristes. Ils ne peuvent pas ne pas les passer, puisqu’il s’agit d’information.
Mais, les relayant, ils font le jeu de leurs « commanditaires » et forment un couple presque diabolique avec les terroristes qui prennent l’appareil médiatique en otage. La déontologie consiste à savoir jusqu’à quel point on va se conformer à cette sommation de répercuter l’onde de choc causée par l’attentat. La réponse devrait ne pas trop appuyer sur le sensationnalisme, facile devant des images de corps en morceaux, de rues dévastées, de tours effondrées. La déontologie suppose de chercher l’information plutôt que la sensation. C’est parfois difficile car, chronologiquement, la sensation vient forcément en premier. Mais je fais confiance à l’intelligence des acteurs. Un journaliste qui voit arriver de telles images se pose forcément le cas de conscience que je viens de décrire. Relayer ou non ? Et jusqu’à quel point ?
Un journaliste aura tendance à recadrer, dans le sens de rétablir la coupure sémiotique, c’est-à-dire restaurer l’espace critique du spectateur pour qu’il ne soit pas frappé d’hystérie, de désolation ou de terreur. Le journaliste doit sauver la « mentalisation », la capacité articulée du langage face à des images qui nous remplissent d’effroi. Son rôle est de désamorcer un mimétisme propice à la panique. Lui-même n’est pas un mime, un relais neutre, un fusible par lequel passe le courant. Il doit parfois jouer le rôle de disjoncteur, de refroidisseur, de témoin critique par le recadrage et surtout par la parole. Cette dernière a en effet un rôle thérapeutique face à l’image qui, elle, est de l’ordre du choc.
Mais les nouvelles technologies ne facilitent pas cet aspect des choses.
En effet, car elles cherchent l’immédiateté, l’enrichissement sensoriel de l’information. Plus il y a d’images, de sons et plus nous sommes les otages du phénomène. Le direct nous enferme. Le différé permet de prendre de la distance. Les nouvelles technologies productrices de toujours plus de direct, de sensations, d’urgence représentent donc un danger. Mais soyons clair : chaque technologie a son danger et son garde-fou.
Alors, on ne déchire pas tout de suite nos cartes de presse ?
Il y a eu un sacre du journaliste : il fallait qu’il soit partout à la fois. On attend trop des médias en général. On est peut-être aujourd’hui dans la période du retour de bâton. Mais on ne va pas se passer si facilement des journalistes. C’est aussi aux citoyens de faire l’information puisque ce sont eux qui l’achètent. On n’a que les médias qu’on mérite. C’est profondément vrai, assez démocratique, voire ironique. Les kiosques ne nous présentent jamais que ce que nous achetons. Nous ne sommes pas dans le domaine de la propagande, mais dans celui du marché. Ce marché nous déçoit profondément car ce qui marche n’est pas ce que nous espérons en termes de culture.
Non, ce qui marche c’est le caniveau où coulent la sensation, le choc, le sexe, parfois la diffamation, la rumeur, le rêve, etc. Il faut faire avec. Quand on allume son poste de radio, de télévision ou quand on ouvre son journal, on brasse un flot impur fait d’un peu tout cela, mélangé avec de la bonne information. C’est ainsi que la vérité chemine à travers le mensonge, les bonnes mœurs à travers la dépravation, la vertu à travers le vice...

Revue Médias















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