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Mediamorphose - dossier

Monde arabe : les révolutions 2.0 n’ont pas eu lieu

5- Du « mur » à la rue : la révolte des « jeunes de Facebook » en Égypte

Par Youssef El-Chazli, doctorant en Science Politique, IEPI, Sciences-Po Paris

Internet a contribué en Egypte à la politisation d’un secteur social, en particulier entre 2005 et 2011. La spécificité de ce milieu, plutôt aisé et éduqué, a été de se mobiliser autour de valeurs universalistes, contrairement aux revendications « catégorielles » des plus défavorisés.

La couverture des soulèvements égyptiens a souligné le rôle décisif qu’auraient joué les technologies de l’information et de la communication (TIC) dans le déroulement des événements. On l’a vu dans la presse, mais aussi dans le discours des acteurs, dans l’ajout d’un certain nombre de qualificatifs au terme « révolution » censés exemplifier ce rôle : « 2.0 », « Facebook », « Twitter », etc. Cette mise en avant d’Internet était généralement couplée à la mise en avant d’un nouvel acteur politique : la « jeunesse dépolitisée ».

Évidemment, semblable appellation est une aberration sociologique. Néanmoins, en insistant sur ces intrus politiques qui ont « pris la rue » dès le 25 janvier 2011, on met le doigt sur une réalité indéniable : une catégorie de personnes, jeunes, diplômées, plutôt aisées, qui ne s’étaient jamais exprimées politiquement auparavant, se sont mobilisées. Une « nouvelle culture politique » est apparue 2. Comment expliquer ce phénomène ? Une analyse à partir du rapport Internet/politique peut nous aider à comprendre comment cette catégorie sociale, loin d’être homogène ou aisément identifiable, a été amenée à s’impliquer politiquement.

Internet et contestation politique

L’Égypte a été le théâtre de fortes secousses durant la décennie 2000-2010. Après avoir connu un répit relatif pendant les années 1990, les mobilisations politiques renaissent avec la deuxième Intifada (2000-2001) et l’intervention américaine en Irak (2003). Ces mobilisations ont constitué les premières expériences politiques de nombreux jeunes et ont principalement gravité autour du mouvement Kefaya. Dans le sillage de ce groupe hétérogène d’intellectuels, d’opposants politiques et de défenseurs des droits humains, une kyrielle de groupuscules « jeunes » se forme, initiant une nouvelle génération au militantisme. Le mouvement appelle à une réforme du système à la veille de l’élection présidentielle de 2005. Un référendum portant sur la réforme des articles organisant les modalités d’élection du président de la République a lieu au mois de mai de la même année.

Il est adopté à plus de 80 %, et prévoit la tenue de la première élection présidentielle pluraliste de l’histoire d’Égypte. Moubarak est réélu haut la main. Et la courte période de libéralisa tion politique se solde par le verrouillage du système et la répression des contestataires. Cette parenthèse de libéralisation politique étant refermée (et avec elle la parenthèse contestataire), la génération militante en gestation se dissémine dans divers milieux (journalisme, ONG, milieux de la culture et de l’art, etc.), mais expérimente aussi de nouvelles modalités d’expression politique. Cette période coïncide avec un développement rapide des TIC. Pour les activistes comme pour le reste des Égyptiens, l’usage d’Internet est principalement ludique. C’est un espace alternatif où l’on a accès à différents biens absents, interdits ou trop coûteux : films, chansons, informations, pornographie3… L’expression politique y trouve, rapidement, une place de premier choix. Internet est investi par des activistes dont les aires publiques d’expression se trouvent considérablement restreintes. La blogosphère militante (qu’elle soit libérale, gauchiste ou islamiste) se structure peu à peu, et certains blogs prennent de l’ampleur. Ces derniers se distinguent en s’engageant sur certains thèmes comme la torture et les violences policières (en publiant des vidéos filmées dans des commissariats à l’aide de téléphones portables). Plus généralement, les blogueurs (qui sont parfois journalistes) utilisent Internet pour publiciser des événements qui n’arrivent pas à émerger dans les médias traditionnels du fait de la censure gouvernementale ou de l’autocensure. Un autre phénomène très important marque cette période de l’après-2005 : l’éclatement (et l’incroyable multiplication) des mouvements sociaux et autres protestations dites « catégorielles ». Si le régime, par des jeux de cooptation et de répression, a trouvé la formule magique pour limiter la contestation politique, la contestation sociale est une autre histoire. Il ne fait plus face à des sit-in de cinquante personnes, mais à des grèves où la participation s’élève à plusieurs milliers 4. À plusieurs reprises, les autorités sont amenées à accepter les revendications des grévistes (augmentation des salaires, paiement de primes, etc.). Or ce type de réponse ne fait qu’élever le seuil des revendications et suscite d’autres mobilisations dans des secteurs aux attentes similaires. Toute une série de blogs et de groupes seront dévolus à la couverture des révoltes ouvrières, et on assistera même à la première tentative en ligne de créer un mouvement national de solidarité avec les ouvriers, en avril 2008 5. Selon de nombreux activistes, l’étincelle ouvrière a ranimé le foyer protestataire étouffé à la fin de l’année 2005 6. C’est en effet en 2006, à Mahalla, qu’est, pour la première fois, démolie par des manifestants une photo publique du président Moubarak 7. C’est aussi en parallèle à la mobilisation de ces ouvriers du textile que naît le mouvement du 6 avril, lequel deviendra par la suite le fer de lance du renouveau contestataire, mais aussi l’avant-garde du processus révolutionnaire. Enfin, la mobilisation de militants inépuisables comme Hossâm el-Hamalâwy 8, visant à connecter militants syndicaux, activistes politiques et opinion publique, participera grandement à ce renouveau politique. Le rêve des jeunes activistes est alors de pouvoir faire coïncider ce soulèvement social avec des revendications politiques. C’est aussi d’amener la jeunesse dépolitisée à s’engager. Ainsi, en mobilisant ces différents secteurs sociaux, réussiraient-ils, selon eux, à dépasser le milieu militant et à lancer un mouvement de contestation généralisée à l’échelle du pays, ne pouvant plus être qualifié de « catégoriel ».

La politisation de la « génération Facebook »

La révolution n’est donc pas venue de nulle part. Depuis plusieurs années, une nouvelle « culture de la contestation » touchait divers secteurs sociaux, des ouvriers aux fonctionnaires d’État, de la nouvelle génération militante aux paysans. Concrètement, Internet n’a joué qu’un rôle mineur (voire inexistant) dans la politisation de ces secteurs sociaux. L’organisation de types nouveaux de protestations a pu être tributaire des possibilités offertes par le Web, mais celles-ci sont restées limitées aux groupes activistes, même si un succès relatif commençait à se faire sentir en dehors de ces cercles 9. En fait, Internet a joué son rôle le plus visible auprès d’une partie de la population dont l’action politique ne constituait ni une nécessité de survie (comme pour les ouvriers) ni une conviction idéologique (comme pour les activistes). En d’autres termes, le Net a contribué, parmi bien d’autres éléments, à politiser la jeunesse éduquée, aisée et individualisée ; une jeunesse « dorée » qui n’était pas perçue comme une menace par les autorités. La décennie écoulée a été le théâtre de divers changements sociaux et culturels, ayant touché les classes moyennes supérieures et les classes plus aisées en général. Les exemples sont nombreux. Pour en prendre un, la naissance de toute une contre-culture relativement autonome suivie par un public aisé et ciblé (étudiants des universités privées par exemple). Cette nouvelle scène culturelle indépendante, qui connaît un succès important dans les grandes villes comme Le Caire (autour d’institutions telles que le Sawy Cultural Center ou encore les concerts SOS Music) ou Alexandrie (avec une scène musicale underground très vivante), agrège peu à peu des habitués dont les membres sont liés à de nombreux réseaux de sociabilité, eux-mêmes sources de nouvelles normes sociales. On retrouvera ces réseaux sociaux « réels » (mais également actifs en ligne) dans les initiatives comme celle de « Nous sommes tous Khaled Saïd ». Le fait que, comme on l’a souligné, le monde de la culture ait été l’un des lieux de reconversion des activistes n’est pas anodin. Ces derniers ont ainsi pu jouer le rôle de chaînons d’intersection entre différents univers sociaux et ainsi faciliter les passages d’un univers (culturel) à d’autres (politiques et protestataires)10.

« Nous sommes tous Khaled Saïd » : un cas d’école

La campagne « Nous sommes tous Khaled Saïd 11 » , menée sur Facebook, constitue un cas d’école de politisation d’une nouvelle catégorie sociale mobilisée sur un registre éthique et post-partisan. Elle appelle, dès juin 2010, à l’ouverture d’une enquête sur les circonstances entourant le décès d’un jeune Alexandrin interpellé par deux agents de police en civil dans un cybercafé de son quartier. Frappé à mort par les deux policiers, ce jeune homme va devenir le point de rencontre des différents courants et sensibilités, le lieu géométrique des griefs. Ce groupe s’érige en « entrepreneur » de causes politiques capable de mobiliser militants aguerris et sympathisants. Il exerce une activité cruciale de « cadrage » et réussit à homogénéiser revendications et modes d’action. Par la suite, la couverture du scrutin législatif de novembre 2010 par certains activistes, avec des centaines de photos et de vidéos à l’appui, capte, avec une minutie documentaire, la corruption du régime. Deux mois plus tard, l’attentat d’Alexandrie12 est, lui aussi, l’occasion pour le groupe d’organiser plusieurs manifestations, un peu partout dans le pays. Toutes ces initiatives forment à l’action politique et à l’apprentissage de ses rouages. Dès lors, une partie de la jeunesse commence à prendre conscience que se mobiliser de manière concertée, au niveau national, en ayant des modes d’action et des revendications communs, est possible. Enfin, le coût de telles mobilisations semble de moins en moins élevé. C’est la page « Nous sommes tous Khaled Saïd » qui lancera l’appel du 25 janvier 2011 et jouera un rôle fondamental dans les jours qui suivront jusqu’à la chute de Moubarak. La suite des événements fait déjà partie de l’histoire.

Conclusion

La révolution égyptienne a été une révolution « Facebook ». Tout comme elle a été « ouvrière », « urbaine », « culturelle », « pacifique », « post-islamiste », et bien plus encore. Le propre d’une situation révolutionnaire n’est-il pas son caractère multisectoriel13 et global ? S’il est inutile, d’un point de vue heuristique, de restreindre la révolution au rôle des réseaux sociaux, il est tout aussi inutile de leur nier tout rôle. Pour rendre ces phénomènes intelligibles, il est nécessaire de s’intéresser à la manière dont les pratiques des acteurs sur un support particulier (et les spécificités de celui-ci) peuvent amener à l’évolution de leur rapport au politique. Du point de vue politique, un problème est posé aujourd’hui par l’attrait qu’exerce cette catégorie sociale « branchée ». La focalisation exagérée sur celle-ci, au détriment de catégories plus défavorisées, suscite un déni des revendications catégorielles, au nom d’un intérêt général qui n’est autre que celui des classes supérieures. Réclamer la démocratie sur sa page Facebook semble plus original et plus gratifiant que de demander un salaire minimum ou de meilleures conditions de travail au nom de la justice sociale. ■

1. Qualifiée de manière apparemment synonyme de « jeunesse Facebook » (« shabâb el-Facebook »). 2. « Les Frères musulmans confrontés à une nouvelle culture politique. Entretien avec Khaled Hamza », Institut Religioscope, février 2011. 3. Carola Richter, « Virtual mobilisation : The Internet and political activism in Egypt », Orient, vol. 51, no 1, 2010, p. 1624. 4. Comme dans le cas de la ville de Mahalla el-Kubra, par exemple, qui est devenue par la suite un symbole de la contestation ouvrière. Cette ville abrite la plus grande usine de textile du pays. 5. Youssef El-Chazli, « L’engagement politique dans la génération Facebook », Revue Averroès, no 1, 8 juin 2009. 6. Hossâm El-Hamalâwy, intervention publique au Syndicat des journalistes, Le Caire, 15 mai 2011. 7. Ibid. 8. Dont le blog http://www.arabawy.org/ et le compte Twitter @3arabawy constituent une référence incontournable pour suivre la lutte des ouvriers. 9. Youssef El-Chazli, « De quelques usages politiques d’Internet sur les bords du Nil », Questions internationales, no 47, janvier-février 2011. 10. Cela est tout particulièrement visible dans la place prise par les expressions artistiques des contestations dont l’ampleur est aujourd’hui considérable (chansons, poésies, dessins, arts de rue, etc.). 11. Page Facebook créée en juin 2010 et regroupant avant la révolution plus de 300 000 personnes. Elle atteint en juin 2011 plus de 1,4 million de membres. Voir Youssef El Chazli, op. cit. 12. Attribué à des terroristes islamistes, mais apparemment perpétré par la sûreté d’État de Moubarak comme on l’apprendra plus tard. 13. Marie Vannetzel, « L’émergence d’une mobilisation multisectorielle en Égypte : des prémisses contextuelles aux basculements situationnels », Dossiers du CERI, mai 2011.


 
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