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A contre-courant

Géraldine Muhlmann :

du regard en journalisme

par Serge Guérin

Deux livres coup sur coup. Un ton personnel qui va bien au-delà de la dénonciation méprisante et convenue de la figure du journaliste. Il n’en fallait pas plus pour que Géraldine Muhlmann, philosophe des médias, fasse une entrée remarquée sur la scène médiatico-intellectuelle. Rencontre avec une défricheuse.

Au-delà de la critique mille fois ressassée du journaliste comme auxiliaire conscient (sorte de salaud sartrien), ou pire, inconscient (idiot du village), des puissants et des forces de l’argent, le journaliste est par essence, pour Géraldine Muhlmann, l’homme du regard. Un regard qui peut s’exercer de deux façons. De façon schématique, on dira que le reporter fait figure de « témoin-ambassadeur ». Il cherche à représenter l’opinion publique et à être son bras, ou plutôt son œil, sur place. De ce fait, il n’hésite pas à pousser loin l’enquête, à prendre parti, à croiser le fer contre les pouvoirs ou l’injustice, au nom de l’opinion publique. Albert Londres, Nellie Bly, Edward Murrow ou encore Lincoln Steffens - qui le premier méritera l’appellation de muckraker, c’est-à-dire de « fouille-merde » - permettent à Géraldine Muhlmann de décortiquer les ressorts de cette pratique journalistique.

D’un autre côté, le journaliste se prend pour la mouche du coche, affirme sa singularité irréductible, joue sa partition propre sans hésiter à bouleverser les règles « théologiques » de séparation entre la fiction et les faits : il part du principe que chaque point de vue est porteur de subjectivité. Une subjectivité qui participe de l’information en grossissant, en mettant en scène les faits pour les rendre plus intelligibles. Ce type de journalisme est nommé « décentreur » par Géraldine Muhlmann. Ici, les grandes figures choisies sont Orwell, Norman Mailer, au cœur du mouvement du new journalism, Seymour Hersh, Marc Kravetz, Michael Herr...

Ces deux attitudes s’opposent mais parfois aussi se croisent ou se rencontrent. A partir de ce postulat, Géraldine Muhlmann nous incite à réfléchir à l’idéologie qui sous-tend la critique politiquement correcte des médias. Celle-ci se fonde le plus souvent sur une appréciation binaire : d’un côté les « mauvais » journalistes ; et de l’autre le « bon » public, qui, s’il était mieux éclairé, saurait choisir et prendre les bonnes décisions. « La critique des médias, souligne Géraldine Muhlmann, se cantonne à l’apostrophe sans jamais rien dire du journal et du journaliste idéal. » Quand prendre la pose évite de se prendre la tête.

On lui rétorquera qu’elle évite ainsi d’aborder les questions qui fâchent : la concentration des médias, les relations avec l’argent et la publicité, les pressions de toutes sortes... Elle assume : « Je ne méconnais pas ces interrogations, mais d’autres les ont abordées bien mieux que je ne pourrais le faire. J’ai voulu aller dans une autre direction, explorer un champ de réflexion nouveau. »

D’autres seront tentés de lui faire remarquer qu’elle centre son travail sur une seule figure du journaliste, le reporter. Et qu’ainsi elle est loin de couvrir la réalité de ce métier. « En France, le reporter n’est pas toujours, pas assez au premier plan, mais aux Etats-Unis par exemple, il est au centre de l’activité des médias », rétorque-t-elle. « Le souci des faits, la nécessité d’aller y voir est à la base du journalisme moderne aux Etats-Unis. Il est la condition d’une presse de masse qui cherche à toucher un public maximal en dépassant la défense d’une opinion. » Il y a, chez Géraldine Muhlmann, une sorte d’inquiétude face au mépris pour le journalisme et, partant, un refus de hiérarchiser les différentes façons de pratiquer ce métier.

Avec son « Du journalisme en démocratie », publié chez Payot, Géraldine Muhlmann reprend en fait l’une des nombreuses grenades intellectuelles que Michel Foucault, le philosophe dynamiteur de mythes, a dégoupillées. Elle s’interroge sur le rapport entre l’approfondissement de la démocratie et l’acceptation de la complexité du public. Elle souscrit résolument à certains propos de Foucault pour qui l’hostilité systématique envers le journalisme implique un certain mépris du public, la contestation de sa part d’autonomie, et donc le risque de « l’antidémocratisme ». Géraldine Muhlmann est très loin de la position de Pierre Bourdieu faisant de l’expert, à commencer par le scientifique, le seul capable d’expliciter le monde, en étant certain de toucher à la « vérité » du social. Dans « Sur la télévision », Bourdieu dénie au journaliste, et à tout autre intermédiaire, une quelconque légitimité à dialoguer avec les savants, à vulgariser une pensée, à la rendre intelligible pour le plus grand nombre.

L’originalité de Géraldine Muhlmann réside dans sa capacité à dépasser la simple lecture critique, à l’enrichir, par une analyse d’une sélection d’écrits de plusieurs journalistes. Ce travail de défrichage, de décryptage, est d’autant plus utile que, pour la première fois, il nous est donné de voir de l’autre côté. En effet, l’auteur porte à notre connaissance le modus operandi de quelques personnalités de la presse américaine inconnues de ce côté-ci de l’Atlantique. Il apparaît que depuis les années 1880, une recherche complexe a été menée par différents journalistes et écrivains pour comprendre et développer un mode de témoignage qui soit à la fois recevable par le public et utile au citoyen. Au fil des pages, l’auteur ne cache rien des difficultés, des contradictions et des revirements de ces reporters. Les « décentreurs », en particulier, semblent ne jamais se satisfaire de leur démarche.

On sent une interrogation constante, un inconfort intellectuel, face à la difficulté de rendre compte non pas de la réalité des faits, mais de la manière dont les protagonistes les voient et les vivent. Passionnante est l’analyse du travail de reporter de guerre au Viêt Nam de Michael Herr, de sa position intenable, du sentiment d’échec qu’il ressent devant l’impossibilité de prendre réellement la place du soldat US. « Putain de mort » a marqué des générations de lecteurs. Ici, nul panégyrique ni complaisance envers les journalistes, même si l’on discerne sans mal une indéniable fascination pour le modèle américain. « La culture du fait limite les dérapages et l’éditorialisation coupée du réel. Je n’ai jamais dit que voir sur place suffisait, mais c’est une forme d’authentification qui change indéniablement la donne. » On pourra cependant lui reprocher de ne guère s’attarder sur les dérapages, les bidonnages, dont le dernier en date, le Rathergate de CBS, n’est pas le moindre. Mais visiblement tel n’est pas le propos de notre spécialiste de la philosophie politique. Elle cherche d’abord à montrer la complexité du « rendre compte ».

photos : Patrice Praxo
photos : Patrice Praxo

« La culture du fait limite les dérapages et l’éditorialisation coupée du réel. »

Si un critique fielleux a pu écrire que Géraldine Muhlmann ne s’est guère sali les doigts avec le papier journal, c’est une bévue qu’il aurait pu éviter par la lecture attentive de son ouvrage « Une histoire politique du journalisme ». Ce livre publié aux Puf, qui répond à celui édité chez Payot, est particulièrement réussi et novateur, car il défriche une terra incognita et se distingue par la richesse du dialogue constant entre la réflexion de l’auteur et des textes sélectionnés dans l’histoire du journalisme depuis la fin du XIXe siècle. « Je suis très surprise de l’ignorance dans ce pays à propos de l’histoire de la presse occidentale en général et américaine en particulier », explique Géraldine Muhlmann. Il faut dire que pour beaucoup, le journalisme étasunien se résume à quelques noms et à l’épisode du Watergate.

Si Géraldine Muhlmann se démarque aussi du discours ambiant, c’est parce qu’elle est une sorte d’électron libre. On sait combien, entre les mondes de l’université et du journalisme, le mépris et l’incompréhension sont aimablement partagés. Or Géraldine Muhlmann, avec un mélange d’érudition et d’alacrité, s’emploie à les réconcilier. « Pendant mes études, j’ai été partagée entre le désir de journalisme, c’est-à-dire la curiosité envers le présent, et mon goût pour la réflexion philosophique qui, comme chacun sait, a sa temporalité propre. Je crois que ma thèse m’a permis de tisser un lien entre des envies différentes, puisque c’est le journalisme lui-même qui est devenu l’objet d’une interrogation philosophique, nourrie d’analyses historiques et concrètes », constate Géraldine Muhlmann.

De fait, l’originalité de son parcours tient d’un balancement audacieux entre deux cultures et deux approches. Elle suit d’abord le cursus sans surprise des étudiants formatés pour les études : venue de son Alsace natale, elle prépare Normale Sup au lycée Henri IV. Elle intègre Ulm, rédige son mémoire de maîtrise sur Hannah Arendt et passe avec succès son agrégation de philosophie. Notre bête à concours obtient aussi le diplôme de Sciences Po Paris. Lors de cette période, la jeune normalienne s’engage dans l’action politique pour la première fois. « Je travaillais sur Arendt - la question du mal - et je découvrais, en 1992, qu’il y avait des camps en Europe. Sauf à cultiver la schizophrénie, je ne voyais pas comment regarder d’ici sans rien faire. » La passionnée du lien entre le développement de la société mass-médiatique et la formation de l’opinion publique est saisie par cette démission de l’Europe occidentale. « Ce fut aussi une prise de conscience de notre impuissance de spectateurs. » Une prise de conscience des limites de l’information sur la société ? On notera d’ailleurs que Géraldine Muhlmann n’aborde guère la question du rôle de l’information sur la marche du monde. « La prise de conscience par le public constitue déjà un premier pas favorable pour l’action », affirme-t-elle.

Depuis, elle avoue ne pas avoir eu d’autres engagements et retrouve pour parler de la politique à la française des accents de désillusion partagés par beaucoup : « Je crois que les clivages d’aujourd’hui se sont compliqués, ne renvoyant qu’imparfaitement à la frontière officielle droite/gauche ». Tout d’un coup, la passion baisse d’un cran...

A sa sortie d’Ulm, elle bénéficie d’une bourse de la Fondation Lurcy, envers laquelle elle exprime son « infinie reconnaissance », afin de suivre l’école de journalisme de la New York University. En parallèle, elle sera lectrice de français à la Columbia et donnera chaque semaine un billet « parfaitement subjectif et écrit à la première personne » au quotidien L’Alsace, une autre façon d’aborder de l’intérieur le journalisme. Ce ne sera pas la seule puisqu’elle profitera de son étape américaine pour travailler avec le journaliste Charlie Rose, qui interviewe chaque soir des personnalités politiques et culturelles dans son émission diffusée sur PBS, la chaîne publique étasunienne. Il la fera notamment participer à la préparation d’une « spéciale » consacrée à Picasso pendant l’été 1996. « Ce fut ma première expérience de l’outil audiovisuel. Charlie Rose m’a beaucoup appris. C’est un grand journaliste, très exigeant », se souvient Géraldine Muhlmann.

A la suite de cette expérience, notre voyageuse rentre en France, et toujours aussi peu désireuse de choisir, reste en disponibilité de l’Ecole normale supérieure, « un confort qui permet de prendre son temps pour réfléchir », et fait quelques piges. Finalement, elle se lance dans une thèse sur le journalisme en démocratie, sous la direction de Miguel Abensour, professeur de science politique à l’université Paris VII. « Je ne savais pas bien où j’allais et ma démarche s’inscrivait mal dans les disciplines universitaires traditionnelles. Mais j’ai trouvé en Miguel Abensour, outre une figure majeure de la philosophie politique de ces dernières décennies, un esprit particulièrement ouvert, à l’écoute, qui m’a laissé avancer sur ma thèse plutôt que de chercher à m’enfermer dans une discipline », note-t-elle. Son statut de normalienne fut aussi un bon passeport pour ces chemins de traverse universitaires. De cette thèse, primée par Le Monde, elle publiera donc deux ouvrages qui dialoguent et se complètent.

La jolie notoriété que lui vaut ce travail original lui permet aujourd’hui de pouvoir continuer d’explorer les deux rives. D’un côté, une deuxième agrégation en poche, cette fois en science politique, elle enseigne à l’université Paris XI et dans la nouvelle formation au journalisme de Sciences Po, où elle a choisi d’animer un atelier sur le reportage : « Je ne voulais pas faire un cours classique à partir de mes livres. Si on le souhaite, on peut les lire. J’ai envie de faire réfléchir concrètement de futurs journalistes à la pratique du reportage. » Mais dans le même temps, elle intervient sur RTL dans l’émission de polémique « On refait le monde » et sur France 5 où, aux côtés de Frédéric Ferney, elle anime « Le bateau livre ». Toujours soucieuse de multiplier les passerelles entre le monde des clercs et celui des médias.

Si Yves Courrière a parlé à propos de Roger Vailland de regard froid, on dira de Géraldine Muhlmann qu’elle porte sur le journalisme un regard frais.


 
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