Vous avez grandi au Maroc. Cela vous donne-t-il une vision particulière de ce que devrait être l’Europe ?
Là-bas, tous ceux qui n’étaient pas marocains étaient des « Européens ». Dans ma classe, c’était très mélangé : il y avait des Tchèques, une Russe, des Espagnols... Ma famille avait d’ailleurs des ascendances ibériques et italiennes. Nous vivions pleinement l’Europe, un espace naturel pour moi. J’allais en France en passant par l’Espagne. Mais j’ai toujours trouvé les Français que je fréquentais à cette époque terriblement recroquevillés sur eux-mêmes.
On apprécie mieux l’Europe de l’extérieur ?
En sortir permet de mieux mesurer ce que l’on a, de combattre le pessimisme européen et de voir à quel point la majorité des peuples de la planète nous envient. De mieux voir ce qui nous rassemble également.
« Le problème de l’Europe n’est pas dû à un déficit de communication, mais à un manque de sens. »
Vous avez occupé de multiples fonctions liées à l’Europe, dont celle de ministre des Affaires européennes. Comment faire, selon vous, pour ancrer l’Europe dans la tête des gens ?
Contrairement à ce que l’on entend toujours,le problème de l’Europe n’est pas dû à un déficit de communication, mais à un manque de sens. Si tout le monde s’ennuie ou éprouve un sentiment de catastrophe en regardant l’Europe, c’est parce que personne ne sait où elle va, ni ce que les Européens veulent faire ensemble. Il manque aujourd’hui une vision mobilisatrice, des projets concrets. Dans mon dernier livre1, je propose par exemple de rendre obligatoires, pour tous les étudiants européens en master, six mois d’études dans un autre pays de l’Union. Si l’on décidait de faire aboutir ce projet, les universités seraient obligées de se mobiliser, les régions et l’État contraints de distribuer des bourses. Il faudrait sans doute doubler le budget européen d’Erasmus2, et cela resterait malgré tout un effort financier négligeable. Aujourd’hui, un million d’étudiants européens profitent de ces programmes. Mais uniquement ceux dont les parents peuvent payer. La bourse Erasmus à Paris se monte à 90 euros par mois ! Que peut-on faire avec cette somme ? Ma proposition s’adresserait à tous les jeunes, y compris les jeunes artisans, les jeunes apprentis, etc. C’est ce genre de projets concrets qui ferait prendre conscience aux citoyens de l’importance de l’Union européenne.
Certains journalistes pointent du doigt la tendance des institutions bruxelloises à ne communiquer les informations pertinentes pour les journalistes qu’en off. Est-ce, selon vous, révélateur de la peur européenne de communiquer de manière directe avec les citoyens ?
Personnellement je n’aime pas trop le off et ne le pratique pas. J’ai horreur des petites phrases, du côté « trou de serrure », des médisances, des mots assassins dont certains médias font leurs choux gras. Cela m’insupporte dans la vie privée. Dans la vie publique, c’est encore plus détestable. Mais je reconnais que le off peut parfois être utile pour expliquer le cheminement d’une réflexion qui n’est pas encore aboutie. À Bruxelles, il faut toujours tout négocier. Je vois bien la difficulté de la tâche du président du Conseil européen, Herman Van Rompuy. Il doit mettre d’accord les vingt-sept personnes qui l’ont désigné, sans jamais leur porter ombrage, et doit donc constamment prendre des précautions.
Et, dans ce contexte, donner des informations sur la négociation de manière prématurée peut empêcher une décision d’aboutir. Les responsables politiques doivent donc être particulièrement prudents. C’est tout le problème de la construction européenne : une négociation permanente. Et sans vision globale, ça ressemble à du marchandage. Cela se ressent donc forcément dans la communication politique. La seule façon de dépasser cette difficulté est de fixer un cap, accompagné de projets concrets. C’est ce qu’ont su faire Jean Monnet, Robert Schuman, Jacques Delors, François Mitterrand et Helmut Kohl.
Comment se fait-il que personne ne connaisse les personnalités qui dirigent les institutions européennes ? Pourquoi n’incarnent-elles pas l’Europe pour les citoyens ?
Pour le président de la Commission, les choses vont changer. C’est la dernière fois qu’il est nommé par les chefs d’État et de gouvernement. Désormais, il sera désigné par le Parlement européen et les partis politiques européens vont jouer un rôle clé. J’espère qu’ils le feront en présentant des projets incarnés par un leader qui aura vocation à présider la Commission. De leur côté, j’espère que les chefs d’État et de gouvernement des vingt-sept États membres qui doivent nommer le président du Conseil européen le feront sans craindre qu’il ne leur fasse de l’ombre. Car, au-delà des institutions, il y a les personnalités. Jacques Delors, par exemple, quand il était président de la Commission, a fait avancer l’Europe d’une manière formidable ! Avec lui, la Commission savait se faire entendre. Mitterrand aussi s’est imposé petit à petit, sans jamais faire la leçon aux autres. Au fil des années, il a acquis une autorité incontestable.
« WikiLeaks ? J’ai trouvé inouï que le pays le plus puissant du monde puisse se faire piéger de cette façon. »
Aux yeux des dirigeants des États membres de l’Union européenne, peutêtre, mais pas pour les citoyens européens...
Lorsqu’il est venu dire au revoir au Parlement européen, quelques mois avant sa mort, il n’y avait pas un bruit dans l’hémicycle. C’est rare ! À la fin de son intervention, les six cents députés se sont levés et l’ont ovationné pendant un quart d’heure. Une façon de le remercier pour ce qu’il avait incarné en Europe.
Comment la Hongrie, membre de l’Union européenne, a-t-elle pu voter une loi considérée comme « liberticide » pour la presse ?
Cette loi soumet l’ensemble de la presse au contrôle d’un organe politique sous la coupe du parti au pouvoir. Elle permet de contrôler le contenu des articles, d’imposer des amendes, voire la fermeture de médias. Inacceptable. L’affaire hongroise est grave. Elle est révélatrice de la montée des partis extrémistes en Europe, et même d’idées extrémistes qui se logent dans des partis plus classiques. Chaque gouvernement national peut faire voter par son Parlement le texte qu’il souhaite. Mais les États membres sont tenus par la Charte des droits fondamentaux, aujourd’hui intégrée dans le traité de Lisbonne3. Parmi eux, la liberté de la presse et le secret de ses sources. Lorsque l’ancien président polonais Lech Kaczynski avait fait mine de rétablir la peine de mort en Pologne, il lui a immédiatement été rappelé que cette décision constituait un motif de sanction. L’Union européenne, il faudrait le dire plus souvent, est la seule entité politique au monde qui proscrive absolument la peine de mort. Depuis le traité d’Amsterdam, ratifié en 1997, un pays qui ne respecte pas les obligations de l’Union européenne risque de se voir, in fine, retirer son droit de vote au Conseil des ministres.
Mais la liberté de la presse et la protection des sources ne sont pas seulement malmenées en Hongrie. En France, le journal Le Monde a porté plainte pour violation du secret des sources dans l’affaire WoerthBettencourt...
C’est très différent. Le secret des sources est protégé en France par une loi de janvier 2010. Dans cette affaire, c’est la loi qui a été violée.
Le gouvernement de Nicolas Sarkozy a mis le droit français en conformité avec la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme, qui encadre plus fermement le secret des sources des journalistes. Pourquoi ne l’avoir pas fait quand vous étiez vous même garde des Sceaux ?
Il y a dix ans, la question ne se posait pas avec autant d’acuité. Sans doute parce que le secret des sources n’était pas menacé. Aujourd’hui, l’investigation toujours plus poussée a pour conséquence de rendre les journalistes plus vulnérables. Le seul problème sérieux que j’ai connu avec la presse quand j’étais ministre de la Justice concernait l’ancien directeur de la rédaction de Paris Match, Alain Genestar. J’avais été choquée par des photos, en pleine page, d’un homme menotté, encadré par des gendarmes, alors qu’il était présumé innocent. Le journal avait également publié la photo d’une femme, les fesses dénudées par une explosion lors d’un attentat. Dans son entourage, tout le monde l’avait reconnue, même si elle était de dos. Nous avons donc décidé de voter une disposition sur les images et le respect de la dignité. Il y a eu une forte controverse avec Paris Match, mais le texte est passé.
« Une forme de totalitarisme de la transparence est en train d’émerger. »
Le gouvernement a-t-il eu tort de sanctionner l’ex-conseiller de Michèle Alliot-Marie, David Sénat, soupçonné d’avoir divulgué des informations au Monde ?
Il est tout à fait normal que le gouvernement veuille sanctionner un membre de cabinet qui aurait enfreint son obligation de réserve. Mais il est inadmissible d’avoir imaginé pouvoir le faire en allant chercher ses contacts avec les journalistes. Cette décision viole la loi de janvier 2010, mais aussi le texte qui protège les interceptions de sécurité. Car il est maintenant établi que les fadettes [factures téléphoniques détaillées, NdlR] ne pouvaient pas être communiquées à l’administration sans l’autorisation d’un juge.
Comment se fait-il qu’en Europe, certains gouvernements tentent de plus en plus de contrôler l’action des journalistes ?
Peut-être parce qu’une forme de totalitarisme de la transparence est en train d’émerger... Ce déballage constant, partout, cette progression de la vulgarité sur Internet ne participent-ils pas d’une dérive générale ? Vraie question pour la démocratie...
Quelle réponse apportez-vous ?
C’est un sujet très compliqué. Je sais ce que je ne veux pas que l’on vienne fouiller les vies privées. Même si, évidemment, ce principe devient délicat quand il y a des interférences avec la vie publique pour laquelle il faut rendre des comptes.
Comment avez-vous réagi à l’affaire WikiLeaks ?
J’ai trouvé inouï que le pays le plus puissant du monde puisse se faire piéger de cette façon. Hillary Clinton, aujourd’hui obligée de présenter des excuses à chaque rencontre diplomatique, c’est évidemment très regrettable. Mais même si le secret diplomatique doit être préservé, les informations publiées sont très intéressantes...
Les journalistes qui ont eu accès à ces informations devaient-ils les publier ?
Là-dessus, il faudrait s’interroger davantage. Dans certains pays en guerre, des révélations peuvent menacer la vie des gens sans que nous en soyons conscients. Les informations diffusées sur des chaînes du Moyen-Orient peuvent avoir des conséquences extrêmement dangereuses. Dans cette région, tous les médias n’ont pas le même sens de la responsabilité que les cinq grands journaux qui ont fait un tri dans les informations à diffuser. La liberté de la presse ? Bien sûr ! Mais sans oublier la responsabilité qui va avec... ■

Revue Médias















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