Le modèle économique d’Internet reste incertain. Murdoch, malgré ses déclarations, est hésitant...
Vous parlez d’Internet en général ou de la presse numérique ? Ce n’est pas la technologie, mais le contenu qui fait la différence. Selon ce que l’on offre, il y aura divers modèles économiques sur le Net. Mais, s’il s’agit d’information, et surtout d’information de qualité, le débat est tranché : tout le monde vient au payant. Murdoch a donné le La, le New York Times suit et, en France, Libération, Le Figaro et Le Monde basculent. Mediapart a été précurseur : la gratuité était une illusion.
C’est pourtant le modèle de la radio...
Radio et télévision ne sont pas, majoritairement, des lieux d’information mais, d’abord, de divertissement. Cette distinction est importante. Dans un cas, vous cherchez l’audience, le plus grand nombre. Dans l’autre, vous construisez un public, vous fidélisez. C’est pour cette raison que je distingue la presse et les médias, indépendamment du support. La presse, c’est d’abord de l’information et accessoirement, du divertissement.
Et les magazines ?
Je parle ici d’un domaine précis, celui de l’information d’intérêt politique et général qui est une information à part, à haute valeur ajoutée démocratique. Et qui se joue d’abord au quotidien, dans la capacité des rédactions à proposer des agendas indépendants de ceux des pouvoirs. Le modèle économique « 100% gratuit » et donc, « 100% publicitaire » — modèle de la radio, puis de la télévision, et maintenant d’Internet —, correspond à des médias dont l’offre majoritaire est le divertissement ou le service. L’information peut bien évidemment y être parfois de qualité, mais elle n’en est pas le cœur. Un siècle d’histoire de nos métiers a démontré qu’il est impossible, sauf via le service public, c’est-à-dire via l’impôt, de construire durablement des médias d’information de qualité et de référence totalement gratuits. Le mirage de la gratuité a fait perdre de vue la question essentielle de la valeur de l’information : valeur de son indépendance, de sa rareté, de sa rigueur, de son sérieux. Valeur aussi de son public qui, s’il paye, n’est plus une foule anonyme. Maintenant que le débat gratuit/payant est tranché, restent trois enjeux. Premièrement, la distribution : qu’est-ce qui va être l’accélérateur de distribution de la presse numérique ? C’est la question notamment des tablettes. On va voir avec l’Ipad, si ça marche. A Mediapart, on est partagé. Evidemment, les coûts sont élevés et ne se démocratiseront que plus tard. Deuxième enjeu, la commercialisation. Quel sera son accélérateur ? Le paiement sur Internet pose problème : la durée des cartes de crédit est seulement de deux ans en France. Au bout de deux ans, on est automatiquement déconnecté du site puisqu’il faut renseigner ses nouvelles coordonnées bancaires. Quel va être le paiement universel ? Tout le monde travaille là-dessus. Troisième enjeu : la vieille industrie bascule sur notre modèle. Avec toutes ses lourdeurs et ses structures de coûts terribles qui vont entraîner une hausse des prix. En résumé, il faut accélérer la distribution, accélérer la commercialisation et trouver le juste prix.
« La publicité, sur Internet, c’est polluant, ça embarrasse, ça gêne. Telle qu’elle est actuellement, elle ne rapporterait rien à Mediapart. »
Existe-t-il des sites d’information généraliste payante qui marchent ?
On a fait la deuxième assemblée générale du SPIIL, notre Syndicat de la presse indépendante d’information en ligne. Le barème des cotisations est fonction du chiffre d’affaires. Le SPIIL compte près de 70 adhérents, l’essentiel des pure players. Seuls deux d’entre nous ont un chiffre d’affaires supérieur à un million d’euros : Indigo publications — qui édite La Lettre A et La Lettre du continent —, et Mediapart. En 2009, notre deuxième année, on a atteint 1,4 million de chiffre d’affaires. C’est vraiment encourageant. Certes, on n’est pas encore rentables, parce qu’on a fait le choix d’avoir 25 journalistes. Mais la rentabilité est là, potentiellement. A titre de comparaison, Lepost.fr, grosse machine, super technologie, participation et audience bien supérieures à la nôtre, qui se compte en millions (contre 600 000 visiteurs uniques par mois pour Mediapart), avec un groupe de presse, Le Monde et sa filiale numérique, sa régie publicitaire aussi... Lepost.fr, donc, a réalisé en 2009 un chiffre d’affaires de seulement 200 000 euros !
Le jour, d’ici deux ans sans doute, où nous proclamerons la rentabilité de Mediapart, on dira que le pari est gagné. Mais je considère qu’il est déjà gagné parce qu’il ne se passe pas un jour, week-end compris, sans nouveaux abonnés. La courbe est toujours à deux chiffres et toujours en progression. Nous comptons 20 000 abonnés individuels payants, auxquels il faut ajouter l’équivalent de près de 5 000 abonnés sous forme collective ou groupée. Il en faudrait deux fois plus pour atteindre le point d’équilibre, et nous en sommes encore loin. L’enjeu pour nous, désormais, est commercial et technique : se donner les moyens d’accroître la progression, à partir de ces fondations qui sont saines et solides.
Daniel Schneidermann expliquait dans les colonnes de Médias qu’il plafonnait aux alentours de 27 000 abonnés.
Mediapart gagne actuellement 1 000 abonnés par mois. Mais on en perd beaucoup trop à cause des incidents de paiement. Le paiement récurrent sur Internet est un domaine nouveau, dont seuls les sites de rencontres, comme Meetic, ou de charme, c’est-à-dire pornographiques, avaient l’expérience. Nous, on a découvert ça en marchant, en tâtonnant. A ce rythme-là, on sera rentables en 2012.
Qui sont les actionnaires de Mediapart ?
Il y a trois types d’actionnaires : les six fondateurs, parmi lesquels quatre journalistes. La société des amis, présidée par le mathématicien Michel Broué, une SAS qui regroupe 80 contributeurs au total, dont Xavier Niel — deux fois cent mille euros —, Muriel Mesguich qui a mis 80 000 euros et d’autres qui ont apporté de 1500 à 10 000 euros. Tout cela représente plus de 50% du capital. Enfin, les actionnaires extérieurs, dont le principal est Thierry Wilhelm, qui a longtemps aidé Politis.
On dit que des gens sont devenus actionnaires pour se prémunir contre vous...
Ce serait mal nous connaître ! Ceux qui nous aident soutiennent une presse vraiment indépendante, c’est-à-dire forcément une presse qui dérange. Et qui, parfois, les dérange ! Maurice Lévy, par exemple, qui a mis 5 000 euros dans la société des amis, est allié avec Stéphane Courbit qui a trébuché grâce à nos révélations dans l’affaire de la privatisation de la régie publicitaire de France Télévisions.
Vous n’aurez jamais recours à la publicité ?
Lorsque les gens paient, ils n’ont pas à subir la publicité. Sauf si elle se réinvente...
Dans un journal papier, pourtant, il y a de la pub.
Sur Internet, c’est la fenêtre surgissante, c’est polluant, ça embarrasse, ça gêne. La meilleure preuve en est le succès de Google qui a inventé la publicité qui n’a pas l’air d’en être. Mais des inventions sont en cours. Par exemple, Pepsi Cola, lors du SuperBowl, a décidé de faire de la publicité participative. Leur slogan était « Pepsi refresh the world ». Chacun pouvait choisir les campagnes qu’allait financer Pepsi pour l’écologie, pour planter des arbres, etc. Vous pouvez déposer votre projet et peser sur les projets financés par Pepsi. L’écosystème de la pub est donc en train de bouger. C’est obligé car la révolution industrielle, dont le numérique est le moteur, entraîne une destruction de valeur : la publicité vaut beaucoup moins. Là aussi, c’est un problème de contenu, d’une offre nouvelle qui sache recréer de la valeur. Telle qu’est la publicité actuellement, elle ne rapporterait rien à Mediapart.
Quand on choisit le modèle de l’information gratuite, on est obligé de faire de l’information low-cost ?
Bien sûr ! On fait du superficiel, de l’instantané, du flux. A Mediapart, on a fait d’autres choix : nous développons trois éditions par jour. Avec des heures, des rendez-vous. Sur les sites de flux, impossible de se situer dans le temps. Faites le test. Enfermez-vous dans un gîte rural hors de tout. Au bout d’une semaine, allumez un ordinateur. Vous aurez le plus grand mal à vous y retrouver et savoir ce qui s’est passé, dans quel ordre... Mediapart a été conçu analogiquement comme un journal, avec sa hiérarchie, ses choix, ses repères, mais démultiplié et approfondi grâce à la technologique numérique. La plupart des autres sites d’informations empilent les articles comme s’ils étaient des blogs développés.
Parce que vous êtes plus près de la vieille presse et eux de la presse moderne...
Pas du tout ! Dans Mediapart, il y a « participatif ». Non seulement nous utilisons tous les outils du numérique, notamment pour le multimédia, mais de plus nous avons sans doute fait le choix le plus radical en termes de participation des lecteurs. Mediapart, c’est aussi une plateforme de blogs, des éditions par- ticipatives, un réseau social. Tout abonné à Mediapart peut écrire. Modération a posteriori. Totalement libérale sur le plan politique, free speech. Durant la guerre de Gaza, le seul média pure player numérique qui n’a pas eu un commentaire à couper, c’est nous. Libération a dû fermer ses commentaires, Rue89 en a supprimé beaucoup. Nous, pas un seul. C’est dû à l’écosystème de l’achat : « Je suis rentré dans un club, j’ai mis ma carte de crédit, je ne suis pas en train de brailler dans la rue, même si j’ai pris un pseudonyme. » Ça crée une atmosphère.
« Les médias traditionnels oublient totalement les principes professionnels qu’ils sont censés défendre dans leurs organes de presse une fois passés sur Internet. »
Qu’est-ce qui vous rend optimiste ? En deux ans, Mediapart a gagné l’essentiel, qui n’est pas évident dans nos métiers, à savoir une marque, un titre, une image, notre pari étant d’être sur le Web non pas à la marge, mais au cœur de l’information et des révélations. Prenez ces derniers jours : de l’affaire de Karachi à l’analyse de la crise européenne, en passant par le sort des musulmans de France ou l’interview exclusive de Jean-Luc Godard, Mediapart ne cesse de faire entendre sa différence.
Quel que soit le parti adopté, payant (Mediapart) ou gratuit (Rue89, Bakchich), est-il possible pour les pure players d’arriver à un équilibre financier ?
Il n’y a pas de modèle totalement gratuit. Nos amis de Rue89 n’y sont d’ailleurs pas. Un peu moins de 50 % de leurs revenus proviennent de la publicité ; pour le reste, ils font agence Internet, ils donnent des cours de journalisme multi- média. Ce à quoi je crois est le « freemium ». Sur Internet il y a forcément un accès gratuit, tout le monde feuillette, va voir. C’est ce que j’appelle la gratuité démocratique, essentielle, par opposition à la gratuité marchande, illusoire. Mais il ya ce « mium », le premium qu’on achète. S’agissant de l’information généraliste indépendante, c’est sa valeur, sa qualité, la confiance qu’elle inspire. Je suis transparent sur nos chiffres parce que, par rapport aux millions dila- pidés dans la gratuité marchande, destructrice de valeur — je pense à la presse jetable des gratuits —, Mediapart est une petite aventure financière, beaucoup moins dotée, dont le succès est cependant assuré. C’est une affaire de technique et de temps. Mediapart n’a jusqu’à présent pas fait de pub ni de promotion marketing... Le socle est là. La bascule aura lieu, c’est une question de durée.
Qu’avez-vous pensé de la rumeur lancée sur Internet autour du couple présidentiel ?
Elle est symptomatique de l’hypocrisie des médias traditionnels qui oublient totalement les principes professionnels qu’ils sont censés défendre dans leurs organes de presse une fois passés sur Internet. D’un coté, on édite le JDD avec les principes du journalisme professionnel, et de l’autre, on incite un cadre de l’entreprise (parce qu’il ne l’a pas fait tout seul) à tenir, sous pseudonyme, un blog racoleur pour créer de l’audience. C’est ce qui s’est passé. Mais cette hypocrisie se poursuit avec le scandale des paris en lignes. Une presse prise à la gorge qui décide de passer à la presse casino, qui s’enrichit au nombre de joueurs ! Je ne porte aucun jugement moral, il m’arrive de prendre un billet de Loto, c’est moins cher qu’un séance de psychanalyste et ça permet de rêver un peu. Mais, justement, cet argent allait dans des caisses publiques, pour l’intérêt général. Là, c’est la porte ouverte à toutes les corruptions. Et la frontière entre producteurs de contenus et prestataires de publicité éclate totalement. C’est la vraie bataille aujourd’hui sur le Net : entre l’avidité financière et le bouillon- nement démocratique...
... bouillonnement ragotique aussi.
Non, la démocratie est bouillonnante, excessive parce qu’elle est le régime de n’importe qui. Sans privilèges de diplôme, de naissance, ni de fortune. Tout le monde a le droit de s’exprimer en démocratie et donc, parfois, de dire des bêtises. La démocratie, c’est en effet ce pari stupéfiant : n’importe qui peut occuper l’es- pace public. Parler, s’exprimer, voter, voire être candidat ou gou- verner. Jusqu’à présent, pour exister dans l’espace public, il fallait qu’un journaliste me tende un micro, publie ma tribune, m’invite à son émission. Aujourd’hui, les choses ont changé et je crois que c’est une excellente chose. Ça va nous renvoyer à notre vrai métier de reportage, d’enquête, d’analyse. L’information d’abord, avant l’opinion dont, nous, journalistes, n’avons aucunement le monopole.
Les victimes de ce bouillonnement peuvent avoir des réactions ulcérées, non ?
En quoi seraient-ils ici plus victimes que dans une certaine presse ? Ouvrez Choc, Gala... Bien sûr, il est nécessaire d’améliorer tout ça, de tirer vers le haut, de défendre un écosystème de l’information qualifiant. Et c’est ce à quoi sert un laboratoire comme Mediapart : défendre la qualité, l’honnêteté, la rigueur et l’indépendance de l’information sur le Net. La modernité numérique n’est ni asservissante ni libératrice en soi. Tout dépend de ce que nous y ferons. Chacun sait que Mediapart a souvent mieux défendu que la presse traditionnelle la fonction démocratique d’alerte du journalisme face à la présidence de Nicolas Sarkozy. Ceux qui jugeaient que nous en faisions des tonnes reconnaissent au- jourd’hui combien notre expertise informative avait presque quelque chose de prophétique.
Au Monde, vous n’en auriez pas fait autant ?
Mais je l’ai fait ! Sous les autres présidences. Et je l’ai payé. J’applique à Mediapart ce que j’ai toujours défendu. Au début, on se sent un peu seul, mais après, ça donne du courage à tout le monde. Ce qui continue de me surprendre, c’est l’absence de mobilisation de la profession sur la question des nominations présidentielles dans l’audiovisuel public, comme marqueur par rapport à l’indépendance de l’information.
Lorsque Mélenchon insulte un jeune journaliste, comment réagissez- vous ?
Très mal. Mélenchon illustre ce total illibéralisme français. Au lieu d’aider le journalisme à se défendre, il le prend comme bouc émissaire. Je suis totalement solidaire de ce jeune confrère.
« Les infiltrés » et leurs caméras cachées ?
Je suis réservé, et c’est peu dire, sur l’infiltration. Je pense que ça ne peut pas être une aventure professionnelle collective, c’est toujours un choix de transgression personnel. Gunter Wallraff en Allemagne, Anne Tristan hier, Florence Aubenas récemment. C’est l’aventure d’une personne, qui n’est pas inquisiteur et donc ne dénonce pas nommément. Avec Anne Tristan, sur le Front national, nous avions changé toutes les identités. Pour être franc, l’infiltration faite par le service public me pose un problème. Et encore plus si l’on double cette trahison de la confiance des gens par le fait de devenir auxiliaire de police. Je suis encore plus scandalisé. En faisant ça, on fragilise toute la profession, qui doit défendre mordicus la protection des sources. Et la protection des sources, ça veut dire, pour un journaliste, le droit de rencontrer des criminels, des bandits, des terroristes, des assassins... Les sources ne sont pas pures, elles peuvent avoir des motivations diverses. Ce que je trouve totalement fou, c’est que cette transgression se fasse avec une certaine bonne conscience : ah ! ce sont des pédophiles, en plus l’un d’entre eux serait élu UMP, ça tombe très bien... Je trouve ça scandaleux.
« Le rôle d’une démocratie, son honneur, c’est que des journalistes aillent au plus près de l’adversaire désigné... »
Les otages de France 3 ?
Un scandale. Pourquoi les avoir rendus anonymes, au point de les faire quasiment passer pour des agents secrets ? Je trouve encore plus scandaleux qu’on ait bizarrement flouté leur visage le jour où on a rendu leurs noms publics. Par ailleurs, je trouve antidémocratiques, a-démocratiques presque, les déclarations du secrétaire général de l’Elysée et du chef d’Etat major des armées sur le coût des recherches. On est en guerre en Afghanistan, on a près de 4 000 militaires français là-bas. Faut-il continuer à y être ? Faut-il se retirer ? Comment se passe cette guerre ? Le débat est légitime mais comment l’animer ? Sur la foi des seuls communiqués des états-majors et de l’Elysée ? Le rôle d’une démocratie, son honneur, c’est que des journalistes aillent au plus près de l’adversaire désigné, essayent d’entendre les deux parties, de nous informer pour que nous puisssions réléchir et choisir. Nos deux confrères de France 3, comme Florence Aubenas hier, sont l’honneur de notre métier dans ces moments-là. Le déshonneur, c’est que l’Etat français aujourd’hui, tout haut, prétende que ce sont des irresponsables.
Carla Bruni sur Europe 1 ?
Sur le site de l’Elysée — construit à l’image de celui de la Maison Blanche —, il y a un onglet « Première Dame de France », c’est une nouveauté... On a fait surgir un personnage politique pour lequel je n’ai pas voté, et qui parle au nom du Président. Le citoyen que je suis est scandalisé de ce mélange public/privé qui est au cœur de cette présidence. Le journaliste, lui, est scandalisé — c’est notre rôle de fact-checking— par l’énorme mensonge prononcé par Madame la Présidente, et que Mediapart a dévoilé à peine une heure après, en citant le patron de la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI), quand elle a dit qu’il n’y avait pas eu d’enquête sur l’origine des rumeurs concernant le couple présidentiel. Et cela mérite qu’on s’y arrête. Je suis scandalisé qu’un Etat et ses services de renseignements, le contre- espionnage protégé par le secret défense, décident qu’on puisse enquêter sur une rumeur. J’ai vécu les écoutes téléphoniques. Sur un téléphone, on dit des bêtises, on pleure, on rit, on dit des choses parfois non vérifiées... Les services de renseignements vont enquêter sur la propagation d’un bruit ? Ça veut dire qu’on va espionner tous les bars du coin ? Il s’agit là d’une véritable transgression de la vie démocratique.
Comment expliquer que certains journalistes écrivent sur des blogs des choses qu’ils n’écriraient pas dans leur journal ?
Notre métier est un métier collectif. On a le droit de décider que c’est une aventure personnelle, mais dans ce cas-là, on est écrivain. Le collectif permet des recoupements, des vérifica- tions. Une sorte de garantie professionnelle. Je vais provoquer. Je trouve formidable le travail de Florence Aubenas sur la grande misère. Mais, en même temps, il y a quelque chose qui me gêne. Elle est journaliste dans un journal et elle prend un congé pour faire son enquête. Alors que Le Nouvel Observateur en fait des tonnes sur le people, sur l’immobilier, sur le salaire des cadres... On aimerait que ce journal fasse sa chronique permanente du matériau récolté par Florence, au lieu d’en faire une seule fois sa une. Par temps de crise, plus les journalistes sont audacieux et talentueux, plus ils sont amenés à des itinéraires individuels. Je pense qu’au contraire, il faut se battre collectivement.
Vous venez de bénéficier de 200 000 € d’aides de l’État en tant qu’entreprise de presse sur Internet. N’est-ce pas un peu paradoxal pour un site qui se prétend indépendant ?
Non, à l’heure où nous parlons, nous n’avons rien touché. En plus des aides exceptionnelles accordées à la presse traditionnelle, en augmentation monstrueuse, plus de 51 %, avec notamment une aide exceptionnelle de 600 millions sur trois ans, le Fonds pour la presse en ligne recevra 60 millions également sur trois ans. 600 millions d’un côté, 60 millions de l’autre. Ce fonds n’a n’a pas encore fini d’examiner tous les dossiers. Ce n’est qu’à la fin que nous saurons exactement comment ces montants ont été répartis. Notre position est claire : nous sommes dans un secteur d’innovation, en révolution industrielle, il ne s’agit pas pour nous de reproduire les travers de la vieille presse sous perfusion, la plus chère et la plus aidée d’Europe. Par contre, il nous paraît normal et légitime que la puissance publique accompagne les développements techniques et technologiques. Enfin, et c’est notamment pour cela que je ne connais pas la fin du film, notre position dépendra, in fine, de la transparence générale. Nous ne serons pas complices d’une opacité, d’une hypocrisie, où l’on braque les projecteurs sur nous qui jouons la clarté, quand, dans le même temps, on ne parle pas des grands groupes qui demandent des millions.
Vous n’accepterez donc cette subvention que si l’ensemble des aides à la presse traditionnelle est rendu public ?
C’est la bataille que nous menons avec le SPIIL. Son président, Maurice Botbol, a saisi le ministre de la Culture et de la Communication, qui nous a fait connaître son accord de principe sur la trans- parence. Nous revendiquons une transparence totale sur les aides à la presse, à toute la presse. Les subventions publiques doivent être publiques, c’est une évidence démocratique. Sur le fond, je suis philosophiquement assez critique des subventions directes. La seule véritable aide de l’Etat, ce devrait être de créer les conditions générales, en termes de droit, de distribution, de pluralisme. Des aides indirectes. En Grande-Bretagne, la TVA sur la presse est de zéro. Aux Etats-Unis, dans le contexte de crise, certains proposent que l’abonnement à une presse d’information générale puisse être défiscalisé. La profession devrait se mobiliser pour mettre en chan- tier quelque chose d’équivalent à la loi de 1881, une loi générale sur la liberté de l’information en France. Aujourd’hui, une famille politique candidate à l’alter- nance, face à la révolution qu’on vit, devrait être porteuse d’un authentique projet sur la liberté de l’information. Comme les Républicains de la Troisième République

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