Revue Médias
Accueil du site > La Revue-Médias > n°29 > MédiaMorphoses > Égypte : un espace public médiatique en transition
Mediamorphose - dossier

Une presse libre... sans journalistes ?

Égypte : un espace public médiatique en transition

Par Camille Laville, maître de conférence, université de Nice Sophia Antipolis

Jusque-là contrôlée par quelques médias nationaux au service du pouvoir, l’information s’est brusquement libérée, par le biais, entre autres, des réseaux sociaux. Portrait d’un paysage médiatique en pleine révolution.

Le paysage médiatique égyptien avant la révolution

La couverture de l’actualité égyptienne, jusqu’à la révolution, est aux mains de quelques médias nationaux qui relaient la parole du pouvoir, même si plusieurs titres de presse d’opposition sont tolérés. Le paysage médiatique national est alors constitué de la télévision et de la radio gouvernementales, affiliées à l’Union de la radio et de la télévision égyptienne (Urte). «  La télévision est la voix de l’État [...], ses missions sont déterminées par l’État. Ce dernier fixe l’agenda de l’information, en censurant certains sujets, en en ressassant d’autres. Il promeut et sélectionne les autres programmes selon ses propres critères. »

Le secteur de la presse écrite fait cohabiter des titres gouvernementaux, aux premiers rangs desquels le quotidien Al-Ahram, 150 ans d’existence, Al-Jumhuriya (La République, quotidien gouvernemental), ainsi que plusieurs publications d’opposition, Al-Shurûq, Al Masry El Youm, El-Farg, Al-Dustour,Al-Wafd (organe du parti d’opposition d’obédience libérale). La présence des médias étrangers est également tolérée. L’actualité égyptienne est alors couverte à l’international par les agences de presse, des chaînes d’information internationales, Al Jazeera, Rassd News Network (RNN), etc., des correspondants permanents, telle la journaliste Claude Guibal qui couvre l’actualité égyptienne depuis plusieurs années pour le compte de nombreux médias français, parmi lesquels Libération, les stations de Radio France, Radio France Internationale [...] et des envoyés spéciaux. La couverture de l’Égypte par des médias internationaux reste sous surveillance, ainsi les bureaux de l’Agence France-Presse, situés dans le quartier de Dokki, font l’objet de visites régulières d’un envoyé du pouvoir venu rappeler aux journalistes la prééminence du président Moubarak. Les journalistes de l’agence ont fini par surnommer ironiquement leur visiteur, « l’ange gardien ».

« Localement, on assiste à un déplacement du lectorat — des médias gouvernementaux vers les médias d’opposition —, propre à toute transition politique. »

Vers une reconfiguration dans ce paysage ?

Dès les premiers mouvements de contestation, les journaux indépendants vont relayer les soulèvements populaires. Al Dustour dénonce, dans son édition du 27 janvier 2011, deux jours après le début des manifestations, l’arrestation de 80 journalistes dans la capitale égyptienne. Quant à la chaîne de télévision Al Jazeera, elle constitue un maillon essentiel dans la transmission d’informations à la population égyptienne et, surtout, au-delà des frontières nationales. Bien que ses journalistes aient été arrêtés à plusieurs reprises, les locaux de sa rédaction fermés durant onze jours et ses canaux de transmission brouillés ou censurés, elle relaie les différents mouvements de contestations dans le pays. En quinze ans d’existence, Al Jazeera est devenue le principal informateur du monde arabe. Créée au Qatar en 1996, son équipe d’origine est celle de la première version arabe de la BBC. Sa taille et son aire d’influence augmentant, elle emploie des journalistes de toutes nationalités et si, à ses débuts, elle fut accusée d’être le porte-parole des islamistes parce qu’elle a diffusé les vidéos de Ben Laden, elle est aujourd’hui reconnue comme une tribune médiatique qui reflète la diversité des opinions et les sensibilités du monde arabe. Malgré les tentatives d’Hosni Moubarak de limiter son champ d’action et sa visibilité lors de la révolution, elle s’est imposée comme le média de référence pour les Égyptiens et les médias étrangers.

« Localement, on assiste à un déplacement du lectorat — des médias gouvernementaux vers les médias d’opposition —, propre à toute transition politique. »

Localement, on assiste à un déplacement du lectorat — des médias gouvernementaux vers les médias d’opposition —, propre à toute transition politique. Les premiers sont l’objet d’un fort désintérêt qui profite aux seconds. Tandis que Al-Ahram connaît une dégradation croissante de son lectorat, l’un de ses concurrents indépendants, Masry El Youm, a vu le nombre de ses lecteurs augmenter de 40 % depuis la chute d’Hosni Moubarak 2. La contestation se développant, les médias gouvernementaux ont tenté de modifier leur positionnement éditorial au fur et à mesure des événements. Ainsi Al-Ahram a publié un supplément de quatre pages, Chebeb el Tahrir (« Les jeunes de Tarhir ») qui, comme son titre l’indique, vise à donner la parole aux manifestants. L’équipe rédactionnelle d’AlAhram a également organisé des élections pour nommer un nouveau rédacteur en chef. Une réforme sur la pointe des pieds, puisque le Conseil supérieur militaire choisit, parmi les trois candidats recueillant le plus de voix, celui qui sera nommé. Malgré ces réformes, la population égyptienne reste extrêmement méfiante vis-à-vis de ces médias « anciennement » gouvernementaux, et la presse doit faire face à une réelle crise de confiance de la part du public. Ainsi, Faten, 26 ans, étudiante au Caire, précise : « Au départ, la télévision et les journaux d’État ont accusé les manifestants d’être des traîtres, et puis dès que Moubarak est parti, ils ont changé de discours et affirmaient qu’ils étaient auprès des manifestants depuis le début. Du blabla-bla ! Par contre, sur les chaînes privées, toutes les personnes interdites jusqu’à maintenant, comme Mohamed El Baradei, Alaa Al Aswani, et plein d’autres, ont envahi les écrans. »

Les réseaux sociaux : un rôle surévalué dans les révolutions

Les manifestations égyptiennes et la répression gouvernementale ont été relayées par ce que l’on nomme aujourd’hui, parfois de manière excessive, les « médias sociaux ». Si les réseaux tels Facebook ou Twitter sont un instrument de communication pour l’organisation des manifestations, nombre d’observateurs surévaluent leur rôle en les présentant comme les principaux acteurs informationnels de la révolution. Twitter comme Facebook aident les manifestants à s’adresser à leur communauté pour les informer et les inciter à se rendre sur les lieux. Les « réseaux sociaux » ont une fonction de mobilisation des individus et de coordination des actions. Ils ont aussi pour tâche de médiatiser l’action des opposants en véhiculant des images des manifestations et des exactions, visant ainsi à alerter les médias étrangers et la diaspora égyptienne. Basma, Égyptienne de 28 ans vivant actuellement à Londres, a pris connaissance des événements via deux pages Facebook, «  Les manifestations avaient été annoncées sur la page Facebook, We are all Khaled Said 3 ; j’ai essayé de prévenir ma mère et ma sœur restées en Égypte de ce qui allait se passer mais les téléphones portables ne passaient pas, Internet non plus. J’ai pu les joindre par le téléphone fixe. Les jours suivants, comme je n’avais pas de chaîne arabe chez moi, je suis restée plantée devant mon PC sur le site de RNN 4 sur Facebook mais, très rapidement, à cause des coupures Internet, les informations arrivant sur ce site étaient de plus en plus rares. Nous sommes alors tous passés à Al Jazeera, avant que ses transmissions ne soient bloquées à leur tour »

Le référendum du 19 mars 2011 a permis à 77 % des votants égyptiens d’approuver les amendements constitutionnels. Le Conseil suprême des forces armées a publié ensuite une déclaration constitutionnelle précisant notamment « la liberté de la presse et de publication ». Les transformations du paysage médiatique égyptien sont encore balbutiantes. Si une grande majorité des Égyptiens saluent la libéralisation des médias, Rania, qui a suivi des études de journalisme à l’université du Caire, dresse un tableau contrasté de la situation : « Même si la révolution a permis d’ouvrir la porte, les médias égyptiens sont loin d’être prêts. Le paysage médiatique est désorganisé, ça part dans toutes les directions, tout le monde veut s’exprimer. Pour l’instant j’ai rédigé et publié mes premiers articles sur mon blog et sur mon Facebook, mais j’espère toujours pouvoir exercer le métier de journaliste. » ■


 
Contacts | Mentions légales | Plan du site | | | Suivre la vie du site RSS 2.0 | [Site Oniris Productions sur Spip]